Lartisanat, le commerce et lécriture
LITTÉRATURES CONSENTANTES
On peut ainsi aisément distinguer, dans le vaste spectre des
livres publiés, une littérature consentante,
cest-à-dire une littérature qui consent à
occuper la place que la société préfère
généralement lui accorder, celle dun art dagrément
voué à lexercice de limaginaire et aux délices
de la fiction. Quantité de romans perpétuent ainsi une
tradition du romanesque bien installée depuis
le xviiie siècle, qui produit chaque année son lot de
livres achetés et vendus sur les étals de supermarchés
et par les «clubs du livre» par correspondance. Je parlerais
du reste volontiers à leur égard de livraison
plutôt que de littérature, nétaient quelques
rares écrivains talentueux en ce domaine auxquels ce jeu de mots
peut-être ferait injure. Force cependant est de constater que
ces ouvrages se (re)produisent souvent en série, variant à
linfini les mêmes intemporels ingrédients, mixtes
de romans historiques, exotiques ou sentimentaux (aux sentiments toujours
empêchés mais toujours triomphants). De tels livres relèvent
au mieux de lartisanat, dun artisanat
bien maîtrisé parfois, mais de lartisanat quand même,
non de lart. Ces écrivains sont en quelque sorte nos «compagnons
du devoir». Il nen sera pas question ici.
Un récent avatar de la littérature consentante a cherché
à renouveler sa thématique. Accentuant par réaction
au monde contemporain une certaine image de la littérature comme
lieu de la beauté préservée, dun univers
qui se voudrait réconcilié et désespère
de ne lêtre pas, il produit de «délicieux»
petits ouvrages où il nest question que de la «lumière»
de lêtre, de la «chance» de lamour ou
encore du rayonnement des humbles mais vrais plaisirs de la vie. Une
telle littérature consent à se faire chant du monde, perpétuant
à sa façon lun des rôles que la collectivité
sociale lui a dévolus depuis lorigine. Christian Bobin,
Philippe Delerm, Pierre Autin-Grenier, Colette Nys-Mazure, Marie Rouanet,
quelques autres, sont ainsi les chantres dune autre forme de sociabilité,
dépouillée de ses âpretés, idéaliste
et naïve. Seuls comptent alors la sensibilité immédiate,
la qualité de présence quelle donne au monde et
le goût des «petits bonheurs». Sans intention de fiction
ni dintrigue, ces auteurs sécartent de la tradition
romanesque au profit dune narration souvent émotive et
descriptive qui rêve dincarner une poésie qui nest
plus, et déploie à plaisir un vague lyrisme du quotidien.
LITTÉRATURE CONCERTANTE
Face à ce que daucuns peuvent à bon droit trouver
un peu mièvre savance une littérature qui ne consent
pas moins, mais selon un autre registre, plus mondain et plus mercantile.
Je lappellerai littérature concertante
en ce quelle fait chorus sur les clichés du moment et se
porte à grand bruit sur le devant de la scène culturelle.
Le bruit quelle suscite est dailleurs le seul gage de sa
valeur: attentive aux modes et aux humeurs du temps, elle en propose
le reflet exacerbé et souvent provocant. Sa recherche est volontiers
celle du scandale, mais un scandale calibré selon le goût
du jour, «surfant» sur le goût que le jour peut avoir,
aujourdhui, pour les jeux du sexe et du cynisme. Elle flirte avec
les acmés de violence rebelle et gratuite, les slogans publicitaires
et les formules pseudo-culturelles. Cest aussi une littérature
consentante car elle consent à létat du monde, quelle
résume à la loi du marché et quelle exploite
à son profit: elle sait ce qui va marcher,
cest-à-dire susciter les articles et les émissions
de radio et de télévision. À cet égard elle
tient plus du commerce que de lartisanat. Nul
doute que cette littérature traduise quelque
chose de létat social, mais elle ne le pense pas.
Elle na de vertu sociologique que symptomatique, et ne vaut, à
ce titre, pas plus que nimporte quelle autre conduite sociale
momentanée.
Toutes ces formes décriture ont surtout pour particularité
de ne guère se préoccuper... de lécriture.
Quil sagisse pour les uns décrire selon une
élégance héritée de lenseignement
académique, pour les autres de mimer les parlers du moment ou
de ne surtout pas se soucier de la façon dont ils écrivent,
seuls comptent les personnages et leurs histoires ou leur absence
dhistoire. Lyrisme de pacotille ou parlure à la mode, jamais
lécriture ne se cherche dans le mouvement du livre, elle
est toujours déjà là, utilisable
à satiété. Artisans ou provocateurs, ces écrivains
ne sinterrogent guère sur leur instrument, qui nest
pour eux rien dautre quun instrument. Ils appartiennent
à cette catégorie que Roland Barthes autrefois appelait
des «écrivants». Bien sûr, tel ou tel peut
se prévaloir, selon son plus ou moins grand talent, dun
«ton» qui permet de lidentifier. Il tient de lhabilité,
non de ce travail qui met en question et fait éclater les agencements
du verbe. «Les beaux livres sont écrits dans une sorte
de langue étrangère», affirmait Proust dans son
Contre Sainte-Beuve. Un tel précepte leur
est étranger.LITTÉRATURE DÉCONCERTANTE
Romanesque maintenu, refuge idéalisé et scandale calibré
se partagent ainsi les feux de la scène médiatique, comme
en attestent les listes des meilleures ventes publiées par certains
magazines persuadés que la meilleure littérature est celle
qui se vend bien. Lambiguïté même
du verbe en dit dailleurs assez long sur la façon dont
cette littérature sinféode à des principes
quelle ne choisit pas. Ce succès tapageur dissimule une
autre littérature, sans doute plus exigeante mais aussi plus
déconcertante, qui, comme lécrit
Pierre Bergounioux, «prend à revers le sens commun».
