1968-1998-2001: Au tournant de lhistoire
2001, année théorique
Depuis 1998 (Michel Houel-lebecq:
Les Particules élémentaires; Christine Angot: LInceste),
donc, l«apesanteur» dun champ désormais
sans bords ni centre; recouvert par la Grande Restauration, qui lest
elle-même par le Spectacle, les deux sunifiant à
lenseigne de ce que Michel Deguy baptise «le culturel».
La vindicte, je la rappelais au début, qui sexerce dans
tous les domaines, contre les «avant-gardes» et la «pensée
68», la cascade des «retours à» et des «retours
de». La fin de la «tradition du nouveau», la modernité
tuée avec les avant-gardes. Les trois «écritures»
inaugurées en 1968, et qui ont émergé au grand
jour dans laprès-1983, marquent le pas pour la même
raison qui les a rendues visibles: après un passage par des romans
quon pourrait dire «mentaux», Jean Echenoz sen
est donc «allé», retournant la plus contemporaine
des écritures contre lart contemporain. Florence Delay
a fait son entrée, fin 2001, à lAcadémie
française au fauteuil de Jean Guitton. Pascal Quignard se «yourcenarise»
(Vie secrète, 1997)
Renaud Camus abandonne toute
«bathmologie» pour Maurras et son antisémitisme vieillot,
passe du Vichy de Larbaud
à son Chamalières natal,
celui du Chagrin et la Pitié, de lengendrement imaginaire
par les livres à un curieux retour aux origines: doù
«laffaire» que jai dite
Pis: en lieu et
place de ces façons dinventer, le doublon terroir-«littérature
de voyage» que je rappelais, nest pas sans devoir quelques
prestiges à celles-ci. Ici, en effet, certains «écrivains
de la lecture» prêtent la plume à la «belle
prose» triste pour dictées (les noces du Grand Meaulnes,
du Petit Prince et de Maurice Blanchot
) qui figure de plus
en plus pour les «vrais lecteurs» limage de la «vraie
littérature» face aux médias corrupteurs
Pierre
Michon avec François Bon et Pierre Bergougnioux. De cette «confusion
des lettres», de cette «cohabitation» dans les uvres
elles-mêmes, un bon symptôme peut être fourni par
la tétralogie de Jean Rouaud, prix Goncourt 1990, qui a lhistoire
de France et le xxe siècle pour sujet: Les Champs dhonneur,
Des hommes illustres, Le Monde à peu près, Pour vos cadeaux.
Maurice Genevoix sy avance sous le masque de Claude Simon, la
plus convenue des mémoires nationales sous les fastes de la plus
novatrice des écritures. Là, le «poujado-gauchisme»
(amèrement diagnostiqué, superbement analysé par
Jean-Patrick Manchette dans ses Chroniques, publiées de
façons posthume en 1996) submerge le néopolar sous les
espèces du Poulpe (créé par Jean-Bernard Pouy,
pourtant auteur de Nous avons brûlé une sainte).
Lequel néopolar ne feint plus même de se donner les apparences
dune alternative à la littérature légitime:
les romanciers passent et repassent les frontières de la «blanche»
à la «noire» (Pierre Bourgeade, Tonino Benacquista),
la presse la plus conformiste nen finit pas de célébrer
le cinquantième anniversaire de la Série noire, fondée
par le surréaliste Marcel Duhamel dans laprès-coup
de la Libération
À lhorizon, le cauchemar
théorique que jinventais, ce qui serait la plus saugrenue
redéfinition de lexception française, une «littérature
Amélie Poulain»: Daniel Pennac de Belleville
versus Christian Bobin du Creusot, et les nostalgies, pas uniquement
formelles, quils incarnent face aux modernités (avant-gardes
et «spectacle» ici confondus), brassées à
Francfort
qui faillit advenir lorsque la NRF lança autour
de Philippe Delerm le mouvement des «moins-que-rien». Rien
nest moins sûr: cinq «lignes de fuite», cinq
«écritures» peuvent être décelées
et nommées, qui laissent entrevoir une autre «évolution
littéraire» pour la prose française.
