Présences de laltérité
LES ENQUÊTES DE FILIATION
Un aspect remarquable insiste dans la plupart de ces livres: la conscience
que le sujet nest pas un être autonome, indemne de toute
détermination. Là encore, les sciences humaines ont diffusé
leur travail. Et cest ce travail que le roman interroge à
son tour, traquant le sujet dans lhéritage qui le constitue.
Les récits de filiation ne sont pas simplement des récits,
ils nont que faire de la légende familiale. Ils en instituent
une autre, élaborée de bribes et de manques, dobjets
incertains et de souvenirs perdus; ils suscitent lenquête,
désenfouissent les vies oubliées ou les réinventent
(Simon, Cixous, Bergounioux, Michon, Rouaud, Jeannet
). Ces dernières
années ont vu de tels récits se multiplier plus
dune centaine, de valeur inégale bien évidemment
aux confins du roman et de lautobiographie (Clément,
Adely, Veinstein, Bassez, Mignard
). Intrication de récit(s),
de commentaires, de réflexions critiques (historiques, analytiques,
sociologiques
), de méditations et de mémoire, ils
interviennent sur une matière biographique sans se poser la question
du genre, dont les délimitations paraissent désormais
contraignantes et factices. À vrai dire, ces livres sinstallent
dans un rapport non générique à lécriture:
la fiction y est un «détour» au sens méthodique
du mot. Elle sollicite tous les moyens de lécriture, quitte
à les faire travailler les uns contre ou avec les
autres (Yves Navarre, Biographie, roman, Pierre Pachet, Autobiographie
de mon père
).
Faut-il dire que les récits de filiation sont aussi souvent,
sinon par excellence, des récits de deuil? Deuil de ceux qui
nen finissent pas de mourir en soi, dictant encore leurs ultimes
volontés (Simon, Bergounioux, Guibert, Juliet, Vigouroux): rarement
on aura élaboré cette quête-amont non pas dune
origine que la littérature sest souvent plu à débusquer,
mais dune pesanteur issue du passé familial qui continue
de courber le sujet. Simon reconstruisant à partir de documents
et de récits incertains le destin dun père trop
nourri des valeurs de la Troisième République, Bergounioux
creusant sans répit lécrasement psychique de son
père, orphelin de la Grande Guerre, ou les conséquences
socio-culturelles dune naissance au fond reculé de la province...
donnent caution à la réflexion de François Vigouroux,
qui ne conçoit dexistence que dans la dette assumée
par les fils envers des frustrations anciennes.
Ce sont aussi des deuils inversés qui troublent la logique générationnelle:
morts denfants qui installent le manque au cur de lécriture
des vies (Forest, Chambaz, Adler). Lexpérience nen
est certes pas propre à notre époque, mais limpression
de sûreté des sociétés occidentales modernes,
le scientisme médical dont nous croyons bénéficier
en rendent lépreuve plus scandaleuse, moins acceptable
aussi par une société désacralisée. Se dessine
alors une autre expérience de la précarité et du
désarroi. Lécriture cependant ne se veut pas thérapie
ni confidence pathétique: elle ausculte en soi le creusement
de labsence. Ce faisant, elle éclaire une nouvelle conscience
du temps non pas simplement divisé entre un avant et un
après, mais brisé dans ses rythmes, vécu dune
lenteur ou dune densité singulières. Ce sont des
épreuves de lucidité qui se gardent aussi bien du pathos
que du positivisme. Comme la découverte par lécriture
autant que par lexpérience elle-même des espaces
dignorance et de dette à quoi le deuil confronte.
LES FICTIONS BIOGRAPHIQUES
Dans linvestissement dune antériorité du temps,
comme dans lépreuve dune perte présente, saffirme
ainsi la conscience que le sujet ne se connaît quau détour
de lautre. Si cela favorise ces espaces de confrontation familiale
quAnnie Ernaux, Pierre Bergounioux ou Jean Rouaud ont su faire
résonner avec justesse, cette conscience saventure aussi
du côté dautres médiations. Suscitant finalement
autant de «fictions biographiques» quautobiographiques,
les récits de Quignard, de Michon, de Macé, de Louis-Combet,
mi-interrogeants, mi-fascinés,
parfois rassemblés
dans des collections éditoriales («Lun et lautre»
chez Gallimard), dessinent ou désignent des
filiations plus électives que biologiques, mais non moins déterminantes.
