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Le Roman français contemporain/  Écrire avec le soupçon Dominique Viart
 

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Présences de l’altérité

LES ENQUÊTES DE FILIATION
Un aspect remarquable insiste dans la plupart de ces livres: la conscience que le sujet n’est pas un être autonome, indemne de toute détermination. Là encore, les sciences humaines ont diffusé leur travail. Et c’est ce travail que le roman interroge à son tour, traquant le sujet dans l’héritage qui le constitue. Les récits de filiation ne sont pas simplement des récits, ils n’ont que faire de la légende familiale. Ils en instituent une autre, élaborée de bribes et de manques, d’objets incertains et de souvenirs perdus; ils suscitent l’enquête, désenfouissent les vies oubliées ou les réinventent (Simon, Cixous, Bergounioux, Michon, Rouaud, Jeannet…). Ces dernières années ont vu de tels récits se multiplier – plus d’une centaine, de valeur inégale bien évidemment – aux confins du roman et de l’autobiographie (Clément, Adely, Veinstein, Bassez, Mignard…). Intrication de récit(s), de commentaires, de réflexions critiques (historiques, analytiques, sociologiques…), de méditations et de mémoire, ils interviennent sur une matière biographique sans se poser la question du genre, dont les délimitations paraissent désormais contraignantes et factices. À vrai dire, ces livres s’installent dans un rapport non générique à l’écriture: la fiction y est un «détour» au sens méthodique du mot. Elle sollicite tous les moyens de l’écriture, quitte à les faire travailler les uns contre –ou avec – les autres (Yves Navarre, Biographie, roman, Pierre Pachet, Autobiographie de mon père…).
Faut-il dire que les récits de filiation sont aussi souvent, sinon par excellence, des récits de deuil? Deuil de ceux qui n’en finissent pas de mourir en soi, dictant encore leurs ultimes volontés (Simon, Bergounioux, Guibert, Juliet, Vigouroux): rarement on aura élaboré cette quête-amont non pas d’une origine que la littérature s’est souvent plu à débusquer, mais d’une pesanteur issue du passé familial qui continue de courber le sujet. Simon reconstruisant à partir de documents et de récits incertains le destin d’un père trop nourri des valeurs de la Troisième République, Bergounioux creusant sans répit l’écrasement psychique de son père, orphelin de la Grande Guerre, ou les conséquences socio-culturelles d’une naissance au fond reculé de la province... donnent caution à la réflexion de François Vigouroux, qui ne conçoit d’existence que dans la dette assumée par les fils envers des frustrations anciennes.
Ce sont aussi des deuils inversés qui troublent la logique générationnelle: morts d’enfants qui installent le manque au cœur de l’écriture des vies (Forest, Chambaz, Adler). L’expérience n’en est certes pas propre à notre époque, mais l’impression de sûreté des sociétés occidentales modernes, le scientisme médical dont nous croyons bénéficier en rendent l’épreuve plus scandaleuse, moins acceptable aussi par une société désacralisée. Se dessine alors une autre expérience de la précarité et du désarroi. L’écriture cependant ne se veut pas thérapie ni confidence pathétique: elle ausculte en soi le creusement de l’absence. Ce faisant, elle éclaire une nouvelle conscience du temps – non pas simplement divisé entre un avant et un après, mais brisé dans ses rythmes, vécu d’une lenteur ou d’une densité singulières. Ce sont des épreuves de lucidité qui se gardent aussi bien du pathos que du positivisme. Comme la découverte – par l’écriture autant que par l’expérience elle-même – des espaces d’ignorance et de dette à quoi le deuil confronte.

