Épreuves de la subjectivité
LES DÉSARROIS DU SUJET
On peut dès lors considérer la façon dont ces enjeux
sont posés, la manière que les romanciers ont de les aborder
ou de feindre de les éviter et les inventions de
forme et décriture quils requièrent. Le premier
enjeu que je propose daborder, parce quil est aussi le premier
qui simpose à une période qui paradoxalement le
refoule, est celui de la subjectivité. Roland Barthes, Georges
Perec, Michel Leiris et Serge Doubrovsky sont ici les instigateurs de
nouvelles écritures du sujet, affranchies de lillusoire
linéarité narrative, critiques envers toute lucidité
de soi à soi et finalement plus interrogeantes et perplexes que
sûres dun «moi» constitué. La multiplication
des ouvrages autobiographiques naurait que faire dans une présentation
du roman contemporain si le regard critique que le genre porte sur lui-même
navait favorisé sous le nom d«autofiction»
lémergence dune forme hybride, qui emprunte au roman
ses modalités afin de mieux se saisir dun sujet désormais
pensé comme «ligne de fiction» (Jacques Lacan).
Il ne suffit pas de constater au début des années quatre-vingt,
le regain dintérêt que quelques écrivains,
alors perçus comme formalistes, éprouvent envers la question
autobiographique (Marguerite Duras, LAmant; Nathalie Sarraute,
Enfance; Alain Robbe-Grillet, Les Romanesques; Claude
Simon, LAcacia
ou même Sollers, Femmes,
Portrait du joueur) pour mesurer limportance de ce phénomène:
ces textes invitent la plupart du temps à relire leurs uvres
antérieures comme des romans où déjà le
sujet se cryptait et se cherchait, sous des formes certes moins explicites.
«Autofiction» est sans doute un concept peu satisfaisant
(voir Chaos, de Marc Weitzmann), comme du reste la plupart des
étiquettes critiques jetées sur nos perplexités
génériques; il permet néanmoins de désigner
cet ensemble plus vaste de livres confrontés à lincertitude
du sujet. Incertitude en effet, car la critique portée sur la
limpidité subjective a fait son effet, et la multiplication des
savoirs analytique, biologique, sociologique
brouille
toujours un peu plus la possibilité même dune conscience
de soi entière, singulière et cohérente.
Un état symptomatique de ces désarrois, parfois indépendant
dune véritable expression du sujet, était à
luvre dans nombre de textes qui faisaient lépreuve
de la clôture, des obsessions et des dévastations intimes.
Le monologue intérieur et ses variantes en étaient la
forme privilégiée. Samuel Beckett, qui écrivait
dans LInnommable: «Il faut dire des mots, tant quil
y en a, il faut les dire, jusquà ce quils me trouvent,
jusquà ce quils me disent», a porté
très loin cette pratique depuis ses premiers romans jusquen
ses uvres les plus récentes (Compagnie). Il constitue
ainsi comme une épure du monologue désormais livré
à sa force dinertie, qui le prolonge, lépuise
et le relance. La parole y demeure sans échappées ni échappatoires,
comme résignée à sa propre clôture.
Des écrivains plus jeunes, marqués par ce puissant exemple,
se sont attachés à nourrir la forme monologale dexpériences
subjectives plus identifiables, comme pour en réincarner le verbe.
Sans préjuger de la plus ou moins grande force littéraire
de lécriture de chacun, on rassemblerait ainsi des voix
solipsistes, comme enfermées dans ces marges mentales où
quelque folie les dérobe au réel. Jean-Marc Lovay (qui
met en scène des univers proches de ceux de Faulkner, par exemple
dans Polenta), Jean-Claude Pirotte (qui voue aussi une admiration
à Dhôtel), Hélène Lenoir (chez qui sentendent
des «brisures» aux accents durassiens), Lorette Nobécourt,
Claude Gibert, Christian Gailly, Linda Lê
figurent parmi
ceux très divers qui font vibrer ces réclusions verbales,
aux limites parfois de laveuglement ou dune lucidité
maladive, amère et caustique.
LINVESTIGATION SUBJECTIVE
Dautres bien sûr tentent de dénouer ces nuds
de la personnalité. Cest alors lhistoire insistante
et obscure de soi quil faut mettre au jour, que cela se fasse
dans léchange ludique et vindicatif du sujet avec la psychanalyse
(Serge Doubrovsky), dans le dialogue introspectif avec les données
sociologiques (Annie Ernaux) ou anthropologiques (Pierre Bergounioux)
ou encore avec le souci de revisiter lHistoire et ses non-dits,
ses individus négligés (Jean Rouaud
). Les variations
sont certes multiples, la part de fiction et de réflexion plus
ou moins équilibrée: il nen demeure pas moins que
cette littérature contemporaine est inquiète de lidentité
subjective. Et elle ne se contente plus alors de manifester la malaisance
de soi dans ces monologues intérieurs dont elle hérite
(Faulkner, Joyce, Woolf, des Forêts
demeurent pour cette
génération aussi de puissants intercesseurs), elle veut
la tirer au clair. Le succès du «stream of consciousness»
avait perturbé lagencement narratif du récit romanesque;
la question subjective, lorsquelle ne se contente pas dexhiber
un délire complaisamment satisfait, connaît aujourdhui
une autre mutation: elle tient de lenquête et non
plus de la narration.
