Une décennie romanesque
Qui envisage desquisser un tableau de ce qui
compte dans le roman français des dernières années
éprouve un embarras sans pareil: que choisir? Linterrogation
est moins rhétorique quontologique. Elle ne résulte
pas uniquement des doutes légitimes du critique concernant
son objectivité, ses connaissances et sa pertinence
il est plus quévident que, dans une telle entreprise,
on exprime son point de vue et on sexpose, sinon nauraient
jamais existé ni dialogue esthétique ni vie littéraire.
Elle est due, cette interrogation, au fait que nous subissons sans
relâche les conséquences dun monde qui a tout
misé sur léphémère au détriment
du durable. Je ne peux argumenter ici sur cette impression. Considérons-la
comme un axiome. Toutefois laxiome ne paraîtra pas si
éloigné de la réalité si nous essayons
de répondre à la question suivante: peut-on imaginer
un débat de fond, une analyse, une découverte tardive
ou encore une redécouverte relative à un roman publié
trois ou quatre ans auparavant? Sans la foi en ce qui va durer,
sans le sentiment de faire partie dun monde qui défie
automatiquement, viscéralement et systématiquement
le temps du calendrier, qui soppose à ce qui se consomme,
voire se consume, passe et se perd sans retour, la critique littéraire
na aucun sens pour la simple raison que le jugement esthétique
est ontologiquement lié à la durée. Voici alors
le terrible dilemme: parler des livres qui ont fait du bruit ou
sont susceptibles den faire et qui, à coup sûr,
seront éclipsés par ceux qui en feront encore plus,
ou se taire? Le dilemme que jévoque na pourtant
de valeur que théorique. Parce que, aujourdhui, fort
heureusement, le critique nest pas seul à ruminer ses
apories et à recycler ses impasses. Se tient à ses
côtés, sil observe bien, le romancier qui transpose,
comme il sied à son art, toute question provenant du monde,
en loccurrence celle de léphémère
et du durable, en énigme existentielle. En effet, durant
ces dix dernières années, plusieurs romanciers ont
montré, indirectement jentends, par leurs uvres,
quil existe là-dessous une problématique autrement
plus fertile que les dilemmes de la pensée. Ainsi, à
la constatation accablante de la victoire définitive du provisoire,
ils répondent par le biais dun nouveau questionnement:
et si on essayait de comprendre doù vient et où
va lhomme fossoyeur de toute idée de pérennité?
Et si on sintéressait davantage à la réalité,
le psychisme, le comportement, les murs, les ambitions, les
inventions et les utopies de cet homme qui, au fond, ne désire
quune seule chose: ne pas durer plus que lair du temps?
Ne nous attendons pas à des solutions définitives.
Cest le programme artistique qui compte. Cest cette
immense promesse dune véritable création romanesque
qui doit retenir notre regard. Reposons donc notre question initiale:
Que choisir? Ce qui est certain, cest que luvre
qui durera nest désormais plus à chercher parmi
celles qui sont conçues innocemment et stylistiquement «pour
durer» encore une étiquette bien gérée
par le monde perpétuel du changement , mais parmi les
uvres destinées à scruter les mystères
de lhomme éphémère. Que choisir? Justement
les romans écrits pour appréhender les nouveaux rapports
de lhomme au temps et, en général, ceux qui
parlent dun monde qui, pour être en rupture totale avec
le précédent, nest pas pour autant dépourvu
dintérêt romanesque: cest même le
contraire.
Sur ce chapitre du temps, pour commencer par lessentiel, la
manière spécifique de vivre le temps propre à
lhomme contemporain, trois romans, tous de la même année,
1997, tous travaillés au cur de cette dernière
décennie, me paraissent particulièrement révélateurs.
Il sagit de On ferme de Philippe Muray, Des hommes
qui séloignent de François Taillandier,
et de Drôle de temps de Benoît Duteurtre. Les
titres sont déjà suffisamment évocateurs: on
ferme, on séloigne, on entre dans un temps bizarre,
inhabituel. Comme si on prenait la décision de tourner irrévocablement
la page; comme si on sembarquait sur un navire qui naccostera
plus jamais des ports familiers. Ou, au contraire, parce que cela
aussi existe, comme si on se réveillait brusquement dans
un ailleurs féerique qui correspondrait point par point au
monde réel, à lexception de son poids. Dans
ces romans, on trouvera à plusieurs reprises les deux faces
de la médaille: tantôt un monde qui se veut radicalement
autre par rapport à ce qui a été jusquà
hier; tantôt un monde qui aspire à lidentique
et pense se perpétuer tel quel dans léternité.
Rien de plus humain, dira-t-on, quêtre constamment exposé
à des désirs contradictoires. Pourtant ce qui distingue
notre monde le monde dont parlent les romans significatifs
et qui, bien entendu, est aussi le nôtre mais clarifié,
illuminé, comme si, à la lecture de ces romans, on
le voyait pour la première fois , ce qui fait la spécificité
de ce monde, cest sa conviction quil est possible de
vivre à la fois et lautre et le même,
sa persistance à ny déceler aucune contradiction.
Évidemment il ment. Mais pas de façon ordinaire. Il
ment parce quil utilise un langage dont les mots et les concepts
sont trafiqués.
Cest dabord pour faire face à ce langage falsifié
que jai choisi les romans ci-dessus avant de passer à
une vue densemble. Tous les trois, et de manière exemplaire,
nous installent dentrée de jeu dans la vérité
romanesque pour nous souvenir de lexcellent ouvrage
de René Girard, unique par sa compréhension profonde
de lart du roman, Mensonge romantique et vérité
romanesque. Ce qui signifie que ces romans nous fournissent
généreusement en matière existentielle afin
darriver à lire pertinemment les mots dordre
de notre monde. Ce sont donc des romans qui nous aident à
comprendre que lorsquon fait usage du mot «autre»,
on faut entendre «vide». Apparemment on rêve daltérité;
en fait on ne produit rien dautre que le néant. On
se lance dans des découvertes extraordinaires; en fait on
accumule des projets avortés. On ne jure que par le changement;
notre anorexie existentielle est telle que tout nouveau départ
est déjà sapé. Et cest également
ainsi, toujours en suivant le chemin de la vérité
romanesque, quon comprendra que, lorsquon fait usage
du mot «même», il faut entendre «spectre»
ce mot essentiel dans la pensée de Jean Baudrillard.
Certes, rien nempêche de continuer à croire quil
sagit encore de la même terre, de la même
langue, des mêmes institutions, des mêmes
relations humaines et des mêmes rapports entre lhomme
et lau-delà; à vrai dire il nen est rien.
Ce «même» que nous voyons, cest le «même»
vidé de son âme, le «même» vampirisé,
le «même» qui a perdu sa raison dêtre.
Maintenant, une fois les mots justes revenus à leur place,
nous avons quelque chance de saisir concrètement le monde.
Un monde dont lhyperagitation camoufle le fait quil
nest plus touché par la grâce de la création.
Un monde qui, par conséquent, se permet toutes les audaces
et toutes les libertés, convaincu, en son for intérieur,
que tout cela na aucun sens, aucun effet palpable, que tout
cela se déroule dans un univers fantomatique, inconsistant,
irréel, abstrait.
Abstrait. Le mot-clé est lancé. On ferme, Des hommes
qui séloignent, Drôle de temps, tous les
romans importants de la décennie en question ne manifestent
quun seul et unique souci: comment arracher lhomme à
lhydre de labstraction? Mais, se demandera-t-on, nest-ce
pas ce souci qui définit en propre le roman? Évidemment,
Muray, Taillandier, Duteurtre pratiquent le même art que Cervantès
ou Flaubert, et renouvellent la même tradition, le même
idéal artistique: confronter le concret de lexistence
aux chimères de labstraction. À cette différence
capitale près: les ancêtres avaient à faire
à un homme sans cesse menacé par la puissance hypnotique
de labstraction, aujourdhui cest le monde entier
qui y succombe. Si bien que le souci permanent du romancier acquiert
une importance de vie et de mort: arrivera-t-il à introduire,
à réintroduire le concret de la vie, le prosaïque,
le terre-à-terre, le trivial, léchec, la mort,
bref la vérité romanesque dans ce monde qui
semble voué corps et âme à labstrait?
