2001-1998-1968: histoire dun tournant
2001 année théorique
Directeur des Éditions
de Minuit depuis 1947 (secondé par Alain Robbe-Grillet de 1955
à 1984), Jérôme Lindon disparaît en avril.
Simultanément, responsable dApostrophes depuis 1975,
puis de Bouillon de culturedepuis 1985, Bernard Pivot fait sa
seconde sortie. Il y a là comme un condensé de ce qui
sest joué dans le champ littéraire français
de 1968 à 1998: la défaite (provisoire) de ce quincarnait
le premier (lautonomie telle quelle avait été
inventée au mi-temps du siècle passé, et la modernité)
devant la Restauration (le retour des «grognards et hussards»
décrits par Bernard Frank en 1952, nouveaux modèles: les
«Laclave» et Les Inrocks
), le triomphe exponentiel
de ce dont le second fut lagent (lhétéronomie
totale et le spectacle qui recouvre la Restauration même, une
«littérature à lestomac» dun genre
non prévu par Julien Gracq en 1949). Voudrait-on sen convaincre
quil faudrait lire les centaines de pages parues dans la presse,
dhommage du vice à «lessence de la vertu littéraire»
(Echenoz), à lhéroïsme du premier et du vice
au vice devenu vertu du second, tant les innombrables clones de lémission
repoussent les limites de la soumission du livre au spectacle. Pour
le dire autrement: en 1968, «lécrivain français»
se nomme Julien Gracq, sanctifié par son refus du Goncourt en
1951, et sa Littérature à lestomac (plus
encore quHervé Bazin, conseillé par les enseignants
«vipère au poing», Boris Vian, lu par les élèves,
Philippe Sollers, par les étudiants, ou le débutant Michel
Tournier) cest lépoque, souvenons-nous, où
la culture la plus contemporaine passe en poche («Idées»
et «Poésie»Gallimard, le nouveau roman et le
gauchisme en 10/18, bientôt «Folio»); en 2001 il sappelle
Frédéric Beigbeder, le médien moraliste dans la
tradition de Jean-Edern Hallier, animateur télé ferraillant
contre la «sous-culture journalistique», parfaitement décrit
sous lidentité de «Boris Fafner» par Philippe
Sollers (Femmes,1983)
Il publie sous les applaudissements
générals une histoire de la littérature du xxe
siècle en forme de commentaire dun sondage dopinion:
Dernier Inventaire avant liquidation: «Le statut du commandé
a remplacé la statue du commandeur.» Trente ans après
mai 1968, cest lidée même de littérature
(la réalité de lédition, de la critique,
de la librairie) qui a changé. À linstar de Chateaubriand,
il faut nous faire à lidée que, nés dans
un monde, nous mourrons dans un autre, au-delà même des
mutations du champ littéraire: le champ de ruines du Berlin dAlain
Robbe-Grillet dans La Reprise (2001) pourrait être une
bonne métaphore. Histoire datténuer ou daggraver
le problème, ne pas oublier que le Retour à lordre
et le Devenir-spectacle traversent tous les domaines de la culture (de
la nouvelle philosophie en 1977 à la «défaite de
la pensée» en 1987, via lart contemporain
depuis 1983, etc.; au cur de cette haine de la «pensée
68», la contestation de la Révolution par un François
Furet en 1989, sur fond de basculement Est-Ouest /Nord-Sud).
2001, année théorique
La «confusion des lettres»
(Michel Crépu) semble à son comble: le principal novateur
des années 1980 (du Méridien de Greenwich,1979,
à Nous trois, 1992), Jean Echenoz, «sen est
allé» vers le Goncourt en 1999, manquant les noces du «réel»
et du «contemporain», laissant à Michel Houellebecq
le soin de faire passer le second pour le premier. LAcadémie
française, pourtant sans poids face à la télévision
(un Jean dOrmesson semble plus célèbre pour son
appartenance à la seconde), retrouve des prestiges oubliés
(Florence Delay élue justement cette année). Aujourdhui,
Minou Drouet shabille chez Pierre Guyotat, interdit à laffichage
en 1968, comme naguère chez Paul Géraldy, et vient confier
à lécran son refus blanchotien dy passer.
