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Le Roman français contemporain/  Défense et illustration de la prose française Jean-Pierre Salgas
 

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1998-1983: métamorphoses de Lazare: Au-dessous du texte


RÉHABILITATIONS
1983: après la publication en volume de «l’abstrait» Paradis, qui le fut d’abord en feuilleton dans la revue, une longue coulée de langue, Philippe Sollers fait paraître chez Gallimard un gros roman «figuratif», Femmes (le premier d’une série de romans-chroniques; dernier paru: Passion simple), saborde Tel quel et fonde L’Infini. Femmes fait événement par les «tombeaux» qu’on y trouve de grands théoriciens qui ont accompagné Tel quel: Barthes, Althusser, Lacan. Encore aujourd’hui controversé, ce roman du champ littéraire (fort peu bourdieusien) fait date dans celui-ci, puisqu’il clôt non seulement vingt-trois ans d’aventure intellectuelle, mais un siècle de liaison des deux fins littéraire et politique, le rêve de Joyce et Lénine se tenant par la main, l’époque «avant-garde» de la modernité… Seconde scène primitive: c’est incontestablement de ce passage de Sollers de l’«avant-garde à l’avant-scène» des médias, et du Seuil à Gallimard, qu’on peut dater les traits du paysage auxquels je faisais allusion au départ. Je renvoie à ce que je disais pour commencer de cette grande année 1983, qui est également celle du prix Médicis attribué à Cherokee, de Jean Echenoz, et de Roman Roi, le livre «caronien» de Renaud Camus. En ce début des années 1980, «hussards et grognards» et… revanchards, s’appuyant sur le Wall Street Journal (sic), nous expliquent que la littérature française était définitivement morte de l’ère «glaciaire» (Jean-Paul Aron) traversée et qu’il ne restait plus qu’à se réchauffer au soleil du vrai roman à histoires venu d’ailleurs (c’est le moment où les littératures étrangères arrivent de plein droit dans le champ littéraire français). Dans un champ «déboussolé», tout semble pouvoir arriver (souvenons-nous des allers-retours de Pascal Quignard, ou du passage de Danièle Sallenave de la descendance de Claude Simon à La Vie fantôme).
Ces années sans boussole sont également celles d’un face-à-face aujourd’hui un peu oublié, celui du Tout sur le tout et du rien sur le rien. Le Tout sur le tout: en rééditant, en polémique contre l’état des lieux, ce titre d’Henri Calet, et d’autres écrivains méconnus ou oubliés des années 1950 (Raymond Guérin, Paul Gadenne…) ou 1930, (l’immense Emmanuel Bove), un petit éditeur (relayé alors dans Le Monde des livres par Raphaël Sorin, qui sera en 1998 chez Flammarion «l’extenseur du domaine de Houellebecq»…) lance la mode des «réhabilitations» tous azimuts, d’auteurs «morts au champ d’honneur littéraire»: Gallimard crée la collection «L’imaginaire», Grasset «Les cahiers rouges», Albin Michel «La bibliothèque Albin Michel», etc. Contestable cause (ressentiment), excellent effet (résurrection). Redeviennent contemporains des écrivains oubliés: Paul Léautaud, Alexandre Vialatte, André de Richaud, Jean Reverzy, Jean Forton, Georges Hyvernaud, Eugène Dabit, Pierre Herbart, Irène Nemirovsky…, et les vivants Henri Thomas, Béatrice Beck, Louis Calaferte (dont on reprend l’érotique Septentrion). Porté paradoxalement par cette vague, on assiste au retour de Bernard Frank, réédité perpétuel, «escroc rentier de sa jeunesse», et, dans ses chroniques, analyste hors pair de la France dite profonde, celle que Sollers nommera «moisie» dans Éloge de l’infini. Puis c’est la réhabilitation des hussards, surtout d’Antoine Blondin, de Roger Nimier, de Jacques Laurent et de leur rapport à l’Histoire (Anne Simonin l’a bien montré: le «roman historique» est leur «écriture», qui permet de la rendre contingente, et de dédouaner certains d’entre eux de leurs compromissions vichystes). Puis des écrivains de la collaboration: le duo Morand-Chardonne, Cocteau (lui l’était depuis longtemps), bientôt Pierre Drieu La Rochelle (son Journal, des biographies), directeur de la NRF sous l’occupation, ami de Malraux, de Paulhan, d’Aragon, qui pourrait bien un jour figurer le nœud du siècle littéraire français tout entier…