Les écrivains, et parmi les plus mythiques de notre littérature
Rimbaud (Pierre Michon, Dominique Noguez, Alain Borer
),
Trakl (Claude Louis-Combet, Marc Froment-Meurice, Sylvie Germain
),
mais encore Baudelaire (Bernard-Henri Lévy), Hart Crane (Gérard
Titus-Camel), Kafka (Bernard Pingaud)
, les peintres, tout
aussi singuliers (Van Gogh, Goya
pour Michon; Frida Khalo pour
Le Clézio, Le Caravage pour Walter par exemple) sont les plus
sollicités par ces tentatives de restitutions. Leurs existences
réinventées autant quauscultées disent unanimement
la fascination où lart nous retient dans une période
que lon a pu croire «désenchantée».
Mais, pour peu que les textes se prennent à des figures moins
installées (Michon, Vies minuscules; Bergounioux, Miette),
cest aussi loccasion de mesurer chacun à son rêve
et dinvestir chaque vie dune densité quelle
ne manifeste pas. Lintérêt pour la biographie et
les rêveries quelle suscite consacre le succès posthume
de cette forme marginale inaugurée par Marcel Schwob au début
du siècle dans les Vies imaginaires. Cest ainsi
par la bande que la littérature revient: loin des grandes épopées
historiques ou réalistes, elle cherche désormais à
entrer dans une connaissance plus fine de lexpérience subjective.
Interrogeant ainsi les figures auxquelles le sujet se prend, ces textes
disent laltérité qui le relie à lui-même.
Ils sont en cohérence avec un souci de notre temps qui pose avec
insistance la question de lautre (Lévinas, Ricur,
Todorov
). Leur multiplication, comme celle des enquêtes
de filiation, signale aussi une certaine désaffection pour les
formes gratuites de limaginaire. Plutôt que dinventer
de toutes pièces des fictions improbables, lécriture
contemporaine, qui sest faite investigatrice, construit des fictions
à partir des données incertaines et incomplètes
de son expérience. Cela me semble être la marque dun
temps interrogateur. Le sujet, orphelin désormais des valeurs
qui président à son existence, cherche à comprendre
son temps, qui lui échappe, et à se relier à son
passé, à interroger ses modèles et ses fondations.
Ces textes enfin disent combien lexistence comme la langue sont
toujours habitées dautres expériences et dautres
paroles, qui la constituent et résonnent en elle.
LUVRE EN SOUFFRANCE
Ces expériences et ces voix silencieuses mais agissantes, il
faut les faire venir au jour. Tel est le projet majeur dun pan
de notre littérature, dautant plus tendue vers cet enjeu
quil répond à un silence de plusieurs siècles.
On a parlé de la «vigueur» francophone: elle est
symptomatique de lurgence de ce projet. «Marqueurs de parole»
initiant le lecteur à dinédites mises en voix (Chamoiseau),
polyphonie des mondes et des races, des expériences et des espérances
(Glissant): ce sont les espaces narratifs et comme sonores quil
faut ouvrir au roman. Fondées sur une conscience de la séparation,
dune parole non advenue et comme demeurée «en souffrance»
(Dominique Chancé), ces écritures se veulent entreprises
de réappropriation et de synthèse. Cest aussi une
des seules littératures actuelles qui se pense au futur, du moins
en devenir, comme le proclament Chamoiseau et Glissant.