Georges Perec: plus que des clivages proprement esthétiques,
internes au champ littéraire, entre «lancien et le
nouveau», on peut se demander en effet si, depuis cette grande
année 1983, les partages ne sont pas désormais entre cette
Restauration-Spectacle et ce que désigne le nom de Lazare (les
écrivains, toutes écritures confondues, qui savent que
lHistoire pose des questions aux formes). Se demander, comme je
viens de le faire, si lanamnèse de la société
française sur Vichy-Auschwitz (1975-1985 13)
na pas doublé au sens «textile» comme
au sens «automobile»
lévolution
littéraire (qui allait à rebours). Grâce à
Perec, 1945 pourrait avoir remplacé 1968, comme point dorigine
de la littérature qui savance. Conséquence: la dissociation
des deux vertiges que lauteur de La Disparition cumulait:
Perec donc Oulipo, Perec donc Modiano. LOulipo, «ouvroir
de littérature potentielle», créé en 1962
pour explorer les contraintes du langage par Raymond Queneau et François
Le Lionnais, ou «la littérature à lère
de sa reproductibilité technique»14.
Inversion temporelle: la gloire de Perec libère le groupe de
sa relative marginalité, devrait aussi dissiper ce qui demeure
en lui de velléités «Amélie Poulain»
(le côté Marcel Aymé parfois de Queneau
, de
certains oulipiens surtout). À lheure du retrait des «modernes»
avant-gardes, sa parenté avec lart contemporain en tant
quil nest pas moderne devient son atout (je renvoie à
Voilà le monde dans la tête, limmense exposition
au musée dArt moderne à Paris en 2000, à
des artistes entre littérature et art comme Sophie Calle, Claude
Closky ou Valérie Mréjen). Modiano: lauteur de cet
autre Recherche du temps perdu qui va de La place de lÉtoile
(1968) à Dora Bruder (1997), linterlocuteur dEmmanuel
Berl (Interrogatoire), qui passait bizarrement, après
Lacombe Lucien, pour responsable de la «mode rétro»,
pourrait être à Vichy ce que Perec est à Auschwitz,
le grand écrivain «lazaréen» daujourdhui
(qui rappelait récemment que cest au Mémorial
de Serge Klarsfeld que lécrivain doit se mesurer, comme
naguère Balzac à létat civil), inventeur
dun art de la mémoire, le «centre de gravité»
de la prose française.
Georges Perec «horizon indépassable» et Patrick Modiano
«centre de gravité»
Et après? Philippe
Sollers, «astre sur lhorizon» et «centre de
légèreté»? En effet, après 1968, lors
de limplosion et de lévolution que jai retracées,
le fondateur de Tel quel sengage dans un parcours double
et dans un malentendu maximal. De façon visible, dans
une trajectoire idéologique qui mène «lécrivain»,
le personnage social, de Mao Tsé-Toung à Jean-Paul II,
via les États-Unis, à une apparente adhésion
aux méandres de lHistoire, à sa forme triviale,
lactualité. De façon plus secrète, dans une
passion décriture (de «style») visant à
échapper au «cauchemar» de celle-ci (H, Paradis),
une tentative de renouer le fil des «exceptions». Sous le
Grand Timonier, la pensée chinoise, derrière le pape,
les mystiques chrétiens
La complexe métamorphose
de Femmes (1983) fait se rejoindre les deux dans lespace
de la chronique romanesque; lécriture peut sembler désormais
soumise aux incartades des frontières du champ et Sollers vouloir
y occuper, successivement puis simultanément, toutes les positions
possibles15. Malentendus démultipliés
que désigne la référence nouvelle chez celui
que jappellerai le quatrième Sollers au «jeune hégélien»
Guy Debord, théoricien, dans lavant-68, de la «société
du spectacle» et au Martin Heidegger contempteur de la «technique»
Quaccroissent des livres exotériques (sur Casanova, Denon,
Mozart), qui sonnent comme des plaidoyers à la Paul Morand (Fouquet)
pour ses engagements séculiers (derniers en date: Balladur, Jospin,
Messier), et sa collaboration au Journal du dimanche. De livre
en livre, Sollers se propose de faire advenir les épiphanies
du sens et des sens, linstant physique, dans la trame de linstantané
médiatique qui le nie. L«expérience intérieure»
au cur de luniversel zapping, un corps qui écrit
dans la manipulation génétique générale.
