1983-1998: Ménard, Don Quichotte, Borges.
Au-delà du soupçon
DU CHEMIN AUX BRÈVES LITTÉRATURES
1968, mai: «Printemps rouge» (Sollers). En avril, il a publié
deux livres, Nombres et Logiques, un roman, un recueil
dessais où il noue tous les fils de «lexpérience
des limites» quil entend poursuivre («elle se trouve
nécessairement du côté de laction révolutionnaire
en cours», chaque section de Nombres se clôt sur
un idéogramme chinois), et il trace le «programme»
dune histoire «textuelle», scandée par des
uvres de rupture (Dante, Sade, Mallarmé-Lautréamont,
Artaud-Bataille). Jamais il na été aussi loin dans
la fusion (imaginaire) de lHistoire et de la littérature.
Jai lintuition que la (première) scène primitive
de notre présent eut lieu là, quand donc Philippe Sollers
assigna à la littérature de «sortir de la scène
représentative» bien au-delà des jeux du
nouveau roman avec le récit pour inclure dans la langue
le «réel historique constamment actif». On sait que
après mai, le monde a continué son cours, sans se fondre
dans les avancées de la bibliothèque
Ce qui se passe
alors est, toutes proportions gardées, comparable à limplosion
de la philosophie de Hegel après sa mort, en 1831. La célèbre
fiction de Jorge Luis Borges Pierre Ménard, auteur du Quichotte,
avec les trois personnages théoriques quelle nous prête,
nous permet dy voir plus clair.
Mai 68: plus discrètement, dans la collection «Le Chemin»,
est paru le premier roman de Michel Chaillou, Jonathamour, une
rêverie sur le roman daventures à la Stevenson. «Le
Chemin»? une collection dirigée chez Gallimard par Georges
Lambrichs qui compte alors dans ses rangs Klossowski, Le Clézio,
Butor, Guyotat, Starobinski, le Raymond Roussel de Michel Foucault
ou un poète comme Michel Deguy, tous marginaux modernes des diverses
avant-gardes. Une revue, Les Cahiers du chemin, qui dure de 1967
à 1977 et qui constitue une sorte dextrême gauche
esthétique de la vieille NRF (qui sombre après
le décès de Paulhan dans le plus total académisme,
dont on atteindra le fond avec laffaire des «moins-que-rien»
en 1998), tout en étant plus flâneuse que Tel quel.
Il ne me semble pas exagéré de dire que cest là,
dans cette nébuleuse sans chef de file, que sélabore
durant les années 1970 et 1980 lune des trois sorties françaises
de lhégélianisme des avant-gardes.
Au Chemin, pas de «théorie», pas de «progressisme».
Mais la conviction que là où il y a une langue il y a
de «lextrême contemporain» (Chaillou ), et aussi
quil ny a pas nécessairement contradiction entre
le soupçon sur le récit exploré par le nouveau
roman ou le travail sur la langue quexpérimente Tel
quel et le fait de proposer un monde et des «récits».
Il ne sagit pas de faire «marche arrière»,
de régresser vers une «innocence» quaucune
littérature ne connaît, mais de réouvrir lhistoire
des formes. De retrouver dautres lignes de légitimités,
dautres longueurs donde, de raviver danciennes généalogies
pour inventer 10. Après Jonathamour,
Chaillou traversera le vers classique (Collège Vaserman),
lAstrée dHonoré dUrfé (Le
Sentiment géographique) ou Montaigne (Domestique chez
Montaigne), de nouveau le roman daventures (La Vindicte
du sourd), puis Pouchkine (La Rue du capitaine Olchanski, roman
russe). etc. Son manifeste pourrait être La Petite Vertu,
une «anthologie de la prose courante sous la Régence»,
dont pas un mot nest de lui
Autant que Chaillou, Pascal
Quignard (derrière le brouillage dû à deux romans
à succès et à des scénarios, malgré
son actuelle «yourcenarisation» précoce
) pourrait
dans la durée personnifier cette façon collective de faire
son lit dans la langue des autres. De ses premiers travaux sur Maurice
Scève, Sacher-Masoch ou Lycophron en 1968, dès son Lecteur,
jusquà ses récents romans qui mêlent Port-Royal,
le Japon médiéval et la Rome dAuguste (Les Tablettes
de buis dApronenia Avitia, Albucius, Tous les matins du monde).
