Suspicion des savoirs
LA RÉHISTORICISATION
Comme le reconnaît Pierre-André Taguieff, lavenir
tient désormais de lénigme plus que du volontarisme
militant. Notre époque a rompu avec le temps des promulgations
et des manifestes. Elle ne sait plus ce que la littérature «doit
être», à quelques rares exceptions près, et
ne sautorise pas à le prévoir. Non pas seulement
à cause des grands schismes de notre Histoire «comment
écrire après Auschwitz?»
formule récurrente
des réflexions sur la littérature de ce demi-siècle
, mais en fonction aussi dun délitement plus sourd,
et plus souterrain, de nos certitudes axiologiques et culturelles, auquel
bien évidemment les cassures historiques participent à
leur façon (Jean-François Lyotard). Dans lincertitude
et lobscurité de quoi le présent est fait, cest,
on la vu, vers le passé que se tourne linterrogation.
Sans nostalgie dun quelconque «âge dor»,
mais plutôt pour élucider le mouvement doù
nous sommes issus et qui fait que nous en sommes là. Ce de quoi
nous nous sommes affranchis sans doute, mais aussi ce que nous avons
laissé en chemin et dont loubli nous menace.
Pas plus quil ne se perçoit en dehors dun héritage,
le sujet ne saffranchit de lHistoire, bien au contraire:
notre époque est ainsi une époque de réhistoricisation
de la conscience subjective. Et cette réhistoricisation
elle-même ne va pas sans dimension critique. Elle se propose dabord
comme réexamen des discours reçus, souvent pour en démentir
les allégations.
Il arrive que cela prenne la forme du roman policier (Didier Daeninckx,
Sébastien Japrisot, Jean-François Vilar, Thierry Jonquet
)
de devoir sous-tendre le récit de mémoire dun souci
de lenquête. Mais lenquête ici excède
la requête dune forme romanesque particulière: elle
simpose à lécriture. Et déborde le
roman policier: le narrateur de LAcacia, de Claude Simon,
comme celui des Champs dhonneur, de Rouaud cherchent à
savoir. Le sujet, lautre, la mémoire, la filiation, lHistoire
sont désormais non plus objets de narrations qui les disent avec
laisance linéaire de qui sait ce dont il est question et
ce quil en advient, mais véritablement interrogés
dans le mouvement même de lécriture qui en déplie
les repliements complexes.
LE TRAVAIL DE MÉMOIRE
Plus que dun «devoir de mémoire», selon lexpression
désormais retenue, il faudrait ici parler dun «travail
de mémoire». Lévolution des romans de Modiano,
depuis lévocation floue dune époque incertaine
jusquà lenquête de restitution (Dora
Bruder), est le signe de cette conscience interrogeante à
luvre. La restitution historique repeuple de sujets effectifs
des pans de lHistoire longtemps laissés aux discours généraux,
fait entendre les traumatismes que lHistoire installe (Lydie Salvayre,
La Compagnie des spectres). Cest exemplairement
le cas de Berg et Beck, de Robert Bober, ou de Japprends
lallemand, de Denis Lachaud, en ce qui concerne les
zones obscures de la Seconde Guerre mondiale; ou de Douze Lettres
damour au soldat inconnu, dOlivier Barbarant,
pour la Grande Guerre. Cest encore la guerre dAlgérie
(Rachid Boudjedra, Rachid Mimouni, Arno Bertina). Loin de fournir un
décor circonstancié favorable à quelque dramatisation
du romanesque, comme dans le cas des «romans historiques»
de facture traditionnelle, ces textes ouvrent des espaces de confrontations
et de démentis. Dès lors, la réalité historique
nest plus caution dune fiction narrative: elle est interrogée
en tant que «réalité» consensuellement constituée
et le savoir quon en croyait avoir est dénoncé
comme fiction discursive par cette entreprise narrative même.
De façon plus ambivalente, et comme pour dire que le littéraire
ne saurait saffranchir dune part de légendes, quelques
écrivains renouent avec le lyrisme épique ou mythique
pour évoquer ces périodes dombre doù
le présent émerge. Sylvie Germain donne ainsi à
lHistoire du siècle lampleur des anciens récits
de fondation. Richard Millet restitue dans une trilogie la noire réalité
des vies aux confins des terres de montagnes, à peine arrachées
à leur isolement sauvage. Une surenchère de la langue,
profuse et mêlée chez lune de rythmes bibliques,
chez lautre de la brutalité des patois, confine à
une véritable revendication littéraire.