Comme naguère le feuilleton du romancier, LInfini
publie en ouverture de chaque livraison son feuilleton de lecteur (La
Guerre du goût, Éloge de linfini). La ligne Rimbaud,
Proust, Aragon, Céline, Genet
la Pléiade a remplacé
la moderne bibliothèque Tel quel. Comparaison possible
avec les stratégies dimages contemporaines dun Jean-Luc
Godard. Antipodes absolues de lindépendance dun Georges
Perec. Littérature toute dernière marge à renégocier
chaque jour.
Ou littérature «générale»? Face à
Philippe Sollers, et à ce qui fait figure déquilibrisme
avec «grognards-Laclave et hussards-Inrocks» et nouvelle
«littérature à lestomac» (Beigbeder),
de jeunes poètes la reposent à nouveaux frais. Terrain
par excellence du «sacré», donc de la «messe»
littéraire, la poésie a souffert, plus et moins à
la fois, de la Restauration que la prose. Témoins: Jacques Roubaud,
le théoricien de La Vieillesse dAlexandre et de
La Fleur inverse, et Emmanuel Hocquart (Ma haie, 2001).
Avec la Revue de littérature générale (1995:
La Mécanique lyrique; 1996: Digest), Pierre Alferi
et Olivier Cadiot, poètes passés à la prose, tentent
«à partir delle» un véritable «coup
dÉtat des lieux», une reconquête et une recomposition
du champ littéraire tout entier: la réunion des prosateurs
que je plaçais sous lenseigne de «Pierre Ménard,
Don Quichotte et Borges», Jean Echenoz en tête, et des marges
de Tel quel, et surtout lalliance, comme au début
du siècle, avec musiciens et artistes aux préoccupations
formelles identiques face à la Restauration (Pascal Dusapin,
Alain Bashung, Benoît Delbecq, Kat Onoma: On nest pas
indiens, cest dommage, avec Rodolphe Burger). Un programme
qui peut faire signe vers litinéraire très singulier
dun Michel Butor ou vers Po&sie, le titre-emblème
de la revue de Michel Deguy (créée en 1977)
Une
autre géographie, une nouvelle autonomie sont peut-être
en gestation
et temporairement en panne. 2001, année théorique
sous la direction du romancier catholique Frédéric Boyer,
édité chez POL, une Bible des écrivains
a vu le jour chez Bayard, engagée avec Cadiot et Alferi comme
noyau dur, et rassemblant autour de ce travail de traduction nombre
décrivains qui peuvent se rattacher aux trois écritures
que jai inventoriées à lenseigne du Pierre
Ménard de Borges. À larrivée, la réaffirmation
offensive de la traduction comme uvre à part entière,
mais la Bible devenue une sorte de Revue de littérature
générale numéro 3, linstrument défensif
dune resacralisation de la littérature face au Spectacle
2001, année théorique
mort de Léopold Sédar
Senghor, la version sage de la négritude, le rassembleur du puzzle
dune humanité en morceaux, danse nègre et raison
hellène
Et de René Étiemble, le grand comparatiste
entre des cultures comparables parce que séparées. À
rebours, le prix Goncourt 1992, décerné à lun
des auteurs de lÉloge de la créolité
(pour Texaco), Patrick Chamoiseau (Biblique des derniers gestes,
2002), parachevait lautonomisation évoquée des littératures
francophones à la manière hispanophone ou lusophone. La
«poétique du divers» dÉdouard Glissant
(Tout-monde), dont il est lenfant, anticipe, à rebours
du «roman international prétraduit» (à la
Eco), une «créolisation» de la langue et des formes
qui nest pas sans écho à Paris. Le jour approche
où ces écrivains pèseront de tout leur poids sur
une «littérature française» en mutation dans
lespace mondial, à légal des grands étrangers
(pour lheure, seuls Milan Kundera, Tchèque en France, ou
Denis Hollier, Français des États-Unis, lont entrevu
;
dernière minute: Bernard Pivot à son tour un peu, sa nouvelle
émission se nomme Double je). À ce propos: il serait
temps de relire autrement que sous la seule rubrique de la «supercherie»
un romancier apparemment traditionnel comme Romain Gary-Émile
Ajar. Peut-être commence-t-il une vie posthume de première
importance: ses deux Goncourt sous deux identités différentes
ne posent pas que des problèmes de théorie littéraire,
ne sont que la face visible dune hétéronymie plus
vaste. Celle dun écrivain français dEurope
centrale, qui se réclamait de sa «batardise», celle
dun «écrivain de frontière» tel que
le définit Claudio Magris parlant des romanciers de lex-empire
des Habsbourg16. Un écrivain à la
«diaspora dans la tête», soit, pour la dire autrement,
le plus exact opposé et dun écrivain du terroir
et dun écrivain «de voyage», lanticipation
dune autre France.