Le rien sur le rien; sous l’invocation emblématique de La Littérature et le Droit à la mort, de Maurice Blanchot, et en symétrie au Tout sur le tout, se développe toute une modernité négative (j’emprunte le mot à Emmanuel Hocquart, qui l’a disséquée dans la poésie) qui voit la littérature aller inexorablement vers sa fin, soit par épuisement interne (Roger Laporte: Une vie), soit par verdict de l’Histoire: la fiction, sinon l’écriture, serait impossible après Auschwitz. Auschwitz? derrière la littérature, c’est la société française qui fait son anamnèse: de 1975 (Émile Ajar: La Vie devant soi; Georges Perec: W ou le souvenir d’enfance; Pierre Goldman: Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France) à 1985 (Claude Lanzmann: Shoah). Souterrainement, dans ce rapport à l’Histoire, plus qu’«au-delà du soupçon» et bien «au-dessous du texte», se joue autrement le destin de la prose française. On se souvient que sa présence dans le texte obsédait le premier Barthes, tant par sa matière (Michelet par lui-même) que par son inscription à l’insu de l’auteur dans les mots (ce qu’il nommait dans la première partie de son œuvre, je l’ai rappelé, l’écriture en opposition au style). Chez Sartre elle intervient en «situation», elle s’absente «apparemment» du nouveau roman pris en bloc; Sollers ne la connaît qu’«historiale» (préface à Logiques, 1968, préface de La Guerre du goût), les «écrivains de la lecture» à travers le filtre des langages et de l’archive. Reste qu’à l’exception de Claude Simon (de La Route des Flandres, 1960, à L’Acacia, 1989), et de Pierre Guyotat (Tombeau pour cinq cent mille soldats, 1967, Éden, éden, éden, 1970) aucun auteur ne semble l’avoir pris à bras le corps, disons banalement comme «sujet». Même si elle leste le soupçon (confirmation 2001: La Reprise, d’Alain Robbe-Grillet, dans les ruines de Berlin).


«ÉCRIRE APRÈS AUSCHWITZ»
Le rien sur le rien donc: cette ironie car, paradoxalement, il revient à un écrivain, certes résistant mais qui ne fut pas déporté – il fut même avant la guerre, puis au début, engagé à l’extrême-droite –, d’incarner la voix (la voie) lazaréenne dans la littérature française. Et de la nier au même instant. Pour dire l’état de l’écriture à son «degré zéro», pour désigner la suspension de l’adhésion à l’Histoire, Barthes a recours au mot de blancheur: sans jeu de mots, Maurice Blanchot est l’écrivain blanc par excellence dans ses romans énigmatiques qui tournent autour de la mort (Thomas l’obscur, L’Arrêt de mort, Le Très Haut, Le Dernier Homme) comme dans ses essais sur la littérature, qui répètent l’opération de Heidegger sur Hölderlin sous le patronage de Hegel, la fin de l’art, la mort tapie dans le mot. D’un Hegel lecteur de Mallarmé: «Quand je parle, la mort parle en moi.» «Où va la littérature ?»… «La littérature va vers elle-même, vers son essence qui est la disparition.» Figure totémique de ce courant qui transite à la gauche des Temps modernes par Critique, la revue de Georges Bataille (1948), et Les Lettres nouvelles de Maurice Nadeau (1953), cet auteur sans visage est le Mr Hyde de la littérature française, le double de négativité, la doublure de néant de tous les règnes successifs de Sartre, du nouveau roman, de Sollers et Tel quel. À l’enseigne de la fin se retrouvent d’ailleurs d’autres écrivains qui n’ont pas connu l’expérience concentrationnaire mais la rejoignent par l’extrême des situations où ils se placent, tous assujettis à une expérience qui n’est pas que formelle: leur œuvre ne peut se lire que dans cette lumière noire. De Georges Bataille (l’érotisme, approbation de la vie jusque dans la mort) à Samuel Beckett, via Louis-René des Forêts (Le Bavard, Pas à