Ces livres circulent souvent de façon moins visible, mais aussi
plus insistante. Ils ne meurent pas dune saison à lautre,
emportés par le nouveau flux de la «production» littéraire,
mais continuent dirradier les consciences et de susciter les échanges
et les débats, finissant souvent par simposer. Cest
une littérature qui dérange, qui sécrit là
où on ne lattend pas et tarde de ce fait à trouver
le chemin des articles de presse.
Cette littérature-là manque en effet de relais, surtout
depuis que les suppléments littéraires de la presse et
les plateaux de télévision se sont livrés aux valeurs
du marché. Car cest une littérature qui dénonce
le marché au lieu de sy inscrire. Loin de sacrifier à
la valeur déchange qui fait du livre un «produit»,
elle destine à son lecteur les interrogations qui la travaillent.
Surtout, cest une littérature qui interroge constamment
sa pratique et ses formes, sans pour autant faire de ces formes la fin
même du travail décrire. Aussi est-ce delle
quil me paraît important de parler dans un ouvrage qui délibère
de présenter le roman contemporain. Moins simplement symptomatique
de notre époque que celle évoquée plus haut, elle
ne se propose pas moins, selon la juste formule dOlivier Rolin,
den livrer le «diagnostic». Car elle est traversée
des questionnements qui fondent notre temps et elle ne se contente pas
den façonner lécume. Loin du commerce et
de lartisanat, cest une littérature qui se
pense, explicitement ou non, comme activité critique 1.
LITTÉRATURE CRITIQUE
Dans un ouvrage justement intitulé Critique et Clinique,
Gilles Deleuze, reprenant lidée de Proust, explique que
lécrivain est celui qui «invente dans la langue une
nouvelle langue, une langue étrangère en quelque sorte».
Ce nest pas pur plaisir dinvention ni recherche doriginalité.
Cest leffort pour arracher au langage la part dinformulé
et peut-être dindicible quil recouvre encore. Nous
sommes toujours déjà parlés par la langue, se désole
Beckett. La langue commune alors est un masque ou un écran qui
dissimule plus quelle ne dévoile. Si luvre
littéraire déconcerte, cest quelle
«entraîne la langue hors de ses sillons coutumiers».
Et lui permet ainsi déchapper aux significations préconçues,
au prêt-à-penser culturel. Il est impossible de faire apparaître
de nouvelles significations selon des agencements de verbes anciens.
Pour inventer la lumière en peinture, les impressionnistes ont
dû inventer un autre art de la touche. Cest de même
un art de la phrase du brouillage des instances personnelles
à linsistance physiologique des métaphores filées
quil fallut à Nathalie Sarraute pour faire comprendre
ce que pouvaient être les «tropismes» et la «sous-conversation».
Lécriture est alors cette mise en crise des stabilités
installées. Car sil demeure pour quelques-uns urgent décrire
et non de livrer un produit «manu-facturé»
, cest quil y va aussi dun dérangement
dans la conscience dêtre au monde. Un état du réel
ou de la conscience, une qualité dexpérience ou
une forme dexistence que la culture encore na pas dits;
qui mettent en crise le sujet, lequel nen trouve pas de discours
constitué dans le monde, ou découvre à cette occasion
combien les discours constitués falsifient le monde. Cest
bien dune crise dont il sagit, que la littérature
ne se donne pas pour tâche de résoudre, mais quelle
ne se résigne pas à laisser silencieuse. La littérature
déconcertante est aussi une littérature
déconcertée: elle manque de repères.
Elle écrit là où le savoir défaille, là
où il ny a pas de mots ou pas encore. Cest
pourquoi il y faut dautres mots, combinés selon des syntaxes
improbables. Inédites, dans tous les sens
du terme et pour lesquelles il vaut encore que les éditeurs
ne soient pas simplement des marchands.
1
Reconnaissons que ces catégories ne sont bien sûr pas tout
à fait étanches, même sil sagit, de
fait, de types dactivités finalement à ce point
hétérogènes quelles sexercent dans
une commune indifférence les unes des autres. Il arrive cependant
quà loccasion dun livre donné, un écrivain
émerge de lune ou y replonge. Ainsi Les Particules élémentaires,
de Michel Houellebecq, qui soulèvent nombre de questions non
négligeables, travaillent une certaine syncope de lécriture
qui lui donne efficacité et cohérence avec le propos,
et organisent le matériau critique dans une forme narrative et
discursive qui perturbe lénonciation au point de troubler
aussi les positions idéologiques que le livre semble adopter.
Le roman suivant en revanche sinscrit dans la banalité
complaisante dune écriture qui se contente dexploiter
la thématique sexuelle en vogue, sans rien oser, ni du côté
de lécriture ni du côté du dérangement
sauf à croire quune ou deux provocations puissent
valoir comme exercice de la pensée.