Etc., etc. Une «affaire Renaud Camus» («maillon faible»
du champ littéraire devenu otage, qui, par des propos antisémites
de circonstance, cristallise des querelles internes au champ de lédition
et de la presse) nen finit pas de finir, quand une adaptation
au cinéma des Destinées sentimentales suscite la
célébration sans nuances de Jacques Chardonne de Barbezieux
et
de Vichy, quand triomphe le Journal 1968-1976
de Paul Morand, à lantisémitisme quotidien (en 1968,
le général de Gaulle avait refusé son entrée
à lAcadémie Française); son «cosmopolitisme»
tant vanté dissimule un perpétuel tour du monde des clochers
et des clichés, où les Anglaises sont rousses et les Allemands
disciplinés; quand la «banque centrale» Gallimard
choisit lalbum Marcel Aymé pour inaugurer le siècle
en Pléiade
Chardonne-Morand: à lheure du Fabuleux
Destin dAmélie Poulain, cette «tenaille»
semble dailleurs emprisonner toute une zone de la littérature
française, la vraie, celle qui échapperait à cette
nouvelle (médiatique) littérature à lestomac:
les nouveautés daujourdhui seraient, au choix, la
«littérature de voyage», ancrée à Saint-Malo
(de Michel Le Bris le «romantique» à lexotisme
dOlivier Rolin), et celle du terroir et de lécole
de la IIIe République. Paradoxe! on peut sinterroger: à
lautomne 2001, Michel Houellebecq (jécris ces lignes
à lombre de sa Plateforme), le réactionnaire
formel, le médiatisé absolu, le romancier à thèse
anti-soixante-huitard qui sélève dans la dernière
livraison de la NRF contre la «racaille gauchiste» qui a
mobilisé le débat intellectuel tout au long du xxe siècle,
nest-il pas celui qui pose le plus de questions à la littérature
(autant quOlivier Cadiot ou Patrick Chamoiseau, qui inaugurent
2002)?
Tout de suite, une précision et deux remarques. Mon intention
exclut de parler «pour eux-mêmes» des auteurs et des
uvres des années 1968-1983-1998-2001; il sagit plutôt
de délimiter l«espace littéraire» de
lépoque, dautant plus quil se défait
sous nos yeux. Le mot peut sembler faire signe vers Maurice Blanchot,
vers un espace idéal et idéel; mon arrière-pensée
va plutôt, outre le premier Barthes, au Pierre Bourdieu des Règles
de lart (Barthes continué, Blanchot «remis
sur ses pieds»?): à une réflexion en terme de «champ
littéraire», insécablement esthétique et
institutionnel, ou d«écriture» selon le Barthes
du Degré Zéro (stratégie formelle
dans la bibliothèque et par rapport à lHistoire).
L«espace», autrement dit le temps littéraire:
genèse et structure de notre aujourdhui. Champ sociologique
tout aussi bien «magnétique», question daimantation
réciproque. Julien Gracq: «Les lecteurs lisent avec plaisir
à la fois les ouvrages critiques de M. Blanchot qui annoncent
lApocalypse et les romans de Mme Sagan qui ne la manifestent pas»
(Pourquoi la littérature respire mal, 1962).
Ces quelques pages en forme de flash-back parlent de (et sur) cette
zone frontière où une uvre manifeste sa solidarité
ou ses défiances à légard de la bibliothèque
et de lHistoire
et de leur intersection, les institutions
(édition) qui la portent. Ni de lintérieur des textes
ni tout à fait du dehors. Il ne saurait de toute manière,
en si peu de mots, être question dévoquer sérieusement
des uvres qui par définition sont singulières et
mériteraient chacune une étude (surtout celles qui sont
«plus uniques que dautres» où classer
Romain Gary et Albert Cohen, Henri Thomas ou Hélène Bessette,
François Weyergans ou Jean-François Bory et Jean-Luc Benoziglio,
Jean-Louis Schefer et Daniel Oster, Hubert Lucot ou Pierre Pachet?).
Dautre part, il faut se méfier des fausses évidences
de la chronologie comme des sûretés illusoires de l«espace
littéraire». Les écrivains ne sont pas contemporains
selon lordre des années et des générations
détat civil (même si le fait que, dans le désert
théorique présent, ils se fantasment comme tels, ne peut
être sans effet). Ils ne cessent dinventer leurs ancêtres
et leurs précurseurs (on connaît le cas limite dun
Lautréamont qui na littéralement pas existé
pour ses «contemporains»). Et pas seulement les avant-gardes:
quon songe au mi-temps de notre période, à la réhabilitation
d«auteurs vaincus au champ littéraire dhonneur».
Et les frontières de la littérature ne cessent de bouger,
la hiérarchie des genres mineurs et majeurs est fluctuante, de
plus en plus la littérature absorbe le hors-littérature,tel
Michel Houellebecq écrivant dans le «style» dHot
vidéo ou du Guide du routardses
scènes les plus vantées.
1968-1983-1998: on peut décrire ces trente ans comme une période
de changement des repères, instaurés par la modernité
canonique de Philippe Sollers en 1968 le commencement de la fin
de Tel quel jusquà leur ruine,
ratifiée par le même en 1983 (Femmes
et ses tombeaux de Barthes, Lacan, Althusser la fin de la fin).