Je rappelais les disques dOlivier Cadiot et Pierre Alferi, en
quête dalliances transversales. Michel Houellebecq (apparu
avec Extension du domaine de la lutte), interprète lui
aussi ses poèmes en public, et Christine Angot fait des performances
au théâtre. Last but not least, ces promoteurs de
ce qui semble une «révolution conservatrice»17
pourraient jouer leur rôle dans linvention du Nouveau. Conservatrice:
les formes sont vieilles, fiction ici dun «état de
nature» de la littérature, stylo à lépaule
du sujet Angot, autofiction façon Dogma (Lars Von Trier),
là mixte de naturalisme et décriture blanche (un
certain Barrès, Anatole France). Révolution: irruption
du «réel» contre les académismes et les pastiches
davant-gardes, même si ce «réel» est
confondu, ici, avec une sorte détat de nature, là
avec le «contemporain» (la vie sexuelle à lère
du supermarché). Si la littérature française est
redevenue hétéronome par rapport aux médias, pourquoi
ne pas prendre cela comme sujet? Après le roman de linceste,
je le rappelais pour commencer, Quitter la ville est le roman
de la «guerre» dAngot, «Duras tendance Villemin»,
Antigone, contre «la famille» littéraire incestueuse,
le champ, le microcosme qui la rejette. Pourquoi, toujours face aux
médias, «ne pas étendre le domaine de lécriture?»
Lanzarote, par exemple, le troisième opus houellebecqien
(un digest partiel des Particules élémentaires,
une esquisse de Plateforme), monologue dun «petit
Blanc» (racisme et scientisme ordinaire, positivisme de magazine)
en vacances sur une île volcanique des Canaries, est un «traité
du style» autant quun «traité du sexe»:
Hot vidéo ou le Guide du routard entrent en littérature
(on songe à Bouvard et Pécuchet, aux Choses,
à une reprise déplacée des stratégies décriture
dun Manchette et dun Echenoz
).
2001, année théorique
À linstar de
1549, année de la Défense et illustration de la langue
française de Joachim Du Bellay. Aujourdhui certes,
la question de la langue se pose différemment il ny
aurait dailleurs rien de pire que la «littérature
Amélie Poulain» dune France devenue une réserve
dIndiens (on pourrait même imaginer, avec Gao Xingjian,
une «littérature française» composée
en dautres langues que le français): il y a désormais
des langues françaises. Mais les enjeux restent strictement les
mêmes quen cette époque déjà de mondialisation,
comme je le rappelais en évoquant la disparition de Jérôme
Lindon, les seconds adieux de Bernard Pivot: nouveauté, autonomie.
Dissipées avec les avant-gardes, les formes classiques de modernité,
ce sont elles qui sont en refonte dans chacune des cinq «écritures»
que je viens dénumérer, et à leur intersection.
À suivre
13
Malgré les récents aveux des bourreaux, qui, plus que
les témoignages des victimes, ont amorcé un processus,
celle des guerres coloniales nest pas encore venue dans la culture
française.
14
Dans le prolongement des Exercices de style et des
100 000 milliards de poèmes de lauteur
de Chène et chien. On peut lire une histoire
personnelle de lOulipo dans la toute récente Bibliothèque
de Warburg, de Jacques Roubaud.
15
Très actif dans le « spectacle », Sollers, «
baromètre », publie dans LInfini,
les auteurs de la Restauration
Julia Kristeva donne une version
romanesque des années Tel quel dans Les
Samouraïs, aussitôt après il suscite au
Seuil une histoire intellectuelle de la revue par Philippe Forest.
16
« Kafka est lui-même une frontière, les lignes de
démarcation et les points de jonction passent à travers
son corps qui ressemble à ces lieux géographiques où
sentrecoupent les zones frontalières de plusieurs États.
»
17
Portée tout autant par lex-centre de la banque centrale
( la Nouvelle Revue Française de Michel Braudeau
) que par les Inrockuptibles.