pas jusqu’au dernier) ou Pierre Klossowski… On peut parler d’un véritable collège invisible. Appendice: on peut y adjoindre quelques livres directement issus de l’après-Mai 68: Robert Linhart (L’Établi), Leslie Kaplan (qui dit L’Excès-L’usine dans une langue creusée qui vient de Blanchot et de Duras, avant de trouver son volume propre dans Le Pont de Brooklyn) ou François Bon (Sortie d’usine), qui évoluera par la suite vers une sorte de naturalisme populiste. Paradoxe dans le paradoxe: plus l’après-guerre se prolonge, plus Blanchot se rapproche de la guerre et des camps, sans lesquels son extrémisme mallarméen d’origine ne peut pourtant être pleinement compris: c’est seulement après 1968 (1969, L’Entretien infini, 197; L’Écriture du désastre), en 1983 lors de la réédition du Ressassement éternel, qu’il déclare «qu’à quelque date qu’il puisse être écrit, tout récit désormais sera d’avant Auschwitz». Formule qui joue en France un rôle analogue à l’interdit en Allemagne attribué à Adorno, et qui connaît donc vers 1983 en France sa fortune nihiliste maximale.
«La fin est là d’où nous partons», écrivait, à l’inverse, le beaucoup plus méconnu Jean Cayrol: «J’étais un fidèle lecteur de Kafka et puis j’avais des renseignements sur ce qui m’attendait», écrit le romancier catholique qui fut déporté à Mauthausen, dans un livre autobiographique de 1982. Il reformule là autrement ce qui déjà faisait le cœur de son manifeste de 1950: Lazare parmi nous. Dans les textes «lazaréens» se croisent et se démultiplient modernité et expérience historique, l’une donnant sa pleine résonance à l’autre, comme Kafka au camp, ou le camp à Kafka. De façon inattendue, Cayrol cite l’abbé Prévost (Manon Lescaut) et moins bizarrement L’Étranger, d’Albert Camus. À l’appui de sa thèse, outre les livres de Cayrol lui-même (de Je vivrai l’amour des autres, prix Renaudot 1947, à ses romans des années 1980, via Les Corps étrangers) ou le film Nuit et Brouillard, qu’il réalise avec Alain Resnais à l’intemporel présent, il faut mentionner les témoignages, qui sont beaucoup plus que des «témoignages», de David Rousset (Les Jours de notre mort), Charlotte Delbo (Le convoi du 21 janvier), ou Robert Antelme (L’espèce humaine, sur le camp de Buchenwald)12. L’Espèce humaine réajuste la littérature selon la prévision cayrolienne: au camp «les travestissements d’un style, les parodies, les fausses parures, en un mot le bric-à-brac romanesque tombaient d’eux-mêmes, une œuvre se jugeait comme un homme». Pour sortir de «Balzac», «Auschwitz» a fait autant que Faulkner ou Joyce. Loin d’interdire, «Auschwitz» «contraint» à l’invention: voir Perec.

GEORGES PEREC
Depuis sa «disparition» prématurée en 1982, la gloire posthume de Georges Perec est en effet sans équivalent, de l’édition savante (le moindre inédit publié et commenté, la croissance exponentielle de la bibliothèque perecquienne) à la culture de masse (Je me souviens, devenu en 1989 une sorte de nouveau questionnaire de Proust). Longtemps considéré comme un sociologue flaubertien et humoriste (Les Choses en 1965), disciple de Queneau, puis comme le technicien hors pair d’une sorte de littérature en kit, démontable et remontable à merci, sans ombre ni reste (le puzzle de La Vie mode d’emploi en 1978), virtuose du palindrome et du lipogramme, oulipien au carré, tendance Vermot et mots croisés, il a désormais totalement changé de statut dans la culture hexagonale, à cause des relectures de ses textes au miroir de W ou le Souvenir d’enfance, en 1975. C’est que les quatre zones entre lesquelles il avait coutume de partager son œuvre (autobiographique, sociologique, romanesque, ludique) sont désormais hiérarchisées: l’autobiographie surdétermine les trois autres. W et ses deux niveaux, la fiction et l’impossible exercice de mémoire (W, dans les sous-textes duquel on a pu découvrir des fragments des Corps étrangers de Cayrol), fait figure de microcosme de l’œuvre.