LES FICTIONS BIOGRAPHIQUES
Dans l’investissement d’une antériorité du temps, comme dans l’épreuve d’une perte présente, s’affirme ainsi la conscience que le sujet ne se connaît qu’au détour de l’autre. Si cela favorise ces espaces de confrontation familiale qu’Annie Ernaux, Pierre Bergounioux ou Jean Rouaud ont su faire résonner avec justesse, cette conscience s’aventure aussi du côté d’autres médiations. Suscitant finalement autant de «fictions biographiques» qu’autobiographiques, les récits de Quignard, de Michon, de Macé, de Louis-Combet, mi-interrogeants, mi-fascinés,… parfois rassemblés dans des collections éditoriales («L’un et l’autre» chez Gallimard), dessinent – ou désignent – des filiations plus électives que biologiques, mais non moins déterminantes.
Les écrivains, et parmi les plus mythiques de notre littérature – Rimbaud (Pierre Michon, Dominique Noguez, Alain Borer…), Trakl (Claude Louis-Combet, Marc Froment-Meurice, Sylvie Germain…), mais encore Baudelaire (Bernard-Henri Lévy), Hart Crane (Gérard Titus-Camel), Kafka (Bernard Pingaud)… – , les peintres, tout aussi singuliers (Van Gogh, Goya… pour Michon; Frida Khalo pour Le Clézio, Le Caravage pour Walter par exemple) sont les plus sollicités par ces tentatives de restitutions. Leurs existences réinventées autant qu’auscultées disent unanimement la fascination où l’art nous retient dans une période que l’on a pu croire «désenchantée». Mais, pour peu que les textes se prennent à des figures moins installées (Michon, Vies minuscules; Bergounioux, Miette), c’est aussi l’occasion de mesurer chacun à son rêve et d’investir chaque vie d’une densité qu’elle ne manifeste pas. L’intérêt pour la biographie et les rêveries qu’elle suscite consacre le succès posthume de cette forme marginale inaugurée par Marcel Schwob au début du siècle dans les Vies imaginaires. C’est ainsi par la bande que la littérature revient: loin des grandes épopées historiques ou réalistes, elle cherche désormais à entrer dans une connaissance plus fine de l’expérience subjective.
Interrogeant ainsi les figures auxquelles le sujet se prend, ces textes disent l’altérité qui le relie à lui-même. Ils sont en cohérence avec un souci de notre temps qui pose avec insistance la question de l’autre (Lévinas, Ricœur, Todorov…). Leur multiplication, comme celle des enquêtes de filiation, signale aussi une certaine désaffection pour les formes gratuites de l’imaginaire. Plutôt que d’inventer de toutes pièces des fictions improbables, l’écriture contemporaine, qui s’est faite investigatrice, construit des fictions à partir des données incertaines et incomplètes de son expérience. Cela me semble être la marque d’un temps interrogateur. Le sujet, orphelin désormais des valeurs qui président à son existence, cherche à comprendre son temps, qui lui échappe, et à se relier à son passé, à interroger ses modèles et ses fondations. Ces textes enfin disent combien l’existence comme la langue sont toujours habitées d’autres expériences et d’autres paroles, qui la constituent et résonnent en elle.