Comme si cétait par la richesse de langue et la puissance
dimaginaire que pouvait se ressaisir la réalité
dun temps que lHistoire trop rationnelle ne saurait véritablement
dire.
Lécriture est alors entée sur les humeurs du corps,
sur lécoute des sens plutôt que sur lexamen
du sens. Cest un autre legs de Claude Simon que de ne pas concevoir
la restitution du passé indépendamment dune phénoménologie
sensible. Le corps aussi a son histoire, comme on le voit encore à
lire les romans de François Thibaut. Le mettre en scène
permet de contrebalancer une certaine inflation de la pensée
conceptuelle. Il faudrait ici dire limportance prise par le corps
dans la fiction contemporaine, largement soutenue depuis les années
soixante-dix par lécriture féminine (dHélène
Cixous et Chantal Chawaf à Lorette Nobécourt et dautres)
et la littérature gay (de Tony Duvert et Renaud Camus à
Hervé Guibert et Guillaume Dustan). Ce serait néanmoins
une erreur que de ly circonscrire tant elle concerne désormais
le plus large spectre de la production actuelle, toutes catégories
confondues. Le partage simpose du reste entre lexploitation
dun thème «porteur» qui voit le succès
dune littérature érotique ou dune «nouvelle»
(?) pornographie et les véritables difficultés quaffrontent
les rares écrivains (Boudjedra, Cholodenko, Belhaj-Kacem, Noguez
dans M&R
) qui tentent véritablement décrire
le corps, le sexe et le désir sans choir dans la facilité.
LARCHÉOLOGIE DES SAVOIRS
Linterrogation historique ne se contente pas dinterroger
un passé accessible avec lequel nous sommes encore en relation
continue par lintermédiaire de témoins vivants.
Elle investit aussi les fondements historiques et culturels de notre
civilisation. Tout un pan de la littérature narrative se tourne
même vers des époques plus anciennes dont elle interroge
les murs, les cultures, la pensée et les découvertes
intellectuelles, les enthousiasmes philosophiques ou mystiques (Pascal
Quignard, Alain Nadaud, Claude Louis-Combet
). On ne saurait ici
non plus parler de roman historique, même sil est probable
que des livres comme Luvre au noir, de
Marguerite Yourcenar, aient pu pour certains contribuer à amorcer
un tel intérêt. Car la forme de lenquête y
est encore présente. Une conscience des incertitudes et des manques
à savoir qui nous séparent de toute intellection sûre
de ces périodes anciennes saffiche souvent dans les textes.
Si bien que ces romans que lon peut dire «cultivés»
ou «érudits» sont surtout des romans «archéologues»,
qui abordent parfois le passé à partir de notre relative
ignorance de ce quil fut vraiment.
Le roman contemporain brasse ainsi prodigieusement les questions du
savoir. Non seulement il fait du manque à savoir et du questionnement
des savoirs lun des exercices de lécriture, mais
il se déploie aussi lui-même comme le lieu dune critique
des savoirs. Pascal Quignard prend notre culture à
contre-pied en lui proposant dautres bases et dautres modèles
(Carus, La Raison, Rhétorique spéculative),
substituant les auteurs orientaux ou latins méconnus à
ceux que nous avions trop bien appris. Alain Nadaud nous confronte à
ces pans de mystère et dincertitude qui règnent
autour des fondements du Livre, de lImage et du Nombre (Le
Livre des malédictions, LIconoclaste, Archéologie
du zéro). Cest à chaque fois une double
interrogation sur ce que nous savons et sur ce que nous révérons,
confins de la connaissance et du sacré, épreuve dignorance
fascinée. La fascination de lénigme originelle,
en quête dautres formes de savoirs, joue à plein
dans ces romans archéologues que sont aussi Dormance,
de Jean-Loup Trassard, Onitsha, de J.M.G.
Le Clézio, et Méroé, dun
Olivier Rolin en quête dun Soudan toujours déjà
perdu, ou, plus emporté par un fantasme dOrient, Gandara,
de Jean-Marc Moura. Si bien que le monde du savoir nest plus lenvers
du doute ni du sacré. Notre temps brouille les catégories,
les met en friction constante. Cest bien la meilleure façon
pour lui de construire et de dénoncer tout à la fois les
fictions qui structurent la pensée. De les donner comme problables
et jamais avérées.