Plus: qui est labstrait.
Jai commencé ce «bilan» par lembarras
ontologique du critique. Voilà que le romancier se heurte,
à son tour, à son propre embarras et que les deux
embarras se conjuguent. Leurs contenus sentremêlent.
Ils tournent autour du même puits
vertigineux. Ils sont le résultat du même problème
fondamental: celui de la fuite de lhomme hors du temps; celui
de lémergence dun homme qui cherche par tous
ses moyens (sa technique,
ses loisirs, sa spiritualité, sa sexualité)
à sextraire du temps historique. (Signalons que seul
le temps historique saccorde avec la notion de durée.
Le temps a-historique ne connaît pas la durée, seulement
la fossilisation du même.)
Aucun élément de la forme, si on se contente didentifier
la forme dune uvre dart à son aspect extérieur,
ne nous autorise à rapprocher les trois romans déjà
mentionnés. Ni dailleurs leur contenu, si on prend
pour contenu les histoires racontées. Cependant tous trois
témoignent de lemprise de labstraction, tous
trois constituent des versions de l«homme sans temps».
De surcroît, tous trois sont indispensables pour comprendre
les mutations profondes de la prose française actuelle et
lampleur de son renouveau. Il est peut-être encore tôt
sur ce point de la distance à luvre observée,
comme il a déjà été dit, il ne faut
jamais perdre de vue le rythme contraignant quimpose à
la critique consciencieuse lesprit du temps pour défendre
leur valeur artistique dans une perspective mondiale. Il est temps,
il est même urgent de souligner leur signification, leur place
centrale par rapport à une période romanesque pendant
laquelle une multitude duvres ont fait preuve dune
extraordinaire originalité et dune surprenante capacité
à intéresser un très large public surprenante
capacité, dis-je, parce quil faut avouer que le lecteur
qui aspire à une certaine qualité avait commencé,
depuis deux ou trois décennies, à se résigner
au seul roman de laboratoire.
On ferme, dabord. Roman fleuve, aurait-on dit en dautres
temps. Sauf quil ne sagit pas dun roman familial
ou historique puisquil parle dun personnage sui generis.
Dun personnage qui nest déterminé ni par
sa famille, ni par lHistoire, ni par ses rapports à
sa patrie, à Dieu, aux conflits sociaux, etc., ni par son
sexe et ni, surtout, par son âge, plus précisément,
dun personnage débarrassé de la cruelle question
de lâge. Lui, il est toujours jeune; ou, pour être
encore plus précis, il est immunisé à fond
contre toute poussée de maturité. Il sappelle
Homo festivus. Dire quil est partout, cest de la tautologie.
Il est lâme du monde festivisé, festivocrate
et festivolâtre. Du monde en fête. Du monde qui ne fait
plus la fête mais qui est devenu, horizontalement et verticalement,
fête, immense carnaval non-stop 24 heures sur 24 et 7 jours
sur 7. Il va sans dire quil est le personnage superpositif
de notre époque, lui dont la «positivité»
ferait pâlir denvie le plus grand héros de feu
le réalisme socialiste. Il dit oui à tout. Il est
résolument du côté du Bien et, chose remarquable,
sans trop defforts vu que, par décrets successifs,
il a relégué le Mal, tout le Mal, dans le passé.
Il ne jouit pas; il est lincarnation de la jouissance. Il
ne fête pas; il est lhypostase de Dionysos. Il ne subit
pas lérosion du temps; il est la personnification de
lidylle festive, autrement dit du non-temps. Curieux tout
de même, comment lhumanité ny avait-elle
pas pensé plus tôt? Elle en avait pourtant lexpérience.
Elle savait très bien que ses carnavals annuels et ses kermesses
échelonnées dans le calendrier permettaient à
lhomme de sévader du temps, de couper court à
la marche inéluctable du temps, de se bercer momentanément
de lillusion de labolition du temps. Enfin, mieux vaut
tard que jamais: le voilà, le fameux Homo festivus qui se
dresse de toute son autorité, de toute sa masse, contre lhumanité
de jadis, qui restaure la fête éternelle et lemporte
décidément sur le temps. Il va sans dire quà
la fin il provoque sen rend-il compte? les plus
grandes catastrophes. Il va sans dire aussi que nous ne lisons ni
une diatribe sociophilosophique ni un prêchi-prêcha
prophétique et apocalyptique, mais un roman où le
rire le dispute à lintelligence, une fête de
limagination soutenue par un verbe où viennent se tresser
linsoumission de Rabelais, la lucidité de Balzac et
la raillerie de Céline. Une fête? Encore? Eh oui: le
roman, dans ses heures les plus heureuses, se nourrit du même
poison que le reste du monde.
Chez Taillandier on tue le temps différemment, mais non moins
efficacement, que chez Muray. Des hommes qui séloignent
est lhistoire de Xeni, qui, la quarantaine à peine
passée, se suicide. Lhistoire, cest beaucoup
dire. Pour être certain de ne pas trahir la logique de luvre,
il faudrait plutôt parler de la non-histoire de Xeni. Car
dans ce roman on découvre ceci dextraordinaire: on
ne dispose daucun moyen pour se frayer un chemin vers la vie
secrète dune personne. Le paradoxe est de taille: comment
prétendre sérieusement aujourdhui, à
lère des Big Brothers et autres Loft Stories, que la
route vers lintimité nous est barrée? Pourtant
cest ce qui se passe dans ce roman. Ne nous en étonnons
pas outre mesure. Quest-ce qui nous éblouit dans un
roman réussi sinon laspect paradoxal de la vie? Et
encore, un roman serait-il valable sil nallait pas au-delà
de la doxa? Cest cette doxa concernant la transparence totale
de la vie des hommes et des femmes de nos jours, cest cet
exhibitionnisme si fièrement revendiqué par nos sociétés
qui est mis à rude épreuve dans Des hommes qui
séloignent. Finalement, et là le paradoxe
est à son comble, le roman de Taillandier fait davantage
que démentir un cliché. Il parle du fait que, dans
cet endroit jadis appelé «place publique» et
récemment transformé, sous la houlette des médias,
en alcôve collective, personne ne sintéresse
vraiment à personne. Il parle du fait que cet incommensurable
désir de déballage qui sempare de nos sociétés
nest rien dautre que le complément psychique
dêtres humains qui nont pas envie de connaître
quoi que ce soit de la vie de leurs semblables. Preuve en est, ce
roman qui marque un tournant troublant dans lhistoire du roman.
Il signale la perte de tout intérêt pour notre prochain,
ami, parent ou simplement étranger. La belle affaire, dira-t-on:
lhomme ne fut jamais autre chose quun animal égoïste,
cynique, sourd au sort des autres. Lhomme, oui. Mais pas le
roman. Le roman est venu au monde parce que, justement, on voulait
tout savoir de la vie dun homme (la vie comprise comme un
tout, mort incluse). Tandis que, à propos de lhistoire
de Xeni qui se suicide, le romancier avoue ouvertement sa totale
impuissance à proposer le maillon manquant entre Xeni vivant
et Xeni mort. Et pas seulement le romancier. Également lentourage
de Xeni, les amis, les collègues, le quartier, la ville,
la société, le monde entier. On parle, on déballe,
on sétale, on interroge, on enquête, on feint
de sintéresser à tout et à tous, et hop!,
à la seconde décisive, à la seconde où
tout bascule dans le trou noir de lexistence, personne! Silence.
