Pratiques de la littérature
LA REVENDICATION LITTÉRAIRE
Demeurent cependant quelques romans qui élaborent leur critique
du monde contemporain grâce au privilège métaphorique
de la fiction. Les écrivains prolongent alors la démarche
allégorique du Procès, de La Peste ou même
du Rivage des Syrtes. Il sagit, selon la formule de Gracq,
de mettre en uvre un «esprit de lHistoire» plutôt
quune réalité précisément localisée
et datée. La trilogie de Lamarche-Vadel (Vétérinaires;
Tout casse; Sa vie, son uvre), Une peine à vivre,
de Rachid Mimouni, La Plage noire, de François Maspero,
ou Le Censeur, de Jean-Marie Barnaud, se retrouvent ici dans
un ensemble qui vaut à la fois par sa hauteur décriture
et le regard critique que ces livres portent sur le monde. La littérature
se voit attribuer une double fonction, réflexive et esthétique,
où chaque élément collabore à laffirmation
de lautre: le choix esthétique lui-même étant
déjà ladoption dune position critique, qui
ne se satisfait pas du sort réservé à la culture
ni des nouvelles définitions quon en donne ici et là.
Ne sacrifiant rien dune idée exigeante de la littérature,
ces uvres tentent de lui réserver une place privilégiée
dans léchelle des valeurs communes.
Cest dire que la pratique artistique ne va pas sans réflexion
sur elle-même, fût-elle implicite. Fût-elle simplement
dans lordre dune axiologie que le livre lui-même affiche.
À cet égard, les fictions que proposent Jean-Paul Goux,
Pascal Quignard ou Michel Chaillou sont une forme de revendication.
Elles ne renoncent pas à plier le verbe aux nuances du monde
tel quil se donne à lintellection et à la
sensibilité. Elles offrent lespace de déploiements
subtils, où saffirme un goût majeur pour la description
et la méditation. Le mot et ses résonances y sont au moins
aussi importants, mais peut-être pas plus, que lobjet auquel
ils renvoient. La langue de Proust, celle de Gracq continuent ainsi
dirradier en profondeur une littérature contemporaine quil
ne faudrait pas penser seulement bousculée par Céline
ou résignée à la «blancheur» du minimalisme
littéraire. Bien au contraire, celle de Goux prend prétexte
de réminiscences pour explorer les intermittences de la sensibilité
et la possibilité offerte aux mots den sonder les variations.
Celle de Chaillou ne construit des histoires que pour autant quelle
en a trouvé auparavant les formules et les élans, les
images verbales qui lui donneront corps, comme si cétait
des mots, dabord, que procédait linvention romanesque.
LA NOSTALGIE DE LA LITTÉRATURE
Ces positions cependant ne sont pas indemnes dune certaine lucidité
qui en mine lassurance. Pascal Quignard lui-même en donne
une idée dans ses romans mélancoliques. Comme si une nostalgie
du «continu» (Jean-Paul Goux) venait y combattre la pratique
fragmentaire des Petits Traités. Une nostalgie
qui se relie à des moments dascèse et dépiphanies
cultivées et fait lexpérience dune plénitude
disparue, toujours déjà disparaissante. Leuphorie
narrative de la sensibilité sy trouble dune menace
de déperdition que ne démentiraient ni luvre
de Lamarche-Vadel ni celle de Goux. Les réflexions des années
soixante - soixante-dix sur l«épuisement» de
la littérature ont profondément marqué les générations
ultérieures, a fortiori celles qui se sont
épanouies dans lombre de Maurice Blanchot et de Louis-René
des Forêts, dont le reclus de Lamarche-Vadel (Sa vie,
son uvre) adopte la posture effacée et méditative.
Cest par le truchement hétéronymique de Benjamin
Jordane, lécrivain auquel il délègue littéralement
la plume, en «publiant» et en «commentant» ses
uvres (LApprentissage du roman), que
Jean-Benoît Puech dit sa fascination envers un tel effacement
incarné dans son livre par Delancourt, double de Louis-René
des Forêts. De cette lucidité, voire cette difficulté
présente de lécriture narrative, luvre
de Pierre Michon, portée vers les élégances du
«grand style» mais lucide envers sa désuétude,
paraît lemblème. Entreprenant a contrario
de restituer la démesure décrivains tonitruants
(Rimbaud, Balzac, Faulkner), aux antipodes donc de Maurice Blanchot
ou Louis-René des Forêts, Michon nessait-il pas de
se déprendre de cette fascination où la «littérature
de lépuisement» retenait sa génération?
Toujours est-il quil mène une uvre critique à
la fois envers ses propres élans («nous sommes des crapules
romanesques») et envers la modernité qui les assèche
(«le fier arpent du moderne, où peut-être rien ne
pousse, mais moderne»). La lourde question de lhéritage
culturel dont on ne peut ni ne veut se déprendre, tant il a donné
de fortes uvres, est bien ce avec quoi la littérature présente
ne cesse de (se) débattre.