Jirai jusquà avancer que lannée 1983
dure quatre ans: Georges Perec disparaît prématurément
en 1982, Alain Robbe-Grillet éditeur se retire en 1984, Marguerite
Duras et Claude Simon sont proprement canonisés en 1984 et 1985.
Puis en 1998: à la télévision et dans LInfini,
Sollers adoube la révolution conservatrice de Houellebecq, son
retour à Zola voire au Barrès des Déracinés,
et Christine Angot (LInceste). Philippe Sollers?
Avec Tel quel (1983), non seulement la dernière
avant-garde classique mais sûrement la fin de toutes les avant-gardes
et donc des discours de légitimité qui accompagnaient
le roman, peu ou prou depuis un siècle (Balzac), voire la littérature
française depuis Du Bellay (Défense et illustration
de la langue française, 1579). Ensuite dautres
pensées du nouveau (écrivains de la lecture, des genres
mineurs, bathmologues) vont surgir et à leur tour se résorber
dans le paysage. Car je le précise: à lintérieur
du champ, je choisis de privilégier le «nouveau»
dans la prose, les conditions de possibilité du nouveau, alors
que sévapore, sest évaporée la «tradition
du Nouveau» (Harold Rosenberg). De 1968 à 1998, un espace-temps
se défait. Encore plus de 1998 à 2001. En perdant sa colonne
vertébrale de 1983 à 1998, le champ littéraire
perd ses discours de légitimité. Exclu de chez Gallimard,
après n années de bons et loyaux services,
Michel Deguy a fait dans Le Comité (1988)
la chronique sternienne de la chose. Puis de 1998 à 2001 jusquà
des contours nets. Là, le grand livre-témoin est sûrement
Quitter la ville, de Christine Angot (2000): le récit
de son irruption dans linceste littéraire et le choix (exogamique)
de son devenir-média (première phrase: «Je suis
cinquième sur la liste de LExpress,
aujourdhui 16 septembre»).
Restauration doù «déprogrammation»,
spectacle doù cohabitation. Il ny a plus depuis 1983,
puis 1998, a fortiori en 2001, de centre, discours,
revue ou éditeur, comme il en existait depuis un siècle.
Il faut relire Les Règles de lart, de
Pierre Bourdieu, à lenvers
Cest significativement
à François Nourissier, président de lacadémie
Goncourt, archétype de lauteur Grasset, et véritable
« président de cohabitation» de la république
des lettres, que Gallimard a confié le texte du symbolique Album
2000 de la Pléiade sur la NRF (lannée
davant lalbum Marcel Aymé
).
Vingt-trois ans après 1968, tout peut désormais littéralement
advenir sous nimporte quelle couver-ture
Même si POL
(fondé en 1984) semble offrir le plus grand «spectre»,
du roman «rose vif» (Camille Laurens) au «nerf même»
de la littérature (Daniel Oster, Hubert Lucot), viala prose vieillotte de Richard Millet, le «best-seller
de qualité» (Emmanuel Carrère), lOulipo (Jacques
Jouet, Michelle Grangaud)
En quittant Tel quel
et Le Seuil pour Gallimard en 1983, Philippe Sollers, autour de qui
le champ se structurait, a en effet aboli dun coup les deux légitimités,
expérimentation et classicisme. Seule sanction apparente: limmédiateté
des médias. Ou la Pléiade: un peu comme la Pologne raillée
par Gombrowicz, la France est devenue gros consommateur de centenaires,
de Rimbaud à Hugo, darchives sans uvres, de «
patrimoine». Et de «jeunisme» télégénique
(lécrivain français idéal est celui qui sait
faire le mort de son vivant). Beigbeder ou Char, Hallier ou Yourcenar,
comme on dit «la bourse ou la vie», seule alternative? Duras
après LAmant,Sollers entre 1983 et
aujourdhui, et Robbe-Grillet fin 2001: rien ne serait plus intéressant
de ce point de vue que danalyser les risques symétriques
pris par ces trois protagonistes de la modernité au cur
de ce qui peut sembler son reniement: comme des «analyses».
Duras donnant avec impudeur le tout-venant de ses réflexions
et de son corps à la société comme on le donne
à la science, Sollers au contraire se dissimulant derrière
la multiplication calculée des simulacres, Robbe-Grillet inventant
en public la position d«écrivain en viager»
provincial et médiatique «sautocommémorant».