Mutisme généralisé. Oui, on en est là:
la Vie (majuscule, sil vous plaît) appartient à
tous et la mort est désormais une affaire strictement privée.
En fin de compte, cette transparence si acclamée par la foule
nest pas grand-chose. Elle ne touche que ce qui a été
au préalable déclaré du domaine du transparent,
cest-à-dire la vie nettoyée de la noirceur de
la mort. On a décrété visible la partie visible
de la vie et on a rejeté, en dehors, lobscurité
suprême que constitue la mort. Ainsi, les choses sont au moins
claires: on voit le visible dans sa splendeur et on sefforce
doublier ces quelques secondes qui, de temps à autre,
perturbent la clarté de lensemble. De même, personne,
dans Des hommes qui séloignent, pas même
le romancier, ne sobstine à comprendre lévénement
impénétrable, ce qui est tout à fait autre
chose que labsence dexplication. Lexplication
peut toujours laisser à désirer. Cest précisément
labsence du désir den avoir une qui est maintenant
surprenante. Fort heureusement, et cest tout lart de
Taillandier, le roman va même au-delà du constat. Il
démontre, par un magnifique retour aux sources inépuisables
du romanesque, que lacceptation de la mort comme partie intégrante
de la vie ne relève pas seulement de la simple réalité
ce qui, pour ne pas oublier les constats de On ferme est
loin dêtre le cas à lère festive
, mais aussi et surtout de limpératif moral de
la liberté humaine et que, vu sous cet angle, le camouflage
de la mort auquel aspirent nos sociétés est synonyme
dasservissement.
Dun autre asservissement, également actuel, nous parle
le roman de Benoît Duteurtre Drôle de temps.
Le roman est composé de six nouvelles autonomes mais pas
totalement indépendantes. Les mêmes thèmes sont
vécus par des personnages différents, un peu à
la manière de Kundera, quoique, ici, la forme soit encore
plus disloquée que dans, par exemple, le roman de Kundera
Le Livre du rire et de loubli. Par ailleurs, on trouve
les mêmes esquisses, précises et insolites, des scènes
de la vie qui rappellent les dessins humoristiques de Sempé.
Et lensemble est travaillé avec une extrême économie
en fioritures rhétoriques on ne peut sempêcher
de penser à Beckett. Cet éclectisme esthétique,
fortement scellé par un don dobservation sans pareil
et une ironie personnelle et inimitable, reflète assez bien
les goûts de lauteur de Requiem pour une avant-garde
(Robert Laffont, 1995), essai critique envers un certain modernisme
sectaire et puriste, voire puritain. Ce sont donc les goûts
dun écrivain moderne «antimoderniste» qui
poussent Duteurtre à embrasser et à pasticher les
confrères qui ont su entretenir avec la modernité
des rapports libres et ludiques. Ce qui explique en grande partie
la disparité compositionnelle si caractéristique de
lensemble de son uvre. Disparité, dans le cas
de Drôle de temps, tant extérieure (juxtaposition
de parties autonomes) quintérieure: on a affaire tantôt
à une nouvelle classique, tantôt à un reportage,
tantôt à un mini-roman, et ainsi de suite.
Il faut ajouter à cette polyphonie formelle les variantes
relatives au personnage qui abrite à égalité
lauteur en personne, un narrateur neutre, détaché,
et des êtres fictifs. Ces quelques remarques suffisent, me
semble-t-il, à nous faire penser que, au-delà de tous
les emprunts créatifs, la véritable source de Duteurtre
est le roman picaresque. Sauf que le picaro de Duteurtre ne goûte
point à laventure. Cest peut-être cette
absence de péripéties qui loblige avec tant
de force à renouveler ses tentatives. En vain! Où
quil aille (à la campagne, à la ville, chez
des amis), quoi quil fasse (tomber amoureux, essayer dévoluer
avec son temps, opter pour la mélancolie des artistes), le
même résultat revient: laventure moins sa réalité.
Doù vient ce sentiment? Du fait que notre héros
évolue dans un monde partagé en deux moitiés
irréconciliables: dun côté le bien-être
de lhomme moderne avec, en corrélat, la destruction
frénétique de tout ce qui peut entraver ses appétences
; de lautre la momification du passé, la transformation
du monde en décor, larrêt sur image, le musée.
Situation jamais connue de la part du picaro de jadis. Lui, sil
partait à laventure, cétait parce que
le monde entier palpitait, naissait, prenait forme et sens, changeait,
bref, se créait sous ses pas. Au monde de Drôle
de temps on ne demande plus quune chose: feindre lagitation.
Ainsi, à peu près au moment même où Philippe
Muray fait la découverte romanesque de la fuite hors du temps
par la féerie festive, où François Taillandier
nous propose de réfléchir sur le sens et la consistance
dune vie vidée de la mort, Benoît Duteurtre nous
donne une troisième version du royaume de labstraction:
vivre à lintérieur du néo-monde où
la création a été jouée une fois pour
toutes et où lhomme na plus quà
jouir de lusufruit.
Si je mintéresse en priorité au roman français
de cette dernière décennie, cest parce que je
suis persuadé de sa valeur exceptionnelle et du potentiel
créateur qui sy dissimule. Cependant je crains quil
ait beaucoup de difficultés pour se faire connaître
surtout à létranger. Car on a pris lhabitude
de penser la littérature mondiale selon quelques caractéristiques
sommaires et collectives et de ne jamais se pencher sur linattendu,
la surprise, les quelques uvres qui bouleversent limage
officielle et officialisée, image souvent forgée par
des critères et des intérêts extralittéraires.
En effet, qui entretient un quelconque rapport avec ce qui se passe
hors de lHexagone, dans le vaste marché mondial du
roman, connaît très bien la réticence des éditeurs
étrangers à légard de la production romanesque
française, artistiquement valable, des dernières décennies.
On la juge, de façon presque automatique, sans argumentation
et sans preuve. Les étiquettes abondent: nombriliste, avant-gardiste,
autobiographique, élitiste, fermée au reste du monde,
formaliste, illisible, coupée de la vraie vie, etc. Certes,
on pourrait considérer quil sagit de préjugés
dailleurs, cen est en grande partie et
passer outre. Sauf que, à celui qui sintéresse
vraiment au sort de la littérature et aux valeurs artistiques,
il est devenu impossible de passer outre; à force dêtre
répétés, ces préjugés «bloquent»
désormais non seulement les bons romans, mais aussi la réflexion
et la politique à suivre pour les défendre.
À la difficulté disons endémique dun
marché conditionné par les étiquettes, il faut
ajouter, pour ne pas perdre de vue la gravité du problème
du temps, celle qui ressort exclusivement de notre mode de vie:
justement, nous navons pas le temps. On ne nous laisse pas
le loisir de réfléchir, de relire et danalyser
les romans qui se distinguent par leurs nouveautés et leur
singularité. Pourtant ces romans existent. Mais iront-ils
plus loin?
Au cours de ces dernières années, plusieurs romanciers,
indépendamment de leur âge et de leur ancienneté
dans le métier, ont publié des uvres remarquables.
Pour donner une idée plus précise de ce que je considère,
dans le siècle écoulé, comme un moment parmi
les plus heureux de la littérature française, je mentionnerai
quelques-unes de ces uvres, dans lordre de leur parution.
Ce ne sera quune liste réduite au strict minimum, indicative,
qui ne prétendra ni à lexhaustivité ni
surtout à linfaillibilité.
1992: Le Libraire et son pygmée de Cyrille Cahen,
Texaco de Patrick Chamoiseau,
Tout doit disparaître de Benoît Duteurtre.
1993: Sa femme dEmmanuèle Bernheim,
Vétérinaires de Bernard Lamarche-Vadel.
1994: Extension du domaine de la lutte
de Michel Houellebecq.
1995: La Classe de neige dEmmanuel Carrère,
La Chambre damour de Christophe Ferré,
Suerte de Claude Lucas,
La Gloire des Pythre de Richard Millet,
La Lenteur de Milan Kundera,
La Puissance des mouches de Lydie Salvayre.