Aussi se prend-elle à des objets nouveaux que la modernité
la plus récente désigne à son attention: les détails
négligés dont lapparente insignifiance se révèle
riche de sens; objets de faible valeur qui cependant témoignent
de ce qui fut et conservent quelque chose de qui les manipula; vagues
photographies, médiocres ou tremblées, où sest
imprimée la trace dun temps précaire; maladresses
du verbe ou recours aux lieux communs des conversations qui en disent
long sur des subjectivités enfouies. La psychanalyse, surtout
lacanienne, a rendu le texte plus attentif aux mots, que ce soit de
façon soucieuse des expressions de lautre (François
Bon en fait lexpérience, restituant ce qui sest dit
dans latelier décriture pour en laisser résonner
les sens obscurs dans Cétait toute une vie et dans
Prison) ou dans lécho ludique quon peut en
donner (Leslie Kaplan, Le Psychanalyste). Nathalie Sarraute avait
montré comment ces mots eux-mêmes pouvaient devenir objets
de roman (Disent les imbéciles, Ouvrez, LUsage de la
parole, Tu ne taimes pas). Cest en situation désormais
quon fait entendre leur agressive faiblesse, leur maladresse sournoise
(Laurent Mauvignier, Hélène Lenoir, Gisèle Fournier
).
LÉPREUVE DU TEXTE
À côté de ces textes assez accessibles, parce quils
font souvent le choix dune lisibilité retrouvée,
dautres sattachent à ne rien sacrifier des nuds
dobscurité et des complexités du sujet, quitte à
opacifier le propos. Ostinato, lultime et inachevable texte
de Louis-René des Forêts, qui rassemble les méditations
dune vie à sa fin, nourrie de furtives images et de son
tremblement dincertitude, en serait lemblème. Dans
cette voie que chacun invente à sa façon, on suivrait
Roger Laporte (Une vie), Jean-Claude Montel (LEnfant
au paysage dévasté), Hélène Cixous,
Jean Daive, Hubert Lucot, dont Langst veut «charrier tout
le réel, y compris lhistoire de celui qui sy désigne
et son économie subjective», ou encore, parmi de plus jeunes
auteurs, Pierre Alferi (Le Cinéma des familles) et Frédéric-Yves
Jeannet (Cyclone; Charité). Cet ensemble, disparate
quant au style et à la position que lauteur y adopte, témoigne
dune puissance exploratoire de lécriture du sujet,
obstinée à chercher dans la matière de sa langue
la légitimité dun acte qui lui semble désormais
moins évident. La forme même quy prend le texte témoigne
dune défiance envers toute évidence du sujet, comme
rapportée sans cesse à des grilles dexplication
qui ne sont plus de saison. Cherchant malgré tout à se
dire, ces narrateurs sont contraints à mener dun même
élan la critique des paradigmes romanesque et autobiographique.
Écrire de soi ne va pas de soi, et le texte demeure tendu entre
sa tentation et son impossibilité.
Car on ne parle pas ici simplement de contenu: ce serait méconnaître
lécriture de livres qui savent combien les mots défaillent
à dire ces nuds du sujet et les disent parfois dans
leur ombre portée, dans une sorte dinter-dit de
la parole. Lécriture du sujet, quand bien même elle
prend parfois la forme dune écriture de lautre, est
avant tout une écriture qui se cherche, comme si le sujet nétait
jamais constitué en amont de lécriture, mais séprouvait
dans son présent et se cherchait en son aval. Claude Simon la
souvent souligné: on nécrit jamais que dans le présent
de lécriture, dans ce qui advient au présent de
lécriture. Nul doute que les uvres majeures de notre
temps sécrivent effectivement dans cette conscience-là.
À ce titre, le roman ne répond plus au projet dune
intrigue préalablement établie et quil faudrait
conduire au terme de son drame. Il se fait le lieu même dune
réflexion avançante, parfois contradictoire ou ressassante,
mais toujours plus critique et plus exigeante aussi envers elle-même,
sauf à recourir à dautres modes, «impassibles»,
parodiques ou virtuoses, dont il sera question plus loin.