Elle se donne en effet pour tâche de transformer en Histoire le
passé subi pour refonder un héritage qui lui fut longtemps
interdit mais aussi den témoigner en histoires,
singulières et profuses, pour rendre à chacun lhommage
de son existence, pour «démêler un sens douloureux
du temps et le projeter dans notre futur», comme lécrit
superbement Glissant. Avec eux, dautres, tels René Depestre,
Maryse Condé, Daniel Maximin ou Raphaël Confiant
,
non seulement disent une réalité culturelle qui navait
pas cours dans la langue narrative, mais lui inventent un «parler-langage»
qui en fait résonner les sens depuis une intériorité
nouvelle. Un phénomène parfois semblable, mais moins net
et plus dispersé (cest-à-dire moins collectivement
pensé), inspirait déjà la littérature
du Maghreb. Sa tradition est cependant plus nettement constituée,
si bien quon la trouve plus anciennement attachée à
établir (et à discuter) le lien entre les deux cultures
qui la travaillent, entre un univers colonial (qui porte parfois en
lui-même aussi les valeurs condamnant la colonisation) et une
tradition orale qui cherche les modalités de sa réalisation
écrite (Tahar Ben Jelloun, Driss Chraïbi, Assia Djebar
).
Si le lieu doù ces livres nous parlent inscrit forcément
quelque chose de leur différence propre, il nen demeure
pas moins quils sont aux prises avec les mêmes exigences,
les mêmes objets auxquels se mesurer. Là encore il est
question de la transmission et du passage, des généalogies
et des filiations dans lesquelles inscrire les mutations culturelles
dune époque nouvelle (dettes de reconnaissance et volonté
de maintenir le dialogue comme dans Le Blanc de lAlgérie,
dAssia Djebar). Mais leur conscience aiguë des tensions
entre arrachement et attachement, et des violences que cela induit,
à quelque génération que lon appartienne
(Boudjedra, La Vie à lendroit, Bouraoui, La Voyeuse
interdite), leur confère une densité spécifique,
quon ne saurait réduire à des questionnements généraux.
LA LANGUE DE LAUTRE
Dau-delà des limites traditionnelles de laire francophone
viennent des uvres qui font élection de la langue française,
quand bien même elle nétait pas la langue maternelle
des romanciers et romancières considéré(e)s. Le
phénomène est suffisamment large pour être relevé:
on ne tentera pas ici den déduire quelque enseignement
sur un attrait particulier de notre langue, ou une propriété
singulière qui serait la sienne à accueillir une expression
littéraire. Ni doublier combien ce choix parfois nen
est pas un, tant il se lie aux déchirures de lHistoire,
aux violences de lexil et de la déroute. Force est tout
de même de constater limportance quantitative et
qualitative de ces textes et de souligner la puissance des échanges
culturels auxquels ils nous convient. Alexakis, Bianciotti, Del Castillo,
Kristof, Kundera, Maalouf, Makine, Manet, Wiesel... sont parmi les plus
connus de ces romanciers, dorigines certes très diverses.
On ne saurait comparer lassignation à penser lirréparable
(Wiesel) à un cosmopolitisme plus anodin (Bianciotti). Mais tous
travaillent à leur façon les questions dexil et
de mémoire, et tissent ensemble les problématiques dexpression
dans une langue autre et dans un autre contexte social. Quitte à
se faire parfois, comme Georges-Arthur Goldschmidt, passeurs entre deux
langues que lHistoire faillit rendre douloureusement incompatibles
mais que luvre et le travail ne désespèrent
pas de concilier.
Ce point de vue dun ailleurs souvent chargé dHistoire,
intimement installé au cur actif de notre littérature,
est dimportance. Il déplace lhabitude culturelle
et engendre dautres considérations envers un univers socio-culturel
que nous croyions trop bien connaître. Il interroge notre monde
depuis une extériorité qui lui est devenue linguistiquement
consubstantielle. Bien sûr ces uvres ne sont pas comparables:
chacune joue son propre registre. Mais la fantaisie acide de lun
(Kundera), lambivalence énonciative de lautre (Kristof),
la réflexion politique du troisième (Manet), etc., irriguent
aussi la création contemporaine. Si pour nombre de ces écrivains
«le français est une langue détonnement»
(Makine), cest aussi leur français qui nous étonne,
qui installe de létonnement dans notre propre rapport à
la langue.