Approches du réel
LE REFUS DU RÉALISME
Parmi ces questions auxquelles notre temps fait retour, celle de la
représentation du monde nest pas la moindre. La présence
du réel, que la littérature des années soixante-dix
semblait désespérer de convoquer dans lespace des
livres, est suffisamment forte pour simposer au monde littéraire.
Donné pour inaccessible au verbe par la décennie structurale
et cantonné au statut de «référent»,
le réel est donc à nouveau considéré, dautant
plus que les systèmes de pensée qui ont cru pouvoir en
rendre compte ont montré leurs limites. Dès lors cest
à la résistance du réel que les uvres se
trouvent confrontées, quil sagisse de ce réel
historique dont il a été question plus haut, ou du réel
social immédiat.
Lécriture sen saisit au début des années
quatre-vingt, dabord sur le mode du témoignage (Robert
Linhart, LÉtabli) puis avec le souci de manifester
le réel et ses intensités sans sacrifier à lillusion
mimétique (François Bon, Sortie dusine; Leslie
Kaplan, LExcès-Lusine). Aussi le roman du
réel a-t-il considérablement changé de forme. Non
seulement il rompt désormais avec lesthétique réaliste,
doublement dénoncée comme «esthétique»,
justement, et comme illusion idéologique (celle du «réalisme
prolétarien» ou du «réalisme socialiste»),
mais il met en question la forme narrative elle-même. Bien sûr,
se perpétue ici et là une certaine tradition du roman
que lon pourrait dire «populiste» (Ragon, Pennac,
Vautrin, Izzo
), veine volontiers populaire et gouailleuse, parfois
assez fantaisiste et comme issue de la rencontre inattendue entre les
héritiers de Dabit et ceux de Queneau. Mais elle demeure assez
circonscrite, notamment au roman policier et à ses entours.
Une autre voie choisit de sinscrire dans une certaine déréalisation
pour mieux saffranchir des déformations de la représentation.
Sans souci dexact mimétisme ni de tradition esthétique,
Marie Redonnet, Eugène Savitzkaya, Marie NDiaye, Emmanuel Carrère,
Éric Chevillard..., désaccordent lunivers familier
pour en faire saillir des traits et des travers inaperçus, dans
des constructions fictives où sentend parfois comme un
écho lointain et très noirci des fictions de Boris Vian.
La même fantaisie décalée, la même inadéquation
au monde sy manifestent en effet, qui semblent dire combien cest
le monde lui-même qui est inadéquat aux sujets qui lhabitent
et se trouvent chahutés de ne le pas comprendre. Leurs personnages,
marionnettes manipulées (Rose Mélie Rose) ou incarnations
de fantasmes (La Femme changée en bûche), expriment
lingénuité dune violence crue. Parmi ces univers
caustiques certains lancent parfois des interpellations grinçantes
(Medhi Belhaj Kacem) et férocement critiques (Valère Novarina).
LÉTAT DU MONDE
Une autre approche du réel en dehors de tout «modèle
littéraire», mais rétive à la déréalisation,
simpose cependant. Afin de saffranchir du romanesque, elle
nhésite pas à recourir à la forme de linventaire
plutôt quà celle de linvention, quil
sagisse de livrer le monde comme quantité (dévénements,
de faits, de bribes dhistoires
) brassées par les
journaux (Olivier Rolin, LInvention du monde) ou comme
matérialité (Paysage fer, de François Bon,
récapitule tous les bâtiments et objets délaissés
qui témoignent de la fin de lâge industriel). Le
temps nest plus cependant où la littérature pensait
pouvoir saisir et restituer un «être-là» du
monde, bien au contraire. Il sagit plutôt désormais
dun dire du monde, qui fait large place à sa mise en voix.
La langue ainsi fait entendre et voir le monde. Elle nest
pas cette pure transparence à laquelle une intention mimétique
aurait voulu la réduire. Ses déformations, les défigurations
quelle impose au réel le font paraître dans une intensité
particulière.
Tout comme il saffranchit du «réalisme», le
roman du réel se résigne mal à être «roman».
Il ne «romance» rien. Il tient plutôt de la prise
de parole. Ainsi hérite-t-il encore de Faulkner, de Joyce, plus
récemment de Pinget, comme je le disais plus haut de lécriture
du sujet. De fait ces catégorisations, auxquelles oblige tout
travail de présentation, trouvent ici leurs limites. On ne saurait
définir des textes en fonction de leur seul objet. Cest
bien la façon dont lécriture se conçoit qui
détermine non seulement des périodes esthétiques
mais aussi une certaine éthique de lécriture.
Et de ce point de vue encore, la forme de lenquête, le souci
du soupçon, la mise en uvre de voix singulières
caractérisent le roman contemporain au-delà de ses diversités
thématiques. De même le roman du réel nexplique
rien: loin dune prétention à décrypter les
raisons du monde social, il traque les intensités subjectives
et les brisures que certaines conditions sociales, le plus souvent désocialisées,
imposent.