1996: LOrganisation de Jean Rolin.
1997: Drôle de temps de Benoît Duteurtre,
Roxane de Michel Host,
Histoire damour de Régis Jauffret,
LIdentité de Milan Kundera,
On ferme de Philippe Muray,
Lu de Morgan Sportes,
Des hommes qui séloignent de François Taillandier.
1998: Les Particules élémentaires de Michel
Houellebecq,
Madame Rose de Michel Déon.
1999: La nuit où Gérard retourna sa veste de
Jacques Lederer,
Une désolation de Yasmina Reza,
Anielka de François Taillandier.
2000: Porté disparu de Fernando Arrabal,
La mer à boire de Dominique Carleton,
LAdversaire dEmmanuel Carrère,
Le Tour du propriétaire de Nicolas Fargues.
2001: Taisez-vous
jentends venir un ange de Michel
Déon,
Comme un bruit dabeilles de Mohammed Dib,
Le Voyage en France de Benoît Duteurtre,
Une réunion pour le nettoiement de Jacques Jouet,
Rosie Carpe de Marie NDiaye.
Quoique les auteurs de toutes ces uvres ne constituent pas
un groupe ayant une homogénéité esthétique
certaine, ils partagent tous un point commun très fort: ils
nont pas besoin dappartenir à un groupe. Ce sont
des artistes qui travaillent seuls, des individus distincts qui
nont servi aucun cénacle, qui nont pas cherché
leur inspiration dans les ukases des avant-gardes idéologico-politiques
et qui se méfient viscéralement des écoles,
des familles et autres curies. Évidemment, aura-t-on conclu,
cen est fini du temps de ces avant-gardes qui, pour se faire
valoir, déclaraient caduc le passé en bloc et qui
se sont acharnées à contenir lesprit créatif
dans létau idéologique. Certes, mais si nous
navons pas lintention de devenir les apologistes du
monde tel quil est, il ne faut jamais oublier que, si la guerre
néfaste des avant-gardes a pris fin, nous le devons principalement
à des écrivains qui nont jamais cessé
de croire à lindividu et de pratiquer lart en
toute liberté. Certains de ces écrivains figurent
dans la liste ci-dessus. Les autres, les plus jeunes, sont leurs
dignes héritiers.
Résultat? Une prodigalité formelle, thématique
et sémantique que nous navons pas connue depuis fort
longtemps. Aucune conquête du passé nest a
priori écartée. Aucune audace nest exclue.
Cependant retenons-nous de voir dans cette richesse, dans cette
diversité, dans ce foisonnement du romanesque, le signe dune
coquetterie postmoderniste, dune production arbitraire, de
syncrétismes abscons et de réalisations in vitro.
Ce feuillage multiforme qui ne rappelle aucun arbre a en effet des
racines. Pour faire la part des choses et ne pas abuser de métaphores
sans rapport véritable avec le processus artistique, il faudrait
plutôt dire que le feuillage crée ses propres
racines. Car les romanciers dont nous parlons ont beau être
dépourvus de groupes protecteurs et promoteurs, ils ont en
commun, à part leur individualisme, quelque chose de beaucoup
plus important pour lart du roman: ils ont le sens aigu du
réel. Sans avoir au préalable souscrit à une
quelconque interprétation prêt-à-porter du réel
(sociologique, politique, psychologique, psychanalytique, déconstructionniste
et leurs combinaisons), ils entrent, par leurs livres, dans des
mondes insoupçonnés, obscurs, des mondes inconnus
de nous autres mortels surinformés et internétisés.
Ils ne se lamentent pas de labsence dautorité
intellectuelle. Au contraire, ils en profitent, si je puis dire,
pour devenir des sortes de limiers solitaires. Chacun sur sa piste.
Chacun dans lunivers mystérieux qui grouille sous ce
monde que nous croyions formé pour léternité.
Leurs romans sont des percées dans ce qui couve dans les
profondeurs de lhomme moderne, des explorations de ce qui
se prépare dans les ténèbres de son âme.
Sans support sérieux, et surtout «condamnés»
à navoir aucun lien avec des écoles et des familles
artistiques, ces quelques spéléologues du réel
je pense notamment aux romanciers qui mûrissent artistiquement
durant cette décennie affrontent peut-être des
risques que nont jamais connus par le passé leurs illustres
confrères.
Une décennie romanesque nest pas censée correspondre
à celle du calendrier. Ainsi, la mienne débute en
1992 avec la parution de Tout doit disparaître, de
Benoît Duteurtre, de Texaco, de Patrick Chamoiseau,
et du Libraire et son pygmée, de Cyrille Cahen. Cest
lannée de linauguration de Disneyland Paris,
à savoir de la première percée massive, et
superbement soutenue par les capitaux américains, de linfantilisme
en Europe1. Il y a infantilisme et infantilisme. Celui des Américains
est fortement coloré de la tendance à lembellissement,
au kitsch criard et à lostracisme définitif
du Mal. Il sadresse à des enfants infantilisés,
disneylandisés, falsifiés, à des enfants qui
ont perdu à vrai dire, qui feignent davoir perdu
leur réalité, leur monde obscur et impénétrable
où mijotent indistinctement cruauté et innocence.
Quel sera lavenir de lEurope après cette date
fatidique, personne ne peut le savoir. Ce qui est sûr, cest
que cette implantation dun pays de loisirs dun
pays conçu par le peuple disneylandisé, pour le peuple
disneylandisé et avec le peuple disneylandisé
au cur de lEurope marque, de tout le poids dun
événement historique majeur, le fait que dorénavant
on préférera la vie dans sa version cartoon
que dans sa réalité crue et quon fuira le monde
du concret pour le monde de la maquette.
Revenons à notre liste. Est-il nécessaire de rappeler
que la divinité qui indique discrètement au roman
le bon chemin est communément appelée hasard? Ce hasard
a voulu que lannée même où linfantocratie
tendance américaine érigeait sa première forteresse
en France, paraissaient les romans de Duteurtre, de Chamoiseau et
de Cahen, ces romans quon peut lire (rétrospectivement)
comme de formidables signaux dalarme. Certes, eu égard
à leurs auteurs, on trouvera difficilement des points communs.
Benoît Duteurtre, âgé dà peine plus
de trente ans au moment de la publication de Tout doit disparaître,
hésite entre la carrière de professeur de piano, celle
de journaliste ou encore décrivain. Venu à Paris
de sa douce Normandie, il a déjà exprimé dans
deux livres précédents le désarroi dun
jeune provincial aux prises avec la vie chaotique de la capitale.
Patrick Chamoiseau, le Martiniquais, est un auteur déjà
reconnu. Solibo Magnifique, son précédent roman,
qui mêlait de manière splendide linsolite, le
rire populaire et la critique sociale, limpose comme un romancier
très important non seulement aux Antilles, mais aussi dans
la France métropolitaine, qui sapprête à
accueillir et à couronner Texaco, Goncourt
1992 une langue française vue, vécue et génialement
revivifiée par les écrivains créoles. Cyrille
Cahen est pédopsychiatre, approche la soixantaine et Le
Libraire et son pygmée est son premier roman.
Ces livres diffèrent encore plus entre eux que leurs maîtres.
