1968-1983: de l«ère du soupçon» au
«plaisir du texte»
DE JEAN-PAUL SARTRE À CLAUDE SIMON
Prix Nobel de littérature 1985, Claude Simon est revenu, dans
son Discours de Stockholm, sur les divergences qui lopposaient
à Jean-Paul Sartre, prix Nobel (refusé) en 1964: «Quavez-vous
à dire?» demandait Sartre. Autrement dit, «quel savoir
possédez-vous?». Et Claude Simon dopposer la technique
au message, et lécriture et son opacité à
la transparence sartrienne. À un regard rétrospectif,
les choses apparaissent moins simples. Tout se passe comme si on ne
cessait dopposer à lauteur de Quest-ce que
la littérature? les propositions sur le roman du Sartre critique
de Faulkner, Dos Passos, Mauriac, Camus, Ponge, Renard
, dans la
NRF davant-guerre, en oubliant que cest lui qui les
a formulées. SituationsI à SituationsII,
et aussi La Nausée (avant-guerre) aux Chemins de la
liberté (après-guerre). Cest bien plus sûrement
Alain Robbe-Grillet qui dit vrai, quand dans Le miroir qui revient,
premier tome de ses Romanesques, il écrit: «Du point
de vue de son projet, luvre de Sartre est un échec.
Cependant cest cet échec qui, aujourdhui, nous intéresse
et nous émeut. Voulant être le dernier philosophe, le dernier
penseur de la totalité, il aura été en fin de compte
lavant-garde des nouvelles structures de pensée: lincertitude,
la mouvance, le dérapage» (il y revient dans un article
du Voyageur en 2001).
On se rappelle la célèbre conclusion de larticle
sur François Mauriac: «Un roman est écrit par un
homme pour des hommes. Au regard de Dieu qui perce les apparences, sans
sy arrêter, il nest point de roman, il nest
point dart, puisque lart vit dapparences. Dieu nest
pas un artiste; M. Mauriac non plus»: cest bien ce Sartre-là,
celui de La Nausée, qui a su penser ce que
Nathalie Sarraute a nommé l«ère du soupçon»,
et dont tous les écrivains du nouveau roman sont les héritiers
dans leurs uvres comme dans leurs discours théoriques (Claude
Simon lui-même est en phase avec la «temporalité
chez Faulkner»). Par une sorte de ruse de lhistoire, via
les nouveaux romanciers (Pour un nouveau roman, de
Robbe-Grillet, et sa charge contre les «notions périmées»,
en 1962), Sartre, qui, après-guerre, ne fut pas un grand novateur,
domine le début de notre période, cest lui qui a
imposé les leçons de la modernité (outre les romanciers
étudiés par le critique, Joyce, Proust, Kafka, Céline)
et balayé le roman psychologique à la française
(modèle Adolphe, histoire bien ficelée
et cur humain), ou le si mal nommé roman balzacien
il serait plutôt zolien
Il faudra un moment à
Tel quel pour conquérir lhégémonie,
imposer dautres références théoriques, une
autre histoire littéraire, dautres modalités du
soupçon (entre les deux, un lien sous-estimé: le premier
Barthes, qui, dans Le Degré zéro de lécriture,
ne fait que reformuler sous le nom d«écriture»
alors pensée comme engagement de la forme, les questions de Situations
II dans les termes de Situations I).
Gilles Deleuze le note dès 1964: «Tout passa par Sartre
non seulement parce que philosophe, il avait un génie de la totalisation,
mais parce quil savait inventer le nouveau.» Sans Sartre,
une uvre comme celle de Claude Simon aurait sûrement attendu
des décennies pour être reconnue. À linverse,
linfluence (à supposer que le mot veuille dire quelque
chose) directe du philosophe-écrivain est faible, hors de ses
proches (Violette Leduc, André Gorz), sinon peut-être chez
le jeune romancier de LExtase matérielle,
qui fait littéralement irruption en 1963 avec Le Procès-Verbal,
une sorte de Nausée solaire, et qui multipliera
les livres importants (du Déluge à
La Guerre) jusquà sa conversion au début
des années 1970 (Désert) à une
inspiration très conventionnelle (à la Saint-Exupéry).