Quil sagisse des premiers romans de François Bon
(Limite, Décor ciment), de Leslie Kaplan (Depuis maintenant),
de Jacques Serena (Basse Ville) ou encore duvres
très récentes comme celle de Laurent Mauvignier (Loin
deux), le réel nexiste ainsi véritablement
que dans la parole qui en installe la conscience. Il nest pas
rare que la scène du théâtre (son «dispositif
noir» comme lécrit François Bon dans Impatience)
ou celle du cinéma (Calvaire des chiens) soient choisies
comme médiations entre le roman et le réel. La littérature
est ici en cohérence avec une nouvelle pratique sociologique,
celle par exemple de Pierre Bourdieu et de son équipe, qui livre
la parole telle que les entretiens la suscitent (voir La Misère
du monde, dont la jaquette porte en surimpression: «souffrance,
parole, parle») et ne se contente pas de
la synthèse réflexive à laquelle ces entretiens
donnent lieu. Ainsi saffirme une «poétique de la
voix» (Dominique Rabaté) dont on retrouverait aussi les
éléments dans les formes dialoguées que les dernières
décennies du roman nont pas hésité à
explorer (Pinget, LInquisitoire; Sallenave, Viol).
LA FICTION EN PROCÈS
Ce dernier titre, de Danièle Sallenave, me conduit à évoquer
un autre aspect assez caractéristique de notre temps: le procès
que la littérature romanesque fait au présent. Une partie
de son travail et de ses «thèmes» tient en effet
de la dénonciation ou de la mise en évidence de dérèglements
sociaux. Cette dimension critique se nourrit volontiers de procès
effectifs, ou plus généralement daffaires judiciaires.
Lexemple sans doute le plus caractéristique est LAdversaire,
dEmmanuel Carrère, construit comme une enquête-méditation
autour de laffaire Romand, du nom de cet homme qui se fit passer
pour médecin pendant des années avant dassassiner
parents, femme et enfants lorsquil ne fut plus en situation de
maintenir sa «fiction». Mais on évoquerait tout aussi
bien Un fait divers, de François Bon, Mariage mixte,
de Marc Weitzmann, et dautres encore. Une tension sinstalle
alors entre la dimension exceptionnelle ou extraordinaire
du fait divers considéré, stimulante sans doute pour limaginaire
fictionnel, et sa valeur de symptôme, révélatrice
dun état social «ordinaire» que
la part critique de la fiction prend en considération.
Or, il arrive fréquemment que le roman soit aussi, à linverse,
objet de poursuites judiciaires ou de condamnation par voie de presse.
Non pas pour des questions de droits dauteurs ou de plagiats éventuels,
mais parce que la société sinquiète des libertés
quoctroie (ou que soctroie) la fiction. Il y va certes de
condamnations morales (ou politico-religieuses, comme dans le cas bien
connu de la «fatwa» contre Salman Rushdie), mais elles tendent
à régresser, même si quelques livres ont su profiter
dun effet de scandale pour atteindre une notoriété
peu légitime. Augmente en revanche le nombre de procès
quon fait à la littérature pour sêtre
approprié une part de la réalité: François
Bon, Mathieu Lindon, Marc Weitzmann, Michel Houellebecq, Didier Daeninckx
parmi dautres, sont ainsi, dans des formes décriture
différentes, mis en cause pour avoir parlé du réel,
pour avoir tenté de le lire ou lavoir porté
aux confins de son délire.
LES NOUVELLES FORMES DE LENGAGEMENT
De tels phénomènes, qui ne disent rien de la qualité
intrinsèque dune écriture, interrogent en revanche
la conception que notre temps se fait de la fiction, ou plus largement
de la littérature, de sa fonction, de ses enjeux et de son espace
de réalisation. Bien évidemment, tout cela témoigne
aussi dun certain engagement de la littérature. Mais encore
faut-il ici nuancer le propos. Le temps nest plus dun roman
inféodé à des doctrines idéologiques. On
ne trouve plus aujourdhui de «roman à thèse»
ni dallégeance au principe de l«autorité
fictive» (Susan Suleiman). Cela ne signifie pas que les romanciers
se tiennent à lécart des questions politiques ou
idéologiques. Leur implication est dune autre nature: loin
des formules sartriennes (ou malruciennes ou aragoniennes
), les
nouvelles formes de lengagement tiennent désormais plus
de lécriture critique que du discours fictionnalisé.
Elles ne passent pas par lesprit de système ni par lambition
didactique. Elles mettent en évidence une réalité
que le corps social connaît sans vouloir la réfléchir.
Ainsi de ces non-lieux, pensés par le sociologue Marc Augé,
et qui trouvent leur expression la plus nette dans les textes de François
Bon ou les «marges» de Didier Daeninckxet de Jean Rollin;
ainsi du déterminisme social dont Pierre Bergounioux ou Annie
Ernaux mesurent les conséquences sur le trajet des individus.
La façon dont lHistoire est revisitée par Claude
Simon ou mise en fiction politique par Rachid Boudjedra sont dautres
exemples dune littérature qui ne prétend pas se
faire pourvoyeuse de discours et préfère mettre en scène
les détournements de sens et les violences subies. Car, comme
lécrit Boudjedra, «la littérature récupère,
de lintérieur, les interrogations, les inquiétudes
et les malaises de lHistoire». Aussi lengagement nest-il
plus une soumission de lacte littéraire à une nécessité
supérieure comme Sartre pouvait le concevoir, mais une comparution
du politique au sens large sur la scène de la fiction.
On parlerait non pas dengagement de la littérature mais
dengagement par ou avec la littérature, lieu et possibilité
dautres discours. Les résonances entre roman et théâtre
sont ici particulièrement vives et nombreuses (Bernard-Marie
Koltès, Valère Novarina, Michel Vinaver, Olivier Py
).