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Le Roman français contemporain/  Écrire avec le soupçon Dominique Viart
 

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L’artisanat, le commerce et l’écriture

LITTÉRATURES CONSENTANTES

On peut ainsi aisément distinguer, dans le vaste spectre des livres publiés, une littérature consentante, c’est-à-dire une littérature qui consent à occuper la place que la société préfère généralement lui accorder, celle d’un art d’agrément voué à l’exercice de l’imaginaire et aux délices de la fiction. Quantité de romans perpétuent ainsi une tradition du romanesque bien installée depuis le xviiie siècle, qui produit chaque année son lot de livres achetés et vendus sur les étals de supermarchés et par les «clubs du livre» par correspondance. Je parlerais du reste volontiers à leur égard de livraison plutôt que de littérature, n’étaient quelques rares écrivains talentueux en ce domaine auxquels ce jeu de mots peut-être ferait injure. Force cependant est de constater que ces ouvrages se (re)produisent souvent en série, variant à l’infini les mêmes intemporels ingrédients, mixtes de romans historiques, exotiques ou sentimentaux (aux sentiments toujours empêchés mais toujours triomphants). De tels livres relèvent au mieux de l’artisanat, d’un artisanat bien maîtrisé parfois, mais de l’artisanat quand même, non de l’art. Ces écrivains sont en quelque sorte nos «compagnons du devoir». Il n’en sera pas question ici.
Un récent avatar de la littérature consentante a cherché à renouveler sa thématique. Accentuant par réaction au monde contemporain une certaine image de la littérature comme lieu de la beauté préservée, d’un univers qui se voudrait réconcilié et désespère de ne l’être pas, il produit de «délicieux» petits ouvrages où il n’est question que de la «lumière» de l’être, de la «chance» de l’amour ou encore du rayonnement des humbles mais vrais plaisirs de la vie. Une telle littérature consent à se faire chant du monde, perpétuant à sa façon l’un des rôles que la collectivité sociale lui a dévolus depuis l’origine. Christian Bobin, Philippe Delerm, Pierre Autin-Grenier, Colette Nys-Mazure, Marie Rouanet, quelques autres, sont ainsi les chantres d’une autre forme de sociabilité, dépouillée de ses âpretés, idéaliste et naïve. Seuls comptent alors la sensibilité immédiate, la qualité de présence qu’elle donne au monde et le goût des «petits bonheurs». Sans intention de fiction ni d’intrigue, ces auteurs s’écartent de la tradition romanesque au profit d’une narration souvent émotive et descriptive qui rêve d’incarner une poésie qui n’est plus, et déploie à plaisir un vague lyrisme du quotidien.

LITTÉRATURE CONCERTANTE
Face à ce que d’aucuns peuvent à bon droit trouver un peu mièvre s’avance une littérature qui ne consent pas moins, mais selon un autre registre, plus mondain et plus mercantile. Je l’appellerai littérature concertante en ce qu’elle fait chorus sur les clichés du moment et se porte à grand bruit sur le devant de la scène culturelle. Le bruit qu’elle suscite est d’ailleurs le seul gage de sa valeur: attentive aux modes et aux humeurs du temps, elle en propose le reflet exacerbé et souvent provocant. Sa recherche est volontiers celle du scandale, mais un scandale calibré selon le goût du jour, «surfant» sur le goût que le jour peut avoir, aujourd’hui, pour les jeux du sexe et du cynisme. Elle flirte avec les acmés de violence rebelle et gratuite, les slogans publicitaires et les formules pseudo-culturelles. C’est aussi une littérature consentante car elle consent à l’état du monde, qu’elle résume à la loi du marché et qu’elle exploite à son profit: elle sait ce qui va marcher, c’est-à-dire susciter les articles et les émissions de radio et de télévision. À cet égard elle tient plus du commerce que de l’artisanat. Nul doute que cette littérature traduise quelque chose de l’état social, mais elle ne le pense pas. Elle n’a de vertu sociologique que symptomatique, et ne vaut, à ce titre, pas plus que n’importe quelle autre conduite sociale momentanée.
Toutes ces formes d’écriture ont surtout pour particularité de ne guère se préoccuper... de l’écriture. Qu’il s’agisse pour les uns d’écrire selon une élégance héritée de l’enseignement académique, pour les autres de mimer les parlers du moment ou de ne surtout pas se soucier de la façon dont ils écrivent, seuls comptent les personnages et leurs histoires – ou leur absence d’histoire. Lyrisme de pacotille ou parlure à la mode, jamais l’écriture ne se cherche dans le mouvement du livre, elle est toujours déjà là, utilisable à satiété. Artisans ou provocateurs, ces écrivains ne s’interrogent guère sur leur instrument, qui n’est pour eux rien d’autre qu’un instrument. Ils appartiennent à cette catégorie que Roland Barthes autrefois appelait des «écrivants». Bien sûr, tel ou tel peut se prévaloir, selon son plus ou moins grand talent, d’un «ton» qui permet de l’identifier. Il tient de l’habilité, non de ce travail qui met en question et fait éclater les agencements du verbe. «Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère», affirmait Proust dans son Contre Sainte-Beuve. Un tel précepte leur est étranger.LITTÉRATURE DÉCONCERTANTE
Romanesque maintenu, refuge idéalisé et scandale calibré se partagent ainsi les feux de la scène médiatique, comme en attestent les listes des meilleures ventes publiées par certains magazines persuadés que la meilleure littérature est celle qui se vend bien. L’ambiguïté même du verbe en dit d’ailleurs assez long sur la façon dont cette littérature s’inféode à des principes qu’elle ne choisit pas. Ce succès tapageur dissimule une autre littérature, sans doute plus exigeante mais aussi plus déconcertante, qui, comme l’écrit Pierre Bergounioux, «prend à revers le sens commun». Ces livres circulent souvent de façon moins visible, mais aussi plus insistante. Ils ne meurent pas d’une saison à l’autre, emportés par le nouveau flux de la «production» littéraire, mais continuent d’irradier les consciences et de susciter les échanges et les débats, finissant souvent par s’imposer. C’est une littérature qui dérange, qui s’écrit là où on ne l’attend pas et tarde de ce fait à trouver le chemin des articles de presse.
Cette littérature-là manque en effet de relais, surtout depuis que les suppléments littéraires de la presse et les plateaux de télévision se sont livrés aux valeurs du marché. Car c’est une littérature qui dénonce le marché au lieu de s’y inscrire. Loin de sacrifier à la valeur d’échange qui fait du livre un «produit», elle destine à son lecteur les interrogations qui la travaillent. Surtout, c’est une littérature qui interroge constamment sa pratique et ses formes, sans pour autant faire de ces formes la fin même du travail d’écrire. Aussi est-ce d’elle qu’il me paraît important de parler dans un ouvrage qui délibère de présenter le roman contemporain. Moins simplement symptomatique de notre époque que celle évoquée plus haut, elle ne se propose pas moins, selon la juste formule d’Olivier Rolin, d’en livrer le «diagnostic». Car elle est traversée des questionnements qui fondent notre temps et elle ne se contente pas d’en façonner l’écume. Loin du commerce et de l’artisanat, c’est une littérature qui se pense, explicitement ou non, comme activité critique 1.