«Jécris pour être lu en 1640»: sa devise,
clin dil à Stendhal plus quau Flaubert de la
modernité, dit bien cette histoire infinie dans laquelle se situent
ces auteurs. Comme linconscient, selon Freud, la littérature
ignore le temps. Et dédaigne le siècle xixe. Surtout:
dans les huit volumes des Petits Traités, doù
cette sentence est tirée, Quignard a réinventé,
sur le modèle des Vies brèves de John Aubrey, Anglais
du xviie siècle puis de Marcel Schwob mais tout autant
après Voragine ou Vasari, et avec Michel Foucault , le
genre de la «vie brève», un genre qui pourrait bien
être lun des grands apports formels de ces gens à
la littérature. Mlle de Scudéry, Spinoza, Littré,
Longin
, dix autres: sur chacun, Quignard assemble ce que Barthes
en 1971, dans Sade, Fourier, Loyola, nommait des «biographèmes»,
détails, goûts, inflexions, «dont la distinction
et la mobilité pourraient voyager hors de tout destin»:
à des années-lumière du nouveau roman, dans une
étonnante proximité poétique à la sociologie
de Bourdieu et à son refus de l«illusion biographique»,
il sagit de faire sentir lénigme de «tout destin»,
lunité problématique de chaque existence, la multiplicité
trouée de toute singularité. Importance capitale, à
ce propos, de Pierre Michon, de l«autobiographie perpendiculaire»
des Vies minuscules, comme des «biographies obliques»
qui suivirent: Vie de Joseph Roulin, Maîtres et Serviteurs,
surtout Rimbaud le fils. Et de Patrick Mauriès et des
livres du Promeneur, petite maison dédition, depuis intégrée
chez Gallimard, qui de cette esthétique a fait un projet éditorial.
À cet Au-delà du soupçon, on peut évidemment
rattacher des poètes: Jacques Roubaud, scribe contemporain de
la matière de Bretagne, des troubadours et des surréalistes,
théoricien-historien de la poésie française (La
Vieillesse dAlexandre, La Fleur inverse, Soleil du soleil),
Michel Deguy et son Tombeau de Du Bellay, Jude Stéfan,
poète latin, ou le «néoclassique» Jean Ristat,
des romanciers, des essayistes tel Gérard Macé, ou un
peu Pierre Pachet, etc. Florence Delay, parlant de Robert Desnos, formule
ce qui pourrait être, autant que celle de Quignard, leur devise
partagée: «Jappelle moderne ce qui me coupe le souffle
et ancien ce qui me le donne». Son Aie aie de la corne de brume
(1975) est un roman damour courtois qui se déroule
dans le quartier du Sentier à Paris, lors de lélection
présidentielle de 1974. Le titre renvoie au flamenco, et la composition
à Gertrude Stein. LInsuccès de la fête
(1980) dissimule anamorphiquement un manifeste moderne dans la relation
fiévreuse de quatre jours du poète de la Pléiade
Jodelle. À compter de 1990, Chaillou dirige chez Hatier «les
Brèves de la littérature française», une
histoire qui sera exclusivement luvre décrivains.
«Une sorte de roman dont les auteurs sont les personnages, les
uvres la conversation éternelle, Sainte-Beuve et Contre
Sainte-Beuve réconciliés dans une sorte de sociologie
poétique (Petit Guide pédestre de la littérature
du xviie siècle). Une vingtaine de titre paraîtront
avant que léditeur ninterrompe la collection. Sil
fallait à ces écrivains, qui sont «de la lecture»
comme ceux de Tel quel le furent «de lécriture»,
un saint patron, ce serait sans hésitation Pierre Ménard,
le héros de la célèbre «fiction» de
Borges, qui, à côté de son uvre visible, réécrit
le Quichotte à lidentique au xxe siècle.
Pierre Ménard, pour qui lancien est lavenir du nouveau:
réécrire le Quichotte dans un autre champ, selon
une énonciation différente, revient à composer
un livre neuf, qui dit autrement le monde.
DE MANCHETTE À ECHENOZ
1968: pourquoi ne pas hisser le drapeau rouge sur la Série noire?
