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Le Roman français contemporain/  Écrire avec le soupçon Dominique Viart
 

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Un roman paradoxal

Ce parcours ne saurait être complet. Des livres y manquent déjà – que je n’ai pas voulu, pas su retenir, ou qui m’ont échappé. D’autres livres y viendront, de jeunes auteurs que l’on découvre et souhaite lire encore… Mais vingt ans après la grande mutation esthétique des années quatre-vingt, et sachant n’énoncer ici que quelques vérités provisoires, que peut-on retenir de ce roman qui s’écrit là où on ne l’attend pas, et de la variété de ses territoires? Je placerais volontiers le roman contemporain sous le signe du paradoxe. En faisant jouer tous les sens du terme. D’abord très certainement parce que ce que je propose de retenir de la quantité de choses qui se publie en ces temps sous le nom de roman en est en effet le plus paradoxal: le plus en écart avec des attentes calibrées en termes de public et de marketing, le plus en désaccord avec cette masse de livres «grand public» dont il n’a pas été question ici. Sans doute le roman dont je parle est-il aussi le plus éloigné de la doxa en matière de «roman»: puisque à quelques exemples près, forme et contenu diffèrent souvent de ce que la tradition préfère retenir sous ce mot.
Le contenu s’avère effectivement assez peu «romanesque» et préfère le témoignage, l’enquête, le matériau réel, historique ou biographique. Non pour en livrer l’exacte expression, que l’on sait toujours déformée par l’acte d’écrire; mais pour, dans le moment même de l’écriture, en projeter l’éphémère configuration. La forme narrative est elle-même revisitée, tendue, perplexe: parce qu’il ne s’agit plus simplement de raconter mais aussi bien d’interroger, de soupçonner, de faire entendre. D’investir des champs incertains plutôt que d’inventer de nouvelles fables ou de reproduire celles de l’histoire littéraire. Et cependant il faut bien reconnaître que ces variations, ces extensions ont de tout temps constitué la vitalité même du roman, qui jamais ne se satisfait d’une forme ni d’une définition préalables et demeure en constante mutation. Paradoxal, ce roman l’est encore par sa dimension explicitement ou implicitement polémique. Il fait la guerre à la langue comme aux discours. Il s’érige face aux idées reçues, aux leçons apprises, aux pensées consensuelles – non pour en opposer d’autres, tout aussi certaines de leur fait, mais pour instiller sans relâche le soupçon et le doute. Encore faut-il préciser que ce ne sont pas les romans les plus évidemment «provocateurs» qui s’inscrivent véritablement en faux sur le fond du prêt-à-penser, mais ceux qui paraissent parfois les plus éloignés du scandale et déconcertent souvent plus intimement.
Est-ce dire le manque d’envergure du roman contemporain, comme on lui en fait reproche depuis quelques décennies? Je ne le crois pas. L’envergure simplement a changé de sens. Elle ne réside plus dans cette ambition totalisante encore exercée par le réalisme épique du début du siècle, ou par la modernité des romans de l’excès dont Claude Simon a donné les derniers exemples (Tiphaine Samoyault). Sans doute vivons-nous une époque qui voit le roman s’affranchir tout à fait de sa parenté originelle avec l’épopée comme avec les fantasmes du «livre total». Il n’a plus de collectivité sociale à fonder, plus de mythes à véhiculer, plus de «grands récits» à illustrer ni de prolifération chaotique à mettre en œuvre. L’ambition désormais ne se mesure ni à l’élan lyrique ni à la quantité de mondes brassés. Elle tient de la nature éthique du roman et de son plus grand scrupule, qui certes – c’est ce que d’aucuns lui reprochent – nuisent à l’emballement de l’imaginaire romanesque. Mais on ne peut prendre la mesure de sa valeur et de son apport que si l’on accepte de considérer l’importante mutation qui affecte la notion même de fiction. Il s’agit peut-être moins désormais des productions d’un «état d’esprit scindé qui nous détache de nos représentations» (Jean-Marie Schaeffer, Pourquoi la fiction ?), que de celles du sens critique exacerbé qui nous y confronte.