Dun autre côté, sinterroger sur les raisons
qui poussent les écrivains à faire des disques et des
performances (de Pierre Guyotat à Olivier Cadiot, Pierre Alferi,
Michel Houellebecq ou Christine Angot). Lécrivain français
contemporain se meut plus dans lunivers vécu et décrit
par Balzac (Illusions perdues) que dans le monde
désiré par Flaubert (LÉducation
sentimentale).
Corollaire: lécrivain français nest plus un
intellectuel total (Sartre, mais aussi Mauriac, ou à lautre
extrémité du champ le Jacques Laurent de Paul et Jean-Paul),
plus même spécifique (Raymond Queneau, Claude Simon). À
peine compte «leffort dart» (Denis Roche): symptomatique,
le petit livre déjà cité de Jean Echenoz en mémoire
de Jérôme Lindonet sa revendication de modestie
théorique («les virgules, seule divergence esthétique
de fond entre nous»), ce quil condense de la montée
en puissance et de leffacement, de la défaite (faute de
théorie, faute de groupe, façon nouveau roman et Tel
quel) des trois écritures novatrices des années 1970-1980.
Si «le roman pense avec les moyens du roman», comme lanalysent
magnifiquement des théoriciens comme René Girard, Gilles
Deleuze, Pierre Macherey, Jacques Bouveresse ou Vincent Descombes, les
livres de romanciers tels LArt du roman (1986) ou Les
Testaments trahis (1993), de Kundera, ne suscitent pas le tiers
du quart des conflits provoqués en 1963 par Robbe-Grillet avec
Pour un nouveau roman. En 2001, bien quil rassemble des
textes majeurs (Un écrivain non réconcilié),
Le Voyageur ne fait pas débat, pas plus que les livres
de Philippe Muray ou de Daniel Oster. Autre face de la «déprogrammation»
(Pascal Quignard) de la littérature: la fin de la critique littéraire
telle que lincarnèrent Maurice Blanchot ou les grands feuilletonistes
comme Pascal Pia, Maurice Nadeau, et le règne de la «promo»:
Elle ou Le Journal du dimanche sont devenus des
supports «littéraires», mieux: les organes du marché
Livres hebdo ou Epok, le magazine de la FNAC (je rappelle
la métamorphose des Inrockuptibles, de la période
mensuelle à lévolution sous nos yeux de lhebdomadaire).
Second corollaire: ici et maintenant se redéfinit une fois de
plus, sur fond de mondialisation, l«exception française»
(née avec la Pléiade), qui fait en 2001 débat à
propos du cinéma. Il est sûr que lors de ces années
Restauration-Spectacle, perdant sa colonne vertébrale théorique
et institutionnelle, la «littérature française»,
dont le champ fut pour le monde un modèle, est à ses propres
yeux un peu devenue «une littérature étrangère
parmi dautres». Excellente chose: les littératures
«francophones» sont définitivement admises comme
autonomes et détachées de larbre de la mère
patrie, sur les modèles brésilien ou argentin. En prend
acte le Dictionnaire Bordas des littératures de langue
française,qui voit le jour en 1984. Et les littératures
étrangères ont désormais autant de chances en France
que les Français «de souche»: bien au-delà
de la nationalité française conférée par
François Mitterrand à Cortázar ou à Kundera
, Pessoa, Dick, Bernhardt, mais aussi Primo Levi, Tabucchi ou Magris,
mais encore Raymond Carver, Philip Roth, Bret Easton Ellis
, ont
été adopté, en quelques semaines, Danilo Kis était
sur le point de lêtre à sa mort, quand il avait fallu
des années de Lettres nouvelles à un
Maurice Nadeau (qui fut léquivalent de Lindon et de Paulhan
pour les auteurs étrangers) pour naturaliser français
un Gombrowicz (un Rabelais polonais). On peut signaler aussi le catalogue
Christian Bourgois ou le phénomène Actes Sud, des éditeurs
comme Rivages ou Le Serpent à plumes. Situation absolument inédite:
à la «littérature française» (écrivains,
éditeurs, critiques) dutiliser cet appel dair pour
éviter de finir coincée entre roman international prétraduit
(prototype: Umberto Eco) et conte atavique et scolaire (voire pis: «une
littérature Amélie Poulain»,
le second fait par lautre, la «petite gorgée de bière»
brassée à la Foire du livre de Francfort
). Le prix
Nobel de littérature fut donné en 2000 au «Français»
Gao Xingjian, qui écrit en chinois. 2001, année théorique
Je nommais Gombrowicz: dans son roman argentin Trans-Atlantique(1947), il inventait la «filistrie», ce que Glissant
nomme aujourdhui la «créolisation». La défense
et lillustration de la prose française passent aujourdhui
par une réflexion «formelle» sur cette dernière.