LITTÉRATURE CRITIQUE
Dans un ouvrage justement intitulé Critique et Clinique, Gilles Deleuze, reprenant l’idée de Proust, explique que l’écrivain est celui qui «invente dans la langue une nouvelle langue, une langue étrangère en quelque sorte». Ce n’est pas pur plaisir d’invention ni recherche d’originalité. C’est l’effort pour arracher au langage la part d’informulé et peut-être d’indicible qu’il recouvre encore. Nous sommes toujours déjà parlés par la langue, se désole Beckett. La langue commune alors est un masque ou un écran qui dissimule plus qu’elle ne dévoile. Si l’œuvre littéraire déconcerte, c’est qu’elle «entraîne la langue hors de ses sillons coutumiers». Et lui permet ainsi d’échapper aux significations préconçues, au prêt-à-penser culturel. Il est impossible de faire apparaître de nouvelles significations selon des agencements de verbes anciens. Pour inventer la lumière en peinture, les impressionnistes ont dû inventer un autre art de la touche. C’est de même un art de la phrase – du brouillage des instances personnelles à l’insistance physiologique des métaphores filées – qu’il fallut à Nathalie Sarraute pour faire comprendre ce que pouvaient être les «tropismes» et la «sous-conversation».
L’écriture est alors cette mise en crise des stabilités installées. Car s’il demeure pour quelques-uns urgent d’écrire – et non de livrer un produit «manu-facturé» –, c’est qu’il y va aussi d’un dérangement dans la conscience d’être au monde. Un état du réel ou de la conscience, une qualité d’expérience ou une forme d’existence que la culture encore n’a pas dits; qui mettent en crise le sujet, lequel n’en trouve pas de discours constitué dans le monde, ou découvre à cette occasion combien les discours constitués falsifient le monde. C’est bien d’une crise dont il s’agit, que la littérature ne se donne pas pour tâche de résoudre, mais qu’elle ne se résigne pas à laisser silencieuse. La littérature déconcertante est aussi une littérature déconcertée: elle manque de repères. Elle écrit là où le savoir défaille, là où il n’y a pas de mots – ou pas encore. C’est pourquoi il y faut d’autres mots, combinés selon des syntaxes improbables. Inédites, dans tous les sens du terme – et pour lesquelles il vaut encore que les éditeurs ne soient pas simplement des marchands.


1
Reconnaissons que ces catégories ne sont bien sûr pas tout à fait étanches, même s’il s’agit, de fait, de types d’activités finalement à ce point hétérogènes qu’elles s’exercent dans une commune indifférence les unes des autres. Il arrive cependant qu’à l’occasion d’un livre donné, un écrivain émerge de l’une ou y replonge. Ainsi Les Particules élémentaires, de Michel Houellebecq, qui soulèvent nombre de questions non négligeables, travaillent une certaine syncope de l’écriture qui lui donne efficacité et cohérence avec le propos, et organisent le matériau critique dans une forme narrative et discursive qui perturbe l’énonciation au point de troubler aussi les positions idéologiques que le livre semble adopter. Le roman suivant en revanche s’inscrit dans la banalité complaisante d’une écriture qui se contente d’exploiter la thématique sexuelle en vogue, sans rien oser, ni du côté de l’écriture ni du côté du dérangement – sauf à croire qu’une ou deux provocations puissent valoir comme exercice de la pensée.