L’ŒUVRE EN SOUFFRANCE
Ces expériences et ces voix silencieuses mais agissantes, il faut les faire venir au jour. Tel est le projet majeur d’un pan de notre littérature, d’autant plus tendue vers cet enjeu qu’il répond à un silence de plusieurs siècles. On a parlé de la «vigueur» francophone: elle est symptomatique de l’urgence de ce projet. «Marqueurs de parole» initiant le lecteur à d’inédites mises en voix (Chamoiseau), polyphonie des mondes et des races, des expériences et des espérances (Glissant): ce sont les espaces narratifs et comme sonores qu’il faut ouvrir au roman. Fondées sur une conscience de la séparation, d’une parole non advenue et comme demeurée «en souffrance» (Dominique Chancé), ces écritures se veulent entreprises de réappropriation et de synthèse. C’est aussi une des seules littératures actuelles qui se pense au futur, du moins en devenir, comme le proclament Chamoiseau et Glissant.
Elle se donne en effet pour tâche de transformer en Histoire le passé subi pour refonder un héritage qui lui fut longtemps interdit – mais aussi d’en témoigner en histoires, singulières et profuses, pour rendre à chacun l’hommage de son existence, pour «démêler un sens douloureux du temps et le projeter dans notre futur», comme l’écrit superbement Glissant. Avec eux, d’autres, tels René Depestre, Maryse Condé, Daniel Maximin ou Raphaël Confiant…, non seulement disent une réalité culturelle qui n’avait pas cours dans la langue narrative, mais lui inventent un «parler-langage» qui en fait résonner les sens depuis une intériorité nouvelle. Un phénomène parfois semblable, mais moins net et plus dispersé (c’est-à-dire moins collectivement pensé), inspirait déjà la littérature du Maghreb. Sa tradition est cependant plus nettement constituée, si bien qu’on la trouve plus anciennement attachée à établir (et à discuter) le lien entre les deux cultures qui la travaillent, entre un univers colonial (qui porte parfois en lui-même aussi les valeurs condamnant la colonisation) et une tradition orale qui cherche les modalités de sa réalisation écrite (Tahar Ben Jelloun, Driss Chraïbi, Assia Djebar…).
Si le lieu d’où ces livres nous parlent inscrit forcément quelque chose de leur différence propre, il n’en demeure pas moins qu’ils sont aux prises avec les mêmes exigences, les mêmes objets auxquels se mesurer. Là encore il est question de la transmission et du passage, des généalogies et des filiations dans lesquelles inscrire les mutations culturelles d’une époque nouvelle (dettes de reconnaissance et volonté de maintenir le dialogue comme dans Le Blanc de l’Algérie, d’Assia Djebar). Mais leur conscience aiguë des tensions entre arrachement et attachement, et des violences que cela induit, à quelque génération que l’on appartienne (Boudjedra, La Vie à l’endroit, Bouraoui, La Voyeuse interdite), leur confère une densité spécifique, qu’on ne saurait réduire à des questionnements généraux.

LA LANGUE DE L’AUTRE
D’au-delà des limites traditionnelles de l’aire francophone viennent des œuvres qui font élection de la langue française, quand bien même elle n’était pas la langue maternelle des romanciers et romancières considéré(e)s. Le phénomène est suffisamment large pour être relevé: on ne tentera pas ici d’en déduire quelque enseignement sur un attrait particulier de notre langue, ou une propriété singulière qui serait la sienne à accueillir une expression littéraire. Ni d’oublier combien ce choix parfois n’en est pas un, tant il se lie aux déchirures de l’Histoire, aux violences de l’exil et de la déroute. Force est tout de même de constater l’importance – quantitative et qualitative– de ces textes et de souligner la puissance des échanges culturels auxquels ils nous convient. Alexakis, Bianciotti, Del Castillo, Kristof, Kundera, Maalouf, Makine, Manet, Wiesel... sont parmi les plus connus de ces romanciers, d’origines certes très diverses. On ne saurait comparer l’assignation à penser l’irréparable (Wiesel) à un cosmopolitisme plus anodin (Bianciotti). Mais tous travaillent à leur façon les questions d’exil et de mémoire, et tissent ensemble les problématiques d’expression dans une langue autre et dans un autre contexte social. Quitte à se faire parfois, comme Georges-Arthur Goldschmidt, passeurs entre deux langues que l’Histoire faillit rendre douloureusement incompatibles mais que l’œuvre et le travail ne désespèrent pas de concilier.
Ce point de vue d’un ailleurs souvent chargé d’Histoire, intimement installé au cœur actif de notre littérature, est d’importance. Il déplace l’habitude culturelle et engendre d’autres considérations envers un univers socio-culturel que nous croyions trop bien connaître. Il interroge notre monde depuis une extériorité qui lui est devenue linguistiquement consubstantielle. Bien sûr ces œuvres ne sont pas comparables: chacune joue son propre registre. Mais la fantaisie acide de l’un (Kundera), l’ambivalence énonciative de l’autre (Kristof), la réflexion politique du troisième (Manet), etc., irriguent aussi la création contemporaine. Si pour nombre de ces écrivains «le français est une langue d’étonnement» (Makine), c’est aussi leur français qui nous étonne, qui installe de l’étonnement dans notre propre rapport à la langue.