À l’écrivain «démocratique» (Claude Burgelin), qui livre à qui veut les prendre les secrets de sa fabrique, s’est ajouté l’auteur universel, «juif polonais né en France» orphelin pour cause de nazisme, qui a trouvé dans le fait de s’agripper au petit h de l’alphabet le moyen ni plus ni moins que de vivre après qu’est passée sur son enfance «la grande hache de l’Histoire». Les plus audacieuses des combinatoires ont été «déclenchées» par l’expérience intime du vide, du crime et de l’effacement du crime. Tant La Disparition (le roman sans «e») que La Vie mode d’emploi sont à prendre – aussi – au sens fort, et leur force est également que, de ce qui les fait être, elles ne parlent pas. Perec est absolument, en un sens non fortuit, un écrivain de l’après-guerre, d’après le génocide (tout le programme de Perec est d’ailleurs énoncé en clair dans une série d’articles parus dans Partisans autour de 1960, bien avant Les Choses, et consacrés à une critique «de gauche» du nouveau roman adossée au livre de Robert Antelme). Derrière Roussel, Rousseau. Sous l’Oulipo, l’anamorphose d’Auschwitz. Il revient à Bernard Magné d’avoir mis au jour les mécanismes exacts de l’articulation des deux vertiges, les «æncrages».
Conséquence: à l’heure du décès de l’avant-garde, non seulement Georges Perec rend caducs par son existence même les lieux communs passés, via Maurice Blanchot, dans la doxa cultivée, sur l’impossibilité d’écrire après Auschwitz, mais en outre il rend vains par sa puissance narrative tous les «retours à» et les «retours de». Il est le prototype, je renvoie à Julien Gracq, de l’auteur qui cumule situation et audience, à la fois Jules Romains et Franz Kafka… Mieux: il apparaît, aujourd’hui, avec ses moyens propres, «contemporain» de tous ceux qui ont modelé le paysage de ces trente années: avec chacun, il est en intersection, avec Butor, Sollers en négatif, avec Le Chemin il partage outre l’amitié une grande partie de la bibliothèque, avec Jean Echenoz le réalisme antinaturaliste qui passe par une folie rousselienne des mots. Est-ce un pur hasard si Alain Robbe-Grillet, là encore bon témoin, clôt le dernier volume de ses Romanesques, Les Derniers Jours de Corinthe, par le récit d’une anodine rencontre avec Perec, puis apparemment sans raison, par une litanie de «je me souviens». Post-scriptum de La Disparition (1969): «L’ambition du Scriptor, son propos, disons son souci constant, fut d’abord d’aboutir à un produit aussi original qu’instructif, à un produit qui aurait, qui pourrait avoir un pouvoir
stimulant sur la construction, la narration, l’affabulation, l’action, disons, d’un mot, sur la façon du roman d’aujourd’hui. [...] Le scriptor façonnait [...] un produit prototypal qui [...] abandonnant à tout jamais la psychologisation qui s’alliant à la moralisation constituait pour la plupart l’arc-boutant du bon goût national, ouvrait sur un pouvoir mal connu, un pouvoir dont on avait fait fi [...] l’innovant pouvoir d’un attirail narratif qu’on croyait aboli.» À l’instar de Sartre, et plus que tout autre (Sollers), de par ce lien unique entre vertige du texte et vertige de l’Histoire, il apparaît rétrospectivement comme le «contemporain capital posthume» de cette période 1968-2001. Son «horizon indépassable». Ce n’est pas la moindre surprise en «flash-back», la moindre «ruse de l’Histoire (littéraire)» de ces trente années.

12
Marguerite Duras, son épouse d’alors, racontera bien plus tard son retour, dans La Douleur.