Tandis que Tel quel répète lexpérience
surréaliste de limpossibilité historique de la liaison
entre une littérature autonome à lextrême
et lintrouvable révolution sociale, une seconde manière
pour les écrivains de se situer «au-delà du soupçon»
commence, qui va parvenir à pleine maturité aux alentours
de la charnière de 1983, lorsque cest le champ littéraire
tout entier qui explose: dans lapesanteur théorique se
mettent à flotter ensemble, comme des monnaies ou des épaves,
littérature de recherche et culture de grande consommation. Les
protagonistes de cette seconde voie sont les écrivains du «néopolar».
Héritiers de Léo Malet, le père de Nestor Burma,
compagnon de route des surréalistes, peintre de Paris
un roman par arrondissement , plus que de Georges Simenon, ils
le sont surtout des Américains, Dashiell Hammett ou Raymond Chandler.
Les stéréotypes du genre leur paraissent pouvoir être
réinvestis pour raconter et dénoncer un capitalisme à
lagonie (nous sommes dans les années Pompidou Cause
du peuple; ils sont les contemporains exacts du journal Libération),
puis lhistoire enfouie, dissimulée, honteuse de la France
contemporaine, les «trois placards» (selon Sollers): Vichy,
Algérie, mai 1968.
Le plus important de ces auteurs est imbibé de situationnisme
(Ô dingos, ô châteaux), a réfléchi
sur le terrorisme (Nada), et sappelle Jean-Patrick Manchette;
ses meilleurs livres: Fatale, Le Petit Bleu de la côte Ouest,
la Position du tireur couché
En 1976, Manchette cesse
de publier, se consacre à des travaux de traducteur (Robert Littell,
Ross Thomas) et de critique et théoricien du genre (Chroniques).
Très vite, le rayon initié par Manchette dans la bibliothèque
se divise en deux: ici des écrivains qui maintiennent lintention
politique de départ mais dont la littérature nest
jamais la question: au premier rang, Didier Daeninckx et son obsession
des «trois placards», quincarne un personnage comme
Papon (Meurtres pour mémoire) ou Thierry Jonquet, hanté
par la Shoah et lhistoire du communisme (Les orpailleurs, Rouge
cest la vie, Du passé faisons table rase); de lautre
côté, on peut sûrement classer les livres de René
Belletto (Revenant de la recherche au roman populaire), mais
nul doute quà lui tout seul et avec ses quatre premiers
romans 11, Jean Echenoz, qui a donné ses
premiers textes à la revue Minuit, est le romancier de
cette seconde voie (sacré par Le Monde «romancier
des années 80»). Dans le sillage de lauteur du Petit
Bleu, qui ladoube dailleurs à loccasion
de Cherokee, il simpose à première vue comme
le maître du polar parodique, de laventure ludique (LÉquipée
malaise), du roman despionnage détourné (Lac),
du «malaise dans la fiction»: un air de soupçon,
une allure de second degré et de nen penser pas moins
limpératif critique maintenu, intégré
tout en racontant à nouveau les histoires très compliquées,
très inachevées, très enchevêtrées,
de la vie contemporaine. Mais à la différence de Manchette,
son propos nest pas politique, et sa politique littéraire
(sa stratégie) fort dissemblable: en guerre contre les genres
majeurs, la légitimité des avant-gardes (quil cite
et connaît très bien) et leur complicité avec lordre
du monde, Manchette se tournait vers le populaire et le dominé.
Chez Echenoz, point de hiérarchie. Dans ses romans dune
complexité formelle et dune densité de composition
souvent microscopique, poétique inépuisables,
les éclats de culture sont tous sur le même plan comme
le sont les débris du monde. Un paragraphe de Lac peut
mêler souvenirs du Coup de dés et de LÉducation
sentimentale et clichés policiers. À la limite le
polar est linstrument dun classicisme analogue à
la règle des trois unités dans la tragédie classique.