LES VARIATIONS SUR LE ROMAN
Si notre savoir de la littérature et de son histoire, de ses
manières et de ses formes, est désormais trop grand pour
autoriser une écriture naïve, certains affectent cependant
de ne pas sen apercevoir. Ils militent pour un retour au romanesque,
débrident limaginaire et revendiquent a contrario
et de façon quasi militante la légitimité dune
écriture indemne de toute perplexité et simplement vouée
aux délices de la «nouvelle fiction» (Marc Petit,
Frédérik Tristan, François Coupry, Hubert Haddad
),
qui nest rien quune fiction modelée sur celle des
siècles passés (Stevenson, Conrad, Dickens
). Mais
force est de constater que, pour les textes «déconcertants»
qui nous intéressent ici, lécriture du roman ne
va plus de soi. Les attitudes alors divergent, toutes vouées
cependant à trouver comment continuer, toutes animées
par le désir de le faire. Pour beaucoup, cest alors toute
la littérature, non pas comme modèle à imiter sans
cesse, mais comme pratique et comme héritage, qui offre le matériau
duvres nouvelles.
Écrire après, cest pour ces écrivains-là
écrire avec. Claude Ollier poursuit ainsi
une exploration conjuguée des formes narratives et du romanesque.
Non pour les continuer mais pour les faire dévier, en déplacer
le cours et les accents. Car sil y a toujours de quoi se prendre
à ses récits: bribes de fictions que lon peut suivre,
fût-ce du côté des inventions proches parfois de
la «science»-fiction, cest dans la confrontation perturbante
avec des espaces discordants et des temps invérifiables (Feuilleton,
Aberration, Préhistoire). La fiction y est mise en
péril dans un souci dinnovation qui prend les attentes
à rebours et repousse toujours plus loin les limites du roman.
Veine exploratoire dira-t-on de ces textes aux marges dinvention
irrépressibles, qui se
veulent parfois comme une grande synthèse du monde (Rolin,
LInvention du monde; Badiou, Calme bloc ici-bas;
Daive, La Condition dinfini). Ces variations
littéraires, Antoine Volodine les met en scène et les
redouble selon des catégories improbables: «narrats»,
textes «post-exotiques», «shagas»
que
lon peine parfois à identifier. Mais lenjeu paraît
alors bien différent. Plus proches de la fiction politique que
du jeu avec le romanesque, ses romans font le choix dun futur
inassignable afin de renvoyer limage brouillée du présent
(et du passé récent) poussée à sa déconcertation
extrême.
LES ESTHÉTIQUES DU RECYCLAGE
On a parlé de recyclage (Frédéric Briot) à
propos de luvre de Volodine. La notion est extensible à
dautres romanciers, habiles à composer avec les ruines
du romanesque. Écrivains ironiques et cultivés, Jacques
Roubaud (le cycle dHortense, Le Grand Incendie de Londres)
ou Gilbert Lascault (420 Minutes dans la cité des ombres)
mêlent ainsi le talent et le clin dil, et jouent de
la littérature comme dun répertoire de formes et
de motifs où se plait leur inventivité oulipienne. Une
pensée ludique du contemporain comme revitalisation des cultures
en friche accompagne et même motive lécriture, qui
emprunte aussi bien aux romanciers du xixe siècle quà
Dante, Homère, Queneau ou Robbe-Grillet. Leur ouverture est plus
large certes que celle de ce dernier, qui raffine sur lui-même
et recycle ses propres romans (La Reprise, bien nommée).
Du côté de cette virtuosité que certains diraient
«postmoderne» (elle est proche par exemple des romans de
Umberto Eco), il faudrait mentionner encore deux romans que Renaud Camus
a donnés dans les années quatre-vingt: Roman
roi et Roman furieux. Parodies de romans
historiques et sentimentaux en même temps que réflexion
indirecte et ironique sur la littérature, ces textes sont demeurés
sans équivalents dans la production française, comme du
reste dans celle de leur auteur.
Un jeu semblable avec la culture, dans une tonalité plus amusée
et moins sophistiquée, donne lieu aux romans de Jean-Philippe
Toussaint (LAppareil-photo; La Télévision).
La verve froide de lauteur, proche de celle de Woody Allen, sexerce
à la fois envers le narrateur même et envers les usages
du monde qui lentoure, où se cristallisent les banalités
du quotidien. De même Jean Echenoz entreprend de revisiter sous
une forme parodique la plupart des modèles romanesques: le roman
policier avec Cherokee, le roman daventures
avec LÉquipée malaise, le roman
de science-fiction avec Nous trois, le roman despionnage
(Lac), la fantaisie (Les Grandes Blondes)
Une même variation décalée, mais plus inspirée
par le cinéma cette fois, se retrouve dans les textes de Tanguy
Viel (Cinéma; LAbsolue Perfection
du crime). Echenoz semble même se faire le miroir ironique
des littératures présentes lorsquil samuse
avec les écritures réalistes de la marginalité
(Un an) ou avec ce roman minimaliste ou «impassible»
dont quelques écrivains publiés aux Éditions de
Minuit se sont fait une spécialité (Je men
vais).
Car cest une autre façon de faire durer le plaisir du récit,
quand bien même il ny aurait pas matière à
le nourrir, que de produire ces romans «minimaux» qui déroulent
des histoires faites de riens. Christain Gailly, Christian Oster, Éric
Laurrent
cultivent le ton placide et désabusé des
narrateurs qui met une distance entre le propos du roman et sa réalisation.
Ils manifestent ainsi une pulsion narrative qui saccommode mal
dun épuisement du littéraire et préfère
sinstaller ironiquement dans la fadeur du réel plutôt
que de renoncer. Mais ils disent dans le même temps quils
ne sont pas dupes de leur propre travail. Si bien que, sils se
refusent à toute densité, sils écrivent de
surface, cest aussi une autre façon de dire, par défaut,
limpossibilité dune plénitude littéraire
désormais trop factice.