Un roman paradoxal
Ce parcours ne saurait être complet. Des livres y manquent déjà
que je nai pas voulu, pas su retenir, ou qui mont
échappé. Dautres livres y viendront, de jeunes auteurs
que lon découvre et souhaite lire encore
Mais vingt
ans après la grande mutation esthétique des années
quatre-vingt, et sachant nénoncer ici que quelques vérités
provisoires, que peut-on retenir de ce roman qui sécrit
là où on ne lattend pas, et de la variété
de ses territoires? Je placerais volontiers le roman contemporain sous
le signe du paradoxe. En faisant jouer tous les sens
du terme. Dabord très certainement parce que ce que je
propose de retenir de la quantité de choses qui se publie en
ces temps sous le nom de roman en est en effet le plus paradoxal: le
plus en écart avec des attentes calibrées en termes de
public et de marketing, le plus en désaccord avec
cette masse de livres «grand public» dont il na pas
été question ici. Sans doute le roman dont je parle est-il
aussi le plus éloigné de la doxa en matière de
«roman»: puisque à quelques exemples près,
forme et contenu diffèrent souvent de ce que la tradition préfère
retenir sous ce mot.
Le contenu savère effectivement assez peu «romanesque»
et préfère le témoignage, lenquête,
le matériau réel, historique ou biographique. Non pour
en livrer lexacte expression, que lon sait toujours déformée
par lacte décrire; mais pour, dans le moment même
de lécriture, en projeter léphémère
configuration. La forme narrative est elle-même revisitée,
tendue, perplexe: parce quil ne sagit plus simplement de
raconter mais aussi bien dinterroger, de soupçonner,
de faire entendre. Dinvestir des champs incertains plutôt
que dinventer de nouvelles fables ou de reproduire celles de lhistoire
littéraire. Et cependant il faut bien reconnaître que ces
variations, ces extensions ont de tout temps constitué la vitalité
même du roman, qui jamais ne se satisfait dune forme ni
dune définition préalables et demeure en constante
mutation. Paradoxal, ce roman lest encore par sa dimension explicitement
ou implicitement polémique. Il fait la guerre à la langue
comme aux discours. Il sérige face aux idées reçues,
aux leçons apprises, aux pensées consensuelles
non pour en opposer dautres, tout aussi certaines de leur fait,
mais pour instiller sans relâche le soupçon et le doute.
Encore faut-il préciser que ce ne sont pas les romans les plus
évidemment «provocateurs» qui sinscrivent véritablement
en faux sur le fond du prêt-à-penser, mais ceux qui paraissent
parfois les plus éloignés du scandale et déconcertent
souvent plus intimement.
Est-ce dire le manque denvergure du roman contemporain, comme
on lui en fait reproche depuis quelques décennies? Je ne le crois
pas. Lenvergure simplement a changé de sens. Elle ne réside
plus dans cette ambition totalisante encore exercée par le réalisme
épique du début du siècle, ou par la modernité
des romans de lexcès dont Claude Simon a donné les
derniers exemples (Tiphaine Samoyault). Sans doute vivons-nous une époque
qui voit le roman saffranchir tout à fait de sa parenté
originelle avec lépopée comme avec les fantasmes
du «livre total». Il na plus de collectivité
sociale à fonder, plus de mythes à véhiculer, plus
de «grands récits» à illustrer ni de prolifération
chaotique à mettre en uvre. Lambition
désormais ne se mesure ni à lélan lyrique
ni à la quantité de mondes brassés. Elle tient
de la nature éthique du roman et de son plus grand scrupule,
qui certes cest ce que daucuns lui reprochent
nuisent à lemballement de limaginaire romanesque.
Mais on ne peut prendre la mesure de sa valeur et de son apport que
si lon accepte de considérer limportante mutation
qui affecte la notion même de fiction. Il sagit peut-être
moins désormais des productions dun «état
desprit scindé qui nous détache de nos représentations»
(Jean-Marie Schaeffer, Pourquoi la fiction ?), que
de celles du sens critique exacerbé qui nous y confronte.