On mesure le trajet parcouru: contemporain des jeux de Boris Vian avec
les genres mineurs (Jirai cracher sur vos tombes), Sartre
se divertissait avec la Série noire, Robbe-Grillet la relevait
grâce à dipe (Les Gommes), ou la manipulait
de haut (La Maison de rendez-vous, 1965, Projet pour une révolution
à New York, 1970), Manchette même était dans
le second degré. Echenoz, lui, nest jamais «plus
malin» que son matériau, même sil nen
est «pas dupe». Tous les héritages sont présents
mais jamais dominés. Tout ce qui permet de vivre, voilà
la bibliothèque. Résultat: un réalisme paradoxal
qui naît dune immersion totale, rousselienne dans le langage,
les cultures et leurs contraintes. Depuis 1990, cette manière
a connu son aboutissement, et sa mise en abyme. Après quatre
livres qui faisaient le tour de la paralittérature et mettaient
au point une écriture virtuose, une littérature «fractale»
comme il le disait récemment de Flaubert, Jean Echenoz publie
en 1992 Nous trois, «second premier roman», redémarrage
à zéro le zéro quasi pascalien de vies prises
entre tremblement de terre et voyage interplanétaire. Nouveau
tournant en 1999, avec Je men vais: à travers lhistoire
dun galeriste choisissant les valeurs sûres de lart
«primitif», surprenant retournement de la plus «contemporaine»
des écritures contre lart contemporain. En 2001, dans son
bref hommage à Jérôme Lindon, qui est aussi un anti
traité desthétique, Echenoz prend imaginairement
la place du «père du père» (Beckett). Cest
vrai que, depuis 1983, ils sont légion à pratiquer lécriture
Echenoz aux Éditions de Minuit ou ailleurs: Patrick Deville,
Alain Sevestre, Patrick Lapeyre, Christian Oster, Christian Gailly,
Gérard Gavarry, Éric Laurrent, Tanguy Viel
Sa mise
en abyme: en 1990, dans un livre de science-fiction qui dit adieu au
«ghetto-SF», Antoine Volodine, auteur de quatre livres en
«Présence du futur», fait léloge
polémique et ambigu de la «littérature des poubelles»
contre la littérature dominante, blanche: Lisbonne, dernière
marge est un puissant «tombeau» des avant-gardes, politiques
et littéraires, à scénario terroriste allemand
(Baader) et littéraire lusitanien (Pessoa). Dautres livres
suivent, qui complexifient la donne jusquà Des anges
mineurs. Anticipation chez Volodine de ce que, comme naguère
le polar, la SF est devenue la littérature «naturaliste»
de notre temps daprès la chute du mur, la guerre du Golfe,
Internet. Pour qualifier lécriture de Michel Houellebecq,
qui ne dissimule pas sa dette envers Lovecraft ou Huxley, Dantec parle
de «science- fiction du quotidien». Exemple: Maurice G.
Dantec lui-même avec ses extraordinaires Racines du mal
en Série noire, et ses moins convaincantes prophéties
(Théâtre des opérations, Laboratoire de catastrophe
générale) désormais accueillies dans la collection
«blanche». Ou Mehdi Belhaj Kacem et sa revue au titre cronenbergien:
EvidenZ, ou les romanciers de Ligne de risque.
On peut trouver la chronique de cette évolution (dune littérature
de genre subversive à la littérature tout court, novatrice,
quand à son tour la première a «fait son temps»)
dans le rassemblement posthume des Chroniques (1976-1995) de
Jean-Patrick Manchette (1996), et son passage à lacte dans
Noces dor, le livre publié lors du cinquantenaire
de la Série noire: le «code Stéphane» (Mallarmé
et sa Pléiade) sert de code clandestin aux personnages. Pourquoi
ne pas baptiser cette attitude la tendance Don Quichotte? Les uns partent
de la bibliothèque et sen vont rejoindre le réel,
les autres habitent le réel éclaté, aplati, télévisé,
de la fin du xxe siècle, éberlués dêtre
en même temps dans les débris de la bibliothèque.
Comme lhidalgo partait à laventure, la tête
farcie des romans de chevalerie, ils enfourchent le roman populaire
du temps
«Littérature des poubelles», autre
«dépôt de savoir et de technique» (Denis Roche).
DE JEAN RICARDOU À RENAUD CAMUS
Pierre Ménard («du neuf avec du vieux») et Don Quichotte
(«du neuf avec de lusagé») se croisent chez
Jorge Luis Borges; dautres encore, entreprennent de faire du neuf
avec les paradoxes du livre et du monde à la manière de
ce dernier. Dans la lignée de Jean Ricardou à lapogée
de Tel quel, revenant au nouveau roman et tentant de le formaliser
et de le fédérer dans de mémorables Colloques
de Cerisy publiés en 10/18. Et «influençant»
les meilleurs livres de Claude Simon, le Robbe-Grillet «non réconcilié»
de la postface à La Maison de rendez-vous, ou Claude Ollier.
