La différence contemporaine
La période contemporaine est riche de ces livres exigeants envers
eux-mêmes, avec bien sûr, ici ou là, plus ou moins
de réussite. Elle ne lest sans doute pas plus que certaines
autres périodes de notre littérature, mais pas moins non
plus, contrairement aux allégations des esprits chagrins: elle
lest différemment. Et cest à
partir de cette différence quon peut la connaître.
Jai montré ailleurs combien les années quatre-vingt
avaient prodigieusement transformé le «paysage» littéraire2.
Aussi nenvisagerai-je pour ce parcours du roman contemporain que
les deux décennies passées, cest-à-dire celles
qui saffranchissent dune certaine conception «théorisée»
de la littérature. Les années cinquante - soixante-dix
avaient en effet favorisé, notamment sous linfluence de
la pensée structurale et de ce quon appelle encore, faute
de mieux, le «nouveau roman» puis le «nouveau nouveau
roman», une littérature puissamment intransitive, délivrée
des «illusions» de la représentation, de la subjectivité
et du réalisme. Une rupture épistémologique posée
entre le verbe et son référent semblait condamner ces
dernières avant-gardes à ne pouvoir travailler que la
forme des uvres.
La lecture rétrospective que lon fait aujourdhui
des meilleurs de ces livres ceux de Claude Simon, de Marguerite
Duras, de Robert Pinget
montre à lévidence
quun tel postulat tenait de lillusion. Une certaine «théorie
de la littérature» estompait bien des aspects de ces textes,
qui remettaient en question danciennes façons de penser
et de représenter lhomme et le monde, non pour y renoncer
mais pour tenter des voies nouvelles. Quoi quon en ait dit à
lépoque, Sarraute, Simon, Pinget, Duras, Butor, Claude
Mauriac... nont cessé de traquer dans lécriture
les plus justes manifestations des courbures psychiques. Mais parce
quils ont voulu débarrasser le roman des codes et des conventions
qui nétaient jusqualors parvenus quà
scléroser expression et représentation, ils se sont trouvés
hâtivement associés à une théorie solipsiste
et à des pratiques plus formalistes (Robbe-Grillet, Ricardou
)
qui nétaient pas de même nature. Continuant le travail
de certains de leurs prédécesseurs James, Proust,
Faulkner, Kafka, Woolf, Jouve
, ils mettaient en fait à
lépreuve dans lécriture la fécondité
dapproches phénoménologiques ou herméneutiques
du sujet.
ÉCRIRE AVEC LE SOUPÇON
Et cest bien souvent à la lumière de leurs uvres
que la littérature des années quatre-vingt sest
ressaisie des questions suspectées ou apparemment éludées
par celle qui la précédait. Non pour revenir à
la représentation, à la subjectivité ou au réalisme
comme si aucune critique nen avait été faite, mais
justement pour en reprendre le questionnement: comment dire le réel
sans tomber sous le coup des déformations esthétiques
et idéologiques du réalisme? comment arracher le sujet
aux caricatures de la littérature psychologique sans labandonner
aux lois de la structure? comment restituer lHistoire collective
ou les existences singulières sans verser dans les faux-semblants
de la ligne narrative? en un mot, comment renouer avec une littérature
transitive sans méconnaître le soupçon? Car le soupçon
perdure: fortement posé par la génération précédente,
il constitue lhéritage des écrivains daujourdhui.
Comment écrire avec le soupçon? Tel
est lenjeu critique de la littérature
présente, que celui-ci sénonce effectivement dans
les uvres ou que celles-ci se déploient implicitement à
partir de lui.
Aussi le roman contemporain associe-t-il souvent deux préoccupations:
réfléchir sa forme et sa fonction tout en interrogeant
son temps et son contexte. Profondément marqué par les
avancées des sciences humaines, il devient le lieu où
ces avancées sont mises en débat, confrontées à
dautres modalités de connaissance. La voix narrative elle-même,
quelle soit ou non incarnée dans un personnage, est désormais
à la fois lobjet et le sujet de ces questionnements. Ses
incertitudes, son interrogation sur la matière même de
ce quelle rapporte ou reconstitue, mettent en évidence
la «quête cognitive» dun présent incertain.
Le souci de ne pas déformer une sensation ou une pensée
la conduit à reformuler souvent son propos, dans une sorte de
«scrupule narratif» qui suspecte les falsifications induites
par le récit. Dautant que ceux-ci ne sont jamais vraiment
sûrs et que toutes sortes de phénomènes inconscients
ou de médiations culturelles sont susceptibles de les troubler.
Enfin le narrateur est marqué par une perplexité plus
sourde du sujet son identité, son histoire, la conscience
quil peut avoir de lui-même où sentend
son «inquiétude existentielle».

2
« Écrire au présent : lesthétique contemporaine
» in Michèle Touret et Francine Dugast ( sous la dir. de
), Le Temps des lettres, quelles périodisations pour
lHistoire littéraire du xxe siècle ? ,
PU de Rennes, 2001.