Tout doit disparaître est lhistoire dun
journaliste spécialisé dans lactualité
musicale. Il parcourt la France, envoie ses papiers aux journaux
et rédige ses observations pétries de drôlerie
et damertume face à un pays qui se relooke en
hâte «qui est en pleine expansion», selon
le jargon des journalistes, des économistes et des hommes
politiques. Texaco est une épopée, lhistoire
dun peuple qui, sorti de lesclavage, sentasse,
quelques décennies plus tard, dans des bidonvilles; cest
aussi lhistoire dune femme, descendante desclaves,
qui lutte, contre vents et marées, contre les géants
du pétrole et leurs vassaux, contre les urbanismes et autres
réaménagements du territoire pour sauver sa baraque,
pour sauver son bout de terre, pour senraciner, pour persévérer
dans le sentiment que lhomme nest pas un détritus
encombrant le paysage urbain et quaucune politique de revalorisation
du sol ne peut le balayer. En revanche, Le Libraire et son pygmée
est une anti-épopée, lhistoire dun
jeune homme simple, content du peu quil a, de son travail
comme employé dans une petite librairie, de sa vie sentimentale
peu exaltante, content en somme de vivre sa vie paisible en marge
dune société qui na dyeux que pour
les «Cités de la réussite»2. Or cest
justement sur ce point de la réussite que commence son drame
cocasse. Car il na pas le droit de ne pas avoir dambitions.
Il a beau vivre dans une société qui tolère
tous les excès, qui légalise tous les caprices de
ses sujets, notre héros ne connaîtra de sa société
que sa haine implacable envers tous ceux qui ne «bougent»
pas. Oublions les loosers et tous les anti-héros de
la période noire de lhumanité. Dans ce roman
de Cyrille Cahen, même un clochard regarde dun mauvais
il ce jeune qui ne désire profondément quune
seule chose: que le monde ralentisse son rythme.
À première vue, nous avons donc affaire à trois
tempéraments romanesques différents et à trois
uvres liées à des situations dissemblables.
Il suffit pourtant dun peu dattention pour comprendre
que ces trois romans parlent de la même chose. Des gens qui
souffrent non à cause de conditions de vie désavantageuses,
de calamités indépendantes de leur volonté
et de leurs désirs, dinjustices, etc., mais à
cause dun monde qui prétend ne vouloir que leur bien.
Manifestement, il sagit dune expérience humaine
jamais rencontrée auparavant, quand lindividu saffirmait
toujours par rapport à un environnement social, familial
ou culturel a priori hostile à ses désirs et
à ses projets personnels. Maintenant, cest le contraire:
le monde se manifeste comme un ensemble dopérations
et dinitiatives visant au bien-être de tous, au confort
de tous, au bonheur de tous, à la joie de tous. Empruntons
un exemple au monde dantan: la guerre. La guerre nétait-elle
pas le Mal? Bien, mais il y a aussi la suite: puisque cest
le Mal, celui qui sy dérobe obtient au moins lapprobation
tacite de tous. Mais lurbanisme (Texaco), la transformation
dun pays entier en décor de théâtre (Tout
doit disparaître), ou la course effrénée
vers la réussite (Le Libraire et son pygmée),
sont des personnifications du Bien. Par conséquent, celui
qui ne sy soumet pas ne peut être quune bizarrerie
de la nature humaine. Dautant plus, et sur ce point il faut
insister, quil ne peut sopposer ouvertement ni à
lurbanisme ni à tous les biens que le monde lui propose
puisque lui aussi croit sincèrement à leur nécessité.
Nous perdrions certainement notre temps si, en essayant de comprendre
le mal que produit le Bien, nous lisions traité sur traité
(philosophiques, anthropologiques, sociologiques, etc.). Les sciences
de lhomme ne sont pas faites pour explorer les paradoxes existentiels3.
En revanche, ces trois romans, sur un fond imaginaire différent,
sont des mises en scène de la même situation paradoxale.
Nous y suivons la marche triomphante du monde allant du mieux au
meilleur, à laquelle tous participent, et parallèlement
oh, mais cela narrive que dans les romans qui sobstinent
à douter de tout nous avons limpression que
lhomme est une tare, que lhomme en chair et en os est
à la traîne de cette marche, comme une charge incommode.
Je ne saurais tracer avec exactitude le tunnel qui conduit de la
disneylandisation de la vie aux découvertes de Duteurtre,
de Chamoiseau et de Cahen. Aujourdhui, à lère
de linfantilisation généralisée, une
réflexion détaillée et argumentée sur
ce mystère me paraît superflue. Cet important tournant
romanesque, cette quête concernant les victimes du Bien, na
pu débuter quau moment où lhumanité
canalisait tous les biens potentiels dont elle était capable
vers son suprême Bien: lEnfant.
Que le lecteur me pardonne le regroupement un peu scolaire des trente-quatre
romans que jai effectué plus haut. Il navait
pour but que de donner une image plus ou moins représentative
du roman français le plus récent, qui connaît,
à mon avis, pendant cette période-là, une véritable
renaissance. Et je pèse mes mots. Dailleurs, lapparition
durant ces mêmes années dun romancier de limportance
de Michel Houellebecq suffirait à justifier cet avis. Et
Houellebecq ne tombe pas du ciel. Sans vouloir aucunement diminuer
la valeur de ses uvres, il y en a eu dautres aussi essentielles
qui les ont précédées et leur ont succédé.
Je dirais même que luvre romanesque de Houellebecq,
traduite déjà dans plusieurs langues, une fois isolée
de cette période, restera en grande partie incomprise. Plus:
si son esthétique nest pas liée aux énigmes,
aux inquiétudes et aux exploits artistiques de son époque,
elle sera balayée par les coups médiatiques, elle
disparaîtra derrière sa transformation en événement
paralittéraire, elle sera réduite à un amas
de provocations et de géniales intuitions.
Dans cette perspective, il serait peut-être intéressant
daborder, par lintermédiaire de quelques-uns
de ces trente-quatre romans, les trois thèmes indispensables
pour saisir les enjeux esthétiques de la période concernée:
le rapport à la tradition récente, la continuité
de la langue, la rupture créatrice. Cest à travers
les solutions concrètes aux problèmes que pose toujours
aux artistes le passé de leur art que les romanciers auxquels
je pense ont pu redonner au roman français son souffle et
sa place particulière dans le monde.
Commençons par le rapport de ces romanciers à la tradition
récente.
Ce nest que dans les années quatre-vingt-dix quon
a cessé de projeter toute uvre dune certaine
valeur sur feu le nouveau roman. Jusque-là cétait
presque un rituel: on ne pouvait se concentrer sur telle ou telle
uvre pour dégager sa nouveauté; il fallait dabord
examiner si elle était apte à susciter auprès
des doctes avant-gardistes et autres spécialistes autant
dintérêt que le nouveau roman. Si, au moins,
on comparait les uvres! Mais non. On comparait les concepts
et les intentions, latentes ou explicites, de laboratoire. À
vrai dire, il serait injuste dimputer au commentaire ce handicap.
La circonspection fut principalement artistique. Cétait
le roman même qui louchait jalousement vers ces périodes
glorieuses où lon confectionnait à Paris la
mode littéraire pour le monde entier. Cétait
le roman même qui hésitait à se lancer sur des
pistes absolument nouvelles, à sexposer seul sans la
carapace confortable dune originalité acquise une fois
pour toutes, ou, encore plus loin, capable de bouleverser totalement
les données. De ce point de vue, deux romans de 1993, Vétérinaires,
de Bernard Lamarche-Vadel, et Sa femme, dEmmanuèle
Bernheim, me paraissent révélateurs de la persévérance
dune certaine discipline solidement formaliste des années
cinquante et soixante aussi bien que de formidables précurseurs
4.
En effet, du côté de Vétérinaires,
cohabitent de manière conflictuelle, explosive, les codes
figés de l«école du regard» avec
limprévisibilité de la nature. Cest lhistoire
de lascension dun vétérinaire aux plus
hautes instances de la prestigieuse et toute-puissante Union des
vétérinaires. En fait, il sagit de la descente,
de la parodie en règle de tous les quadrillages interprétatifs
du réel. Cest lécroulement dune
réalité conçue in vitro devant la force
heureusement incontrôlable de la nature animalière.