Qui à leur tour vont peser sur François Bon, déjà
cité, et la pratique qui est encore la sienne aujourdhui
des «ateliers décriture», Alain Nadaud, ses
fables borgésiennes étirées et sa revue Quai
Voltaire, Marie Redonnet (dès le début, mais aussi
à lépoque de ses grands petits livres: Silsie,
Nevermore, Candy story). Surtout lécrivain considérable
quest Renaud Camus. «À la fin des années 60
si lourdement théoriciennes, le plaisir du texte est apparu comme
un grand soulagement. À la fin des années 70, si pesamment
dilettantes, une tentative de théorisation est appréciable
à condition quelle prenne en compte la réalité
du dilettantisme.»
Ami de Roland Barthes, qui le promeut et le préface, disciple
de Ricardou, il se constitue tout de suite en fils de la littérature:
Barnabooth, Bouvard et Pécuchet, Pessoa
Dès ses
deux premiers livres, qui se donnent pour remplis de citations «tirées
décrits antérieurs de lauteur» autant
que des grandes uvres du nouveau roman (Simon, Duras). «La
représentation continue», annonce la bande. Des quatre
volumes des Églogues au milieu des années 1970,
une uvre de plus de vingt volumes est sortie, qui ressuscite des
genres oubliés (miscellanées, élégies, éloges,
répertoire), mais aussi le roman historique, pour fantasmer à
neuf sur fond lusitano-centre-européen lHistoire
et le roman (Roman Roi, Roman Furieux, Voyageur en automne: un
pays, la Caronie, naît dun récit, un écrivain,
Odysseus Hanon, naît de ce lieu) et le journal (onze tomes à
ce jour, du Journal romain aux Nuits de lâme:
une vie naît dune écriture). «Un peu décriture
éloigne du monde, mais beaucoup y ramène.» En marge
de lentreprise: Tricks (1979), qui propose bien après
Genet, bien avant Catherine Millet, une nouvelle écriture de
l(homo)sexualité. À Barthes par Barthes,
qui la lui-même pris à Pascal, Camus emprunte pour
désigner son rapport aux récits et au textes, à
toutes les manières du langage déjà là,
la «bathmologie», ou «science des échelonnements
de langage». Il lui a consacré un traité: Buena
vista park (1980), qui, autant que La Petite Vertu, de Chaillou,
ou les Chroniques de Manchette, est un des plus sûrs manifestes
littéraires de ce temps. À proprement parler, Camus est
sûrement le seul auteur français à avoir à
lhistoire de la bibliothèque et à lHistoire
tout court un lien «postmoderne» (très «américain»,
à la Barth ou Barthelme), qui échappe à larchive
(Quignard) comme à la mélancolie (Echenoz).
On a pu, à propos de ces écrivains, parler de «post-modernité».
Oui si on considère Queneau et Nabokov comme les archétypes
de la chose. Non, si le mot désigne lalibi «intellectuel»
du roman de consommation, ou lhabit neuf dune avant-garde
retournée: lhistoire aurait fini par finir
en vestiaire;
aucun ne la considère comme tel. À travers ces personnages
de Borges, cest tout simplement «lhéritage
décrié de Cervantès» (Milan Kundera, LArt
du roman) qui revient de trois manières. En 2001, elles se
sont à demi évanouies, et à demi dissoutes (dans
la
troisième livraison de la Revue de littérature
générale: la Bible «des écrivains»).
10
Le contraire, faut-il le préciser, du « roman historique
», qui utilise lhistoire comme un décor pour mettre
en scène léternité des passions humaines.
Je renvoie aussi bien à Alexandre Dumas quà ses
usages contemporains chez Yourcenar ou les hussards ( Jacques Laurent
alias Cécil Saint-Laurent ) par exemple. Le roman historique
a paradoxalement le plus souvent pour fonction dannuler lHistoire.
À rebours, lusage de larchive chez les écrivains
de la lecture peut être comparé à celui dun
Michel Foucault.
11
Un plus trois : véritable « somme par anticipation »,
Le Méridien de Greenwich (1979) expose comme le programme
de luvre ultérieure.