J. M. G. Le Clézio dont on peut relire la préface de La
Fièvre: «La poésie, les romans, les nouvelles
sont de singulières antiquités qui ne trompent plus personne,
ou presque. Des poèmes, des récits, pour quoi faire? Il
ne reste plus que lécriture.» Fiction &
Cie, dira Denis Roche en 1973. Comme est faible, dans ces
années-là, hors théâtre, hors la revue Minuit,
et hors du statut
de statue du commandeur, le poids de Samuel
Beckett, prix Nobel de littérature en 1969 (à mi-parcours
entre Sartre et Simon).
LE PACTE AUTOBIOGRAPHIQUE
Si, laissant provisoirement de côté les écrivains
qui sont proprement de cette époque (1968-2001) qui nous occupe
(de Sollers et Perec à Houellebecq ou Cadiot, via
Modiano, Quignard ou Echenoz), nous examinons, de bien avant Sartre
aux «nouveaux romanciers», la trajectoire des écrivains
des décennies qui précèdent, une constante apparaît:
le souci auto-bio-graphique (à la Leiris) ou autofictionnel (à
la Proust) dont la chute dans le domaine public , la masse
de travaux qui laccompagnent, le passage à la critique
génétique de nombre danciens structuralistes, est
un des événements de ces années. Sans même
évoquer le Malraux des Antimémoires et
de La Corde et les Souris. 1968 voit paraître
de superbes Écrits intimes posthumes de Roger
Vailland, Michel Leiris donne en 1966 et 1976 les deux derniers tomes
de La Règle du jeu (on en retrouve la trace
inattendue récemment chez le Nourissier dÀ
défaut de génie, 2000) puis Le Ruban
au cou dOlympia et Langage tangage,
Jean Genet signe quasi à linstant de sa mort un Captif
amoureux digne de Chateaubriand, Henri Thomas nous livre avec
Une saison volée les débuts du collège
de Pataphysique puis Le Poison des images, Raymond
Queneau avec Les Fleurs bleues une fable psychanalytique.
Jean Cayrol se demande sIl était une fois Jean
Cayrol (1982), Pierre Klossowski, après Les
Lois de lhospitalité, nous fait de plus en plus
les hôtes de sa relation à Roberte, Louis Calaferte publie
ses carnets, Louis-René des Forêts sengage dans une
entreprise quil décrit comme sans fin sur les «épiphanies»
dune existence: Ostinato (1997).
Là encore, domination de Sartre. La question, issue selon mille
médiations de la mort de Dieu (qui nétait pas un
romancier) à la fin du siècle précédent,
quil sest à lui-même adressée dans Les
Mots (et dans le corpus massif des entretiens de la fin de
sa vie), quil pose à lorée de son gigantesque
et ultime opus LIdiot de la famille: «Que
peut-on savoir dun homme aujourdhui?», est celle de
ces trente ans, comme une basse continue quon retrouvera
sous le rapport des écritures à lhistoire de la
bibliothèque comme à lHistoire tout court
dans les «vies brèves» des uns, les «autobiographèmes»
de lautre, les «identités rapprochées multiples»
de Sollers, le Journal roi de Renaud Camus ou dans
Sujet Angot, etc. Même problématique
chez les romanciers de «lère du soupçon»,
qui sont passés au tournant de 1968 par une période «formaliste»
(tentative de fédération par Jean Ricardou, colloques
de Cerisy): après une phase ludique qui le voit jouer avec les
stéréotypes, Alain Robbe-Grillet publie les Romanesques,
autobiographiques (Le miroir qui revient, Angélique
ou lEnchantement, Les Derniers Jours de Corinthe), Nathalie
Sarraute nous livre son Enfance, Robert Pinget sinvente
en quatre volumes un double, Monsieur Songe, à
qui il fait tenir ses carnets, enfin Marguerite Duras avec
LAmant remonte à la source de son imaginaire.