Cest du nouveau roman au moment où le «regard»,
ayant obtenu son extrême «objectivation», sannule
sous les griffes dun chien. Cest la porte qui souvre
subitement à la vie. On laisse entrer de lair. Mais
on ne quitte pas la chambre. Cest un roman où lon
continue à explorer la technique dun il qui sest
substitué au pinceau, doublé dune ironie tantôt
féroce
parfois autodestructrice, qui rappelle Le Bavard (1946)
de Louis-René des Forêts , tantôt subtile
et discrète qui nous fait penser à LAcacia
(1989) de Claude Simon.
Chez Emmanuèle Bernheim, nous pouvons constater le même
genre de cohabitation. Ici cest le «minimalisme»
de la basse époque des années soixante-dix et quatre-vingt
et, carrément, l«impassibilité»
des années quatre-vingt qui rivalise avec limpétuosité.
Cest surtout le cas de Sa femme. À la surface,
le calme, la phrase est modérée, courte, facile. Contentons-nous
de raconter, semble insinuer lauteur, le peu que nous avons
senti et le peu que nous avons à dire. Cependant sous le
manteau se cache la lame: une femme qui drague. La belle affaire,
dira-t-on. Sauf que laffaire nest pas si simple. Car
cette héroïne romanesque qui drague nest pas un
cas supplémentaire de la vaste littérature érotique,
mais le symptôme dune nouvelle humanité, dune
nouvelle ère érotique, le signe que Don Juan a changé
de sexe. Ce qui a dénormes conséquences. Car,
nous dit Sa femme, lhomme dépossédé
de son peut-être unique rôle de séducteur occupera,
dans la nouvelle répartition du jeu érotique, une
place de beaucoup inférieure à celle quoccupait
jadis la femme opprimée. Et cette révélation
romanesque est contenue dans un habit simple, quotidien comme sil
sagissait déjà dune situation banale.
Ici encore, la réussite vient du fait quon a détourné
la forme initiale de sa présupposée destination: le
«peu dexpressivité littéraire»,
non pour représenter le «peu dexistence»,
mais, au contraire, pour approcher et regarder avec la prudence
nécessaire les monstres qui somnolent dans les entrailles
de notre monde. Cest aussi, pour ne pas perdre de vue les
quelques exploits davant notre décennie, le cas de
Vies minuscules (1984), de Pierre Michon, roman mettant en
scène un autre couple antithétique: une rhétorique
extrêmement travaillée, somptueusement rythmée,
pour raconter la trivialité de la vie, des faits divers à
ras de terre. Exemple qui sera suivi et merveilleusement enrichi
par Richard Millet dans sa trilogie La Gloire des Pythre (1995),
LAmour des trois surs Piale (1997) et Lauve
le pur (2000). Ce qui ressort nettement de ces uvres (Vies
minuscules, Vétérinaires, Sa femme), disons de
transition par rapport aux véritables conquêtes romanesques
de la décennie quatre-vingt-dix, cest quon expose
les formes artistiques déjà assimilées aux
forces aléatoires de lexistence. Il faut attendre Extension
du domaine de la lutte (1994), de Michel Houellebecq, et On
ferme (1997), de Philippe Muray, pour que linterrogation
existentielle se régénère dans des formes nouvelles,
adéquates, pour que le jeu formel soit de nouveau pétri
des mystères indéchiffrables du monde.
Observation qui nous conduit au deuxième thème, celui
de la continuité de la langue. Car si on peut redéfinir
de fond en comble le jeu formel, abandonner au besoin les terrains
arides des performances littéraires les plus récentes,
arbitrairement et abusivement ludiques, en faveur des frais bocages
du prosaïque, peut-on faire fi du souci dont ont témoigné
pour la langue les grands écrivains français? Or,
objectera-t-on, quel écrivain ne sintéresse
pas à sa langue? Certainement, jai conscience de la
tautologie: écrivain égale dabord souci accru
pour la langue de son pays. Sauf que, en France, cette évidence
a un sens différent. Le souci de lécrivain français
pour la langue de son pays abrite aussi le souci pour la langue
dune civilisation. Pour des raisons historiques et culturelles,
au fil des siècles les écrivains français nont
pas seulement perfectionné une langue nationale, ils ont
parallèlement édifié une civilisation. De sorte
que, aujourdhui, dans chaque recul du français, dans
chaque rétrécissement de son territoire culturel,
meurt un aspect du monde, expire un de nos mondes, comme ont expiré
le monde grec et le monde latin. Et ce recul, comme chacun sait,
est réel, incontournable, définitif. Avec quel courage,
dans quelle perspective et au nom de quelle illusion se mettrait-on
à créer en français, tout en sachant que Rabelais,
Balzac, Proust et Céline ont écrit leurs uvres
dans une langue qui est condamnée à mourir? Pourquoi
écrire si ce nest pour aspirer à la poursuite
de la grandeur? Pour lhonneur? Pour cantonner le splendide
édifice de jadis dans une réserve naturelle? Pour
transformer luniversel dhier en «exception»?
Aucun écrivain menacé par la domination linguistique
anglo-saxonne ne vit le drame de lécrivain français.
Que faire?
Là-dessus, cest aussi aux années quatre-vingt-dix
dapporter une réponse qui, si elle ne conduit pas au
salut, et pour cause, a au moins le mérite de lhonnêteté
artistique. Avant de lévoquer, il faut nous rappeler
un heureux événement. Cest en 1995 que Milan
Kundera publie La Lenteur, son premier roman écrit
directement en français. Un geste doublement significatif.
Premièrement, il sagit dun signe de solidarité,
dune défense de la langue française à
un moment où, après la chute du communisme, on voit
les bastions francophones dhier, telles la République
tchèque, la Pologne et la Roumanie, succomber lun après
lautre à la poussée de langlais. Deuxièmement,
à la lumière du roman, on peut déceler les
attaches profondes de lauteur de La Plaisanterie à
lhéritage culturel français. La Lenteur
est une surprenante confrontation romanesque entre le xviiie siècle
libertin et le xxe siècle finissant dans la frénésie
de la vitesse. On sait qui lemporte dans le monde réel.
Consolons-nous, dans la fiction cest la lenteur qui triomphe.
Ou, pour ne pas trahir la poétique résolument anti-kitsch
du romancier, laissons tomber nos enthousiasmes chimériques
et écoutons la plainte qui sen dégage: ah, si
le français, le français où luit toujours le
franc amour du plaisir, pouvait au moins freiner un peu notre course
folle vers nulle part.
Et si on déclinait autrement cette plainte? Si on ne demandait
plus au français de se regarder mourir avec amertume? Si
on sinsurgeait? Si on sessayait à dévoiler
le monde qui est en train de détruire le monde français?
Si on sintéressait davantage à cette nouvelle
civilisation planétairement unifiée, labellisée
anglo-saxonne, qui pointe à lhorizon? Tel me paraît
le pari de Richard Millet, lauteur du Sentiment de la langue
(1993), un essai sur la langue française travaillé
à peu près à la même période où
a paru La Gloire des Pythre, le premier livre de sa trilogie
«paysanne». Fort heureusement, ni la presse littéraire
ni les libraires nont manqué de remarquer limportance
de ce roman. Il me semble pourtant quon a trop souligné
lexcellent travail de Millet sur la langue estimation
pleinement justifiée et par son roman et par ses travaux
dessayiste , et quon a laissé dans lombre
les raisons profondes qui ont poussé le romancier à
ce labeur précieux sur les mots, sur les phrases et le rythme.
On a applaudi cette langue somptueuse, cette langue qui embrasse
pareillement la mort, la merde et la prière, le deuil et
le mariage, la cruauté et le chant mais pour quoi
faire? dans quel but? Nest-ce pas parce que la langue de cette
trilogie, plus particulièrement celle de La Gloire des
Pythre, une langue lente comme un chant funèbre, enveloppante
comme un linceul, robuste comme le marbre, est censée accompagner
un enterrement? Pas nimporte quel enterrement. Ici, dans ce
roman, on enterre la terre même, on enterre la nuit qui lemporte
toujours sur toutes les entreprises humaines, on enterre le grand
temps destructeur, nos idylles éphémères et
nos tentatives pour occulter son emprise impitoyable. Oui, aussi
paradoxal quil paraisse, dans ce roman nous assistons à
lenterrement de la mort ou, ce qui revient au même,
à la domestication totale de la nature, à son asservissement,
à sa transsubstantiation en décor.
Cest à ce prix fort, à cette prise de conscience
aiguë et ultime de la nature de la fin qui samorce dans
la mort du français, que cette langue aura un rôle
artistique de premier ordre à jouer dans le monde entier.
Si le français aspire encore à de glorieuses conquêtes,
il doit, sans tergiversations et sans effets spéciaux, décrire
et démystifier le mensonge ontologique de la civilisation
ascendante, la première dans lhistoire de lhumanité
qui, absorbée dans ses fantasmagories technologiques, ne
veut plus entendre parler de la mort.
Cependant Richard Millet nest pas le seul romancier à
revendiquer la créativité du français. Il nest
pas le seul à avoir tourné le dos aux artifices littéraires,
aux expérimentations ennuyeuses et aux voix dalarme
corporatistes; il nest pas le seul à avoir compris
lurgente nécessité de témoigner du fait
quon vient de se réveiller dans un monde nouveau, radicalement
autre que tout ce quil nous a été donné
de connaître jusquà maintenant. Autrement dit,
pour passer au troisième thème, le français
nexistera que comme fracture par rapport au monde tel
quil est et tel quil semble aller.
Il ne sagit pas dun radicalisme factice, monotone, théorique;
il ne sagit pas dun radicalisme de positions prises
et de démystifications puisées dans larsenal
du verbiage subversif. Cest un radicalisme romanesque: on
voit via le roman ce quon na pas encore vu, on
voit «en roman» lampleur et la profondeur des
destructions à venir. Ainsi, tous «mes» romans,
et dautres dont jignore probablement lexistence,
renforcent le sentiment que nous sommes actuellement confrontés
à un monde absolument nouveau. Notons en passant que ce monde
qui a rendu caducs les anciens modes de perception, spirituels,
conceptuels et artistiques, ne se livrera quà lart
qui osera lenvisager tel quil est, à savoir comme
un monde qui a coupé tous les ponts avec le passé.
Encore une fois, jaurai recours à quelques romans de
ma liste pour donner une image de ce radicalisme romanesque. Extension
du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, prouve
romanesquement, jentends, je ne reviendrai plus sur une telle
évidence que la société humaine nexiste
plus! Elle a été remplacée par celle des cadres.
Employer dans leur cas le terme de société ne peut
être quabusif. Il faudrait plutôt parler dun
troupeau de nomades, voire de monades exécutant une somme
dacti-vités afin de sexciter mutuellement et
de croire quils forment ainsi une véritable communauté.
Dans La Classe de neige dEmmanuel Carrère, nous
vivons le cauchemar dun garçon dont le père
est pédophile. Cependant cest moins un récit
romanesque tiré, dirait-on, dun fait divers que le
renversement dun monde depuis ses fondements. Car en la personne
de ce père de famille affectueux et de ce garçon tremblant
dune inquiétude innommable, on voit notre société
dans sa terrible nudité: ayant banalisé le vice, elle
tremble maintenant devant la possibilité que nimporte
quelle famille paisible, normale et prospère, puisse abriter
des monstres. Avec La Chambre damour de Christophe
Ferré, on rend visite au monde des visiteurs communément
appelé touristes. Ne nous attendons pas à des considérations
sociologiques ou à des observations bêtement ironiques
contre les touristes. Dailleurs, à proprement parler,
ces touristes on ne les voit pas. Ici, on découvre le monde
à lâme touristisée. Ici, on découvre
lhomo touristicus dont le cerveau est uniquement constitué
de cartes postales, de prises de vue et de réflexes précatalogués
par les agences de voyages et cela dès la plus tendre
enfance. Dans La Chambre damour (cest le nom
dun hôtel), on ne regarde pas le monde, on filme, lhomme
étant devenu cinéaste, acteur et spectateur de scènes
mille fois recyclées. Dans ce roman on ne vit pas, on participe
de tout son être à la touristisation du monde. Dans
La Puissance des mouches de Lydie Salvayre, on assiste aussi
à une sorte de tournage. Un fils parricide joue magistralement
son inculpation. Cest lui qui mène lenquête,
qui trie les événements, qui surveille lacte
daccusation. Résultat? Il obtient la sympathie de tous,
lecteur du roman inclus. Cela dit, nous sommes aux antipodes du
Meursault de LÉtranger, héros tragique
dun monde absurde. Le héros de La Puissance des
mouches nest pas tragique, il est malin. Il connaît
magnifiquement tous les rouages de notre monde viscéralement
anti-autoritaire, toutes nos théories et autres plaidoyers
en faveur du «fils» et contre le «père».
Il ne lui reste donc que la mise en scène de la justice supérieure
à celle des lois, la justice des enfants accusateurs dautant
plus redoutables quils sont criminels. Un autre roman, Histoire
damour de Régis Jauffret, aboutit, dune certaine
manière, au même résultat: le crime nest
plus difficile; il suffit de traduire correctement la logique profonde
du monde. Dans Histoire damour, un homme viole systématiquement
une femme, et toute la société (parents, justice,
collègues, amis, voisins) se montre impuissante devant sa
force destructrice. Pourquoi? Parce quil la viole avec sympathie,
par amour. Parce quil prétend être amoureux delle.
Parce quil rêve à une famille, à un foyer,
à des enfants. Parce que, a priori, il est du côté
du Bien. De la violence gratuite, dira-t-on. Corrigeons daprès
le roman: cest la violence quon appelle «gratuite»,
faute davoir admis que nous vivons déjà dans
un nouveau monde et faute davoir compris son langage. Et ainsi
de suite dans de nombreux romans. Avec Roxane de Michel Host,
cest lannihilation de lérotisme par le
mécanisme bien huilé du sexe pour tous. Avec La
nuit où Gérard retourna sa veste de Jacques Lederer,
et Une réunion pour le nettoiement de Jacques Jouet,
cest leffacement du monde du travail face au triomphe
des spécialistes ès économies. Avec Une
fuite ordinaire de Fabrice Lardreau, cest la perte du
contact avec le monde pour les richesses fictionnelles des cartes
de crédit. Avec Une désolation de Yasmina Reza,
et Rosie Carpe de Marie NDiaye, cest lélimination
de lhomme par son intégration, ô combien volontaire,
dans lutopie ultramoderne du bien-être. Ainsi de suite,
roman après roman, se dévoile cette certitude qui,
pour être ignorée par les sciences de lhomme,
est pourtant bien installée dans nos âmes: dans ce
meilleur des mondes qui est le nôtre, tout va de travers.
On sera peut-être tenté dexpliquer le radicalisme
du roman français contemporain par les changements profonds
dont notre monde est devenu le théâtre depuis une bonne
douzaine dannées: chute du communisme, triomphe planétaire
de lidéologie du marché libre sous la surveillance
serrée des États-Unis, flambée des guerres
ethniques, du terrorisme, du fanatisme religieux et du banditisme,
consolidation et progression spectaculaire de la Pax americana
par des guerres ressemblant à des jeux électroniques
grandeur nature, développement tous azimuts de la biotechnologie,
clonage, sida, mondialisation, unification de la planète
sous le signe de la communication informationnelle, croissance exponentielle
des loisirs, alignement de la terre entière sur la culture
et la manière de vivre américaines et jen passe.
Cependant il me semble vain et même faux dexpliquer
ceci par cela. Le renouveau romanesque dont nous parlons ici est
dabord contemporain de ces événements majeurs.