Elle livre ensuite divers volumes dont le matériau vient de sa
vie: La Douleur autour du retour de Buchenwald de
Robert Antelme, La Vie matérielle, puis elle
déborde la littérature, mettant au point un modèle
social décrivain, dont Annie Ernaux ou Christine Angot
se souviennent aujourdhui. Claude Simon revient en spirale sur
ses premiers livres avec Les Géorgiques, LAcacia,
Le Jardin des Plantes. Mémoire et avant-mémoire.
Évidemment, on peut y adjoindre le Roland Barthes par
Roland Barthes, les Fragments dun discours
amoureux ou La chambre claire, dun
Barthes théoricien du «biographème» en préface
de Sade, Fourier, Loyola.
On a souvent voulu voir dans ces livres un reniement de «lère
du soupçon», de son refus de lanecdote et des sécurités
de lidentité du personnage, une version chic du vieux «roman
à clefs», on la confondu avec la vague des confessions
médiatiques. Jinclinerai plutôt à y voir,
comme Robbe-Grillet ne cesse dy insister, une façon de
porter plus avant ce soupçon, sur ce qui reste quand on a tout
déconstruit: la personne sociale de lauteur, le titulaire
de létat civil, le moi. Après avoir interrogé
le personnage, tous jouent avec le «pacte autobiographique»
(Philippe Lejeune 6), avec les paradoxes de «lautofiction»
(Serge Doubrovsky 7). Les plus radicaux sont le
fils de Mauriac, Claude (Le Temps immobile) et des enfants de
Valéry, qui ont appris à lire dans Monsieur Teste
et les Cahiers: Pierre Pachet, Jean-Louis Schefer. Daniel Oster
surtout, disparu prématurément en 1999, qui multiplie
les faux écrits intimes décrivain: Dans lintervalle,
Stéphane, La Gloire, Rangements. Tirant jusquà
leurs termes, comme seuls les écrivains dEurope centrale
Musil, Wittgenstein ou un Pierre Bourdieu théoricien
de «lillusion biographique» , les conséquences
existentielles de la mort de Dieu.
VIE ET MORT DE TEL QUEL
À lexception dAragon (Blanche ou lOubli,
La Mise à mort, Théâtre roman, Je nai jamais
appris à écrire ou les incipit, La Défense de linfini,
limmense inédit posthume en 1986 qui inclut Le Con dIrène),
qui la «accompagné» dans ses livres et dans
les Lettres françaises quil dirige jusquen
1972 8, on peut avancer que les parcours des grands
prosateurs que je mentionnais nont pas été sensiblement
infléchis par la jeune littérature du temps. Littérature
du temps? Je veux dire Tel quel qui dure de 1960 à 1983
et qui détermine et surtout, mot dépoque, surdétermine
toute lévolution du roman français jusquà
1998 sûrement. Et luvre de Philippe Sollers. Plus
que du nouveau roman, auquel lapparente une filiation immédiate
9 pour une enquête sur létat de la littérature,
Tel quel reprend, répète en les métamorphosant,
rejoue plutôt les ambitions du surréalisme (même
si André Breton, qui meurt en 1966, avait, fidèle à
Valéry, condamné le roman) Michel Foucault le remarque
dès le début lors dun colloque de Cerisy ,
qui lui-même rejouait contre Mallarmé ou Apollinaire le
romantisme allemand. Dans sa structure dabord: groupe, chef de
file, revue, éditeur unique. Dans son programme dune «théorie
densemble» (1966: «Une théorie densemble
pensée à partir de la pratique de lécriture
demande à être élaborée»). En témoigne
le sous-titre de la revue à compter de 1966: «Littérature,
philosophie, science politique». Impossible de rentrer ici dans
les étapes successives, mais il y a toujours eu des alliances
avec philosophes Althusser et Lacan (Marx et Freud), Derrida (Heidegger),
et théoriciens de la littérature (Roland Barthes qui avait
accompagné le nouveau roman, surtout Alain Robbe-Grillet, Julia
Kristeva, introductrice avec Tzvetan Todorov des formalistes russes
en France. Dissimulées par dautres alliances, politiques:
le PCF puis les maoïstes autour de Mai 68 dans une première
phase de radicalisation progressive où le texte et le monde semblent
pouvoir se confondre, ensuite avec la droite giscardienne après
1974 quand il est clair quil nen est rien. Projet: changer
le monde et la vie. Surtout la littérature, pensée avec
Jacques Derrida comme «écriture textuelle», plus
souterrainement avec Heidegger, encore plus dans la seconde phase, celle
du désengagement politique. Acmé: Le Plaisir du texte,
théorisé par Barthes en 1973 comme une nouvelle possibilité
d«écriture»; loin du simple congédiement
des «notions périmées» du vieux roman, cest
la langue elle-même quil sagit de toucher, par le
«texte de jouissance» opposé au «texte de plaisir»
ce au moment où la dissociation sopère entre
une expérience «mystique» de la littérature
(H, Paradis publié en feuilleton dans la revue) et des
engagements séculiers successifs (quil ne faudrait, jy
reviendrai, pas confondre avec le «maoïsme» ou le «christianisme»
de Sollers).
À défaut, 1968 est la cassure, de changer le monde et
la vie, le groupe Tel quel non seulement a produit des uvres
de premier plan (tous les livres de Philippe Sollers, Compact, de
Maurice Roche, Pierre Guyotat dans les marges (Tombeau pour cinq
cent mille soldats, Éden, éden, éden), mais
aussi (surtout ?), a bouleversé la bibliothèque dans la
continuité du surréalisme (Lautréamont, Sade: interdit
encore dans les années 1960, il est entré dans la Pléiade)
du nouveau roman (Joyce), mais aussi Artaud et Bataille (tout deux passés,
via un mémorable colloque de Cerisy en 1973, de la clandestinité
aux uvres complètes), ou même fait lire dès
1960 des contemporains immédiats comme Pierre Klossowski ou Francis
Ponge. À noter enfin que chaque étape, chaque virage du
groupe Tel quel, quil soit littéraire, politique,
ou littéraire et politique, a comme généré
un autre groupe dissident, une autre revue, un autre chef de file: on
peut énumérer, à des degrés divers de dépendance,
les revues Digraphe de Jean Ristat qui mixe Aragon et
Derrida ou Change de Jean-Pierre Faye dominé
par Jacques Roubaud; on en peut retrouver des traces dans lactuelle
Revue de littérature générale, Minuit, dirigée
par Mathieu Lindon (Savitzkaya, Guibert, on y trouve les toutes premières
publications dEchenoz) ou les Éditions des femmes
(Cixous). Également, les collections «Textes-Flammarion»
qui deviendront POL après un passage chez Hachette, ou, déjà
nommée, «Fiction & Cie» de Denis Roche
(mêlant auteurs français et étrangers), qui demeurent
aujourdhui encore des laboratoires du nouveau.

6
Il invente le mot dans un livre décisif de 1975 et se convertira
lui-même aux autobiographies anonymes, quand la chose séloignera
de son attente fort peu déconstructrice.
7
Il est le théoricien du genre qui comble une case laissée
vide par Philippe Lejeune, également son praticien quon
peut estimer moins heureux. À linverse, un écrivain
comme Hervé Guibert, à luvre duquel le sida
donne un sens lazaréen, semble en donner une illustration exemplaire.
8
Jabats mon jeu par exemple est un petit livre sur Philippe
Sollers.
9
Le Parc, deuxième roman de Sollers, passe pour tel, et
les néoromanciers sont les hôtes des premiers numéros
de la revue pour une enquête sur létat de la littérature.