Ensuite il ne faut jamais oublier que le roman nest pas un
miroir. Ni un décor. Mais un «observateur» faisant
partie du jeu. Un art vivant. Un art où se mélangent
à chaud nos désirs les plus profonds, nos inquiétudes
les plus justifiées et nos projets contradictoires. Un art
qui peut, par conséquent, nous aider à mieux nous
comprendre et à mieux saisir tout ce qui émerge dans
le monde, tout ce quon a appris à envisager par
mass media interposés, sans jamais en examiner les retombées
existentielles, soit comme des catastrophes, soit comme des avancées
salutaires de lhumanité. Le rôle du roman nest
ni de condamner ni dapplaudir les nouvelles situations dans
lesquelles évolue lhomme. Mais dy déceler
ce qui les différencie radicalement de toutes les
précédentes et, parallèlement, de nous faire
comprendre que lhomme nest ni victime ni complice du
monde, mais, potentiellement, les deux à la fois, car, si
lon peut dire, il le précède. Ce qui explique
létrange sentiment que nous avons parfois à
la lecture dun grand roman. Nous avons limpression que
ce que nous considérons comme réel répond à
un désir sournoisement niché, avant sa «réalisation»,
dans le for intérieur de lhomme. Le mérite dun
certain nombre de romans français récents est davoir
découvert ce désir, de lavoir poursuivi dans
le labyrinthe de lexistence et décliné en de
nombreuses expériences artistiques. Ce désir a un
nom: abstraction. Autrement dit, on préfère limage
à la chose. Rien de tout ce qui advient actuellement dans
le monde ne serait possible sans lavènement dun
homme nouveau, dun homme qui aspire à labstraction,
dun homme qui voue délibérément à
labstraction son existence, ses dieux, ses biens et ses projets.
Jai commencé ces réflexions par quelques remarques
sur la critique littéraire qui trahit son essence lorsquelle
se soumet aux impératifs du calendrier éditorial.
Si cétait là son seul handicap, la situation
ne serait pas si catastrophique. Tôt ou tard on verrait clairement
que le roman français non seulement redonne signe de vie,
mais impose déjà en France et à létranger
sa voix unique. Cependant, force est de constater que, dans son
agréable rebondissement, le roman français sest
trouvé terriblement seul. Les quelques essais théoriques
et critiques parus vers la fin des années quatre-vingt-dix
continuent tranquillement la discussion avec feu le structuralisme
et avec la critique littéraire universitaire autour de problèmes
pseudo-esthétiques que cette dernière a soulevés
faute de romans marquant un nouveau départ. Ainsi, le divorce
fut consommé: dun côté une critique qui
se contente de son propre commentaire sur elle-même, de lautre
un roman qui, de tâtonnement en tâtonnement et daudace
en audace, a reconquis sa place de meneur du jeu littéraire.
Seul? Il serait plus juste de dire: avec lappui généreux
des ancêtres. Car si on voit difficilement lapport de
la critique institutionnalisée aux romanciers qui se sont
démarqués de la littérature «laboratoire»
pour se ressourcer dans la vie réelle, on ne peut passer
sous silence le fait que, dans leurs uvres, revivent tous
les grands ignorés par modernisme dogmatique de la deuxième
moitié du xxe siècle, comme Valery Larbaud, Jean Giono,
Marcel Aymé et tant dautres.
Si, en cette fin de siècle la critique littéraire
est absente de la création véritable, nous ne pouvons
pas en dire autant de la critique en général. Trois
essais notamment se distinguent par leur concordance avec les préoccupations
majeures des romanciers. Le tout premier dans le temps, LEmpire
du bien, de Philippe Muray, publié en 1991, pourrait
être considéré comme le commentaire avant la
lettre de toute création romanesque ultérieure. Lidée
est que nos sociétés ont massivement opté pour
la «Glucocratie» (du grec glucos, sucré),
pour le kitsch, pour lembellissement par le camouflage. À
lapproche du troisième millénaire, les monstres
de Staline et dHitler ayant été définitivement
balayés de la surface de la terre, lhomme soulagé
sautoproclame entièrement du côté du Bien.
De sorte que, à partir de ce moment «historique»,
tout devient plus facile: on na quà ranger dans
les poubelles de lHistoire lHistoire même et toutes
ses guerres, haines et autres exterminations. Et si la réalité
démentit constamment cette abstraction flagrante, tant pis
pour elle: elle ne sera, elle aussi, quune survivance du passé,
une survivance de lépoque du Mal.
Les deux autres essais furent écrits vers la fin de la décennie:
Vivre et penser comme des porcs (1998), de Gilles Châtelet,
et LEnseignement de lignorance (1999), de Jean-Claude
Michéa. Le premier parle de notre Science qui coupe fièrement
ses amarres avec lhumain, avec lhomme concret, avec
sa réalité sociale, politique et historique. Lautre
parle de notre École qui, ayant remplacé le savoir
par linformation et la transmission par les réseaux,
les flux, les contacts et les désirs virtuels, isole lhomme
de son passé et de ses semblables.
Ces trois essais tournent autour du même phénomène:
lentrée fracassante de nos sociétés dans
lère de labstraction. Leurs auteurs, partant
de perspectives différentes (respectivement éthique,
cognitive et sociale), créent ou réinventent des concepts
adéquats afin de mieux saisir les multiples aspects de cette
ère nouvelle. Le tableau peint par lesprit critique
resterait pourtant incomplet sans la quête romanesque, sans
la descente dans les mystères infinis de lexistence.
Il serait erroné dinterpréter la rupture de
ces quelques romans avec le passé le plus récent comme
une fuite en avant. Au contraire, on peut légitimement parler,
dans ce cas précis, dune fuite en arrière.
Parfois, en les lisant et en les relisant, jai limpression
que cette rupture ouvertement affichée nest pas autre
chose quun effort pour renouer des liens avec le passé
le plus reculé.
Le plus souvent, je vois dans cette renaissance romanesque une réponse
artistique singulière aux reproches que Witold Gombrowicz,
cet enfant terrible du modernisme, adressait au roman français,
en 1968, dans ses entretiens avec Dominique de Roux:
«Primo: cest théorique. Intellectuel.
Fabriqué. Dins-piration scientifique. Abstrait. Lart
à genoux devant la science qui le mène par le bout
du nez. Secundo: ça vit en vase clos. Lun écrit
pour lautre. Cest le principe de ladmiration mutuelle.
Tertio: cest pauvre. Leur but sera toujours économie,
pureté, quintessence, lart pour lart,
lécriture pour lécriture,
le mot pour le mot. Quarto: cest naïf.
La foi en lart. La foi dans le mythe je suis créateur,
je suis artiste. Quinto: cest monotone.
Ils font tous à peu près la même chose. Sexto:
cest dans la lune. Ça na pas les pieds sur terre.
Abstraction. Obstination. Solipsisme. Onanisme. Déloyauté
vis-à-vis de la réalité.»
Et un peu plus loin:
«Vous navez que ce que vous méritez. Vous avez
tant persécuté ce malheureux moi que vous
en êtes arrivés à une littérature impersonnelle,
donc abstraite, donc irréelle, donc artificielle, cérébrale,
veule, dépourvue de force, délan, de fraîcheur,
doriginalité, et acharnée dans lennui.
Où est-il donc le bon vieux temps où Rabelais écrivait
comme un marmot fait ses besoins contre un arbre, pour se soulager!
Lancien temps où la littérature respirait à
pleins poumons et se créait en liberté, entre les
gens, pour les gens!»
Jignore si «le bon vieux temps de Rabelais» est
de retour. Je nose pas rêver à un tel bonheur.
Ce que je sais avec certitude, cest que, durant cette décennie,
le roman français a répondu point par point aux accusations
bienveillantes de lauteur de Ferdydurke.
Et surtout sur celui-ci.
Dans tous ces romans, on rit.
Le rire étant le propre de lhomme, il nest probablement
que son seul et ultime recours pour lutter contre les démons
de labstraction.

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