D’Alexandrie, en décembre 1878, un homme signant «-A. Rimbaud-» écrivait aux siens pour les informer qu’il était arrivé en Égypte, après une traversée d’une dizaine de jours. Il ne dit rien de ce qui avait frappé l’écrivain américain Herman Melville, passant par là trente-deux ans plus tôt-:
«-La mer est la composante essentielle. Catacombes au bord de l’eau. […] Soupirs des vagues. Cris des veilleurs la nuit. Lanternes. Assassins. Insolations.-»(1) Il ne s’intéresse plus à la littérature, ni celle des autres ni la sienne. Il est un chômeur, un errant à la recherche d’un emploi.Par chance, il a rencontré un ingénieur français qui lui a indiqué quelques pistes. Ingénieur… Il rêvera plus tard de cette profession pour ce fils qu’il n’aura jamais-: puisse-t-il devenir «-un ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science-» (lettre du 6 mai 1883) ce que sera Besme, le personnage de Paul Claudel dans son deuxième drame, La Ville, publié en 1893.
À cette date de 1893, Claudel, qui va rejoindre son premier poste consulaire à New York, est un admirateur fervent de l’oeuvre de Rimbaud, sans que celui-ci l’ait su, sans qu’il ait même soupçonné que quelque part il était lu, sinon par sa famille quand de temps en temps il envoyait une lettre. En 1883, et même en 1878, il aurait été fort étonné d’entendre dire qu’il était considéré comme un écrivain. Avait-il jamais envisagé sérieusement une telle profession-?
Certes, au mois de mai 1873, revenu pour quelque temps dans ses Ardennes natales, et isolé dans la ferme maternelle de Roche, il avait révélé dans une lettre adressée à Ernest Delahaye, un ancien condisciple du collège municipal de Charleville devenu son plus fidèle camarade, qu’il écrivait «-de petites histoires en prose-» et qu’il voulait en faire un ouvrage, intitulé «-Livre païen, ou Livre nègre-». Il ajoutait même-: «-Mon sort dépend de ce livre.-» Le livre avait paru à Bruxelles, au mois d’octobre 1873, sous un autre titre, Une saison en enfer. C’était une simple plaquette d’une soixantaine de pages, vendue 1 franc. On voyait bien sur la couverture le nom d’Arthur Rimbaud. Il en était donc l’auteur. Était-il un écrivain pour autant-? On y lisait-:
«-J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers,
tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue.
Quel siècle à mains-! Je n’aurai jamais ma main.-»
Rien de plus clair, rien de plus radical que ce refus généralisé. Alors qu’il entre dans sa vingtième année, il rejette toute condition, qu’elle soit celle du patron ou celle de l’employé. Un terme méprisant englobe tout cela-: le mot «-paysan-», que, dans un moment de dépit, il retourne contre lui-même à la fin du livre. Au sens large, cela signifie-: «-tous les métiers-»-; au sens étroit-: le travail de la glèbe, dont il ne veut pas, ou dont il ne veut plus. L’une de ses jeunes soeurs, Vitalie, notait dans son journal d’adolescente, en essayant de garder la trace du mois de juillet 1873 passé en famille à Roche, ce «-petit village situé dans un fond entouré et ombragé par de grands et gros arbres-»-:
«-Mon frère Arthur ne partageait point nos travaux agricoles-; la plume trouvait auprès de lui une occupation assez sérieuse pour qu’elle ne lui permît pas de se mêler de travaux manuels.-»(2)
Mais la plume suppose aussi un travail manuel et, dans ce livre même qu’il est en train d’écrire, en s’enfermant, volontairement cette fois, dans la maison, pour échapper moins à la canicule des champs qu’aux paysans. Il tient la plume pour affirmer qu’il ne veut pas plus de cette main-là que de l’autre. Écrire, «-je ne pense plus à ça-», dira-t-il à Delahaye lors d’un de ses retours, en 1879-; et plus tard encore, à quelqu’un qui l’interrogeait sur ce qu’il avait écrit, il lançait en ricanant-: «-Ce n’était que des rinçures-!-»
On ne saurait l’oublier quand on se trouve en Égypte, au pays des scribes. La main à plume, c’est aussi celle des bureaucrates, de Bartleby, secrétaire d’un avoué dans le récit de Herman Melville qui porte son nom. Tant d’écrivains ont craint de lui ressembler-! Et de fait, en ce siècle à mains, combien parmi eux ont rongé leur frein dans un ministère (et c’était encore le meilleur des cas…)-! Maupassant attendant l’échappée du dimanche au bord de la Seine, Huysmans couvrant de sa large écriture le papier à en-tête devenu celui du manuscrit de ses romans…Or curieusement, à Alexandrie, en ce mois de décembre 1878, ce qui est proposé à ce Français de vingt-quatre ans, c’est la main à charrue ou une main à plume-:
«-Je vais avoir un emploi prochainement-; et je travaille déjà assez pour vivre, petitement il est vrai. Ou bien je serai occupé dans une grande exploitation agricole à quelque dix lieues d’ici (j’y suis déjà allé, mais il n’y aurait rien avant quelques semaines)-; ou bien j’entrerai prochainement dans les douanes anglo-égyptiennes, avec bon traitement.-»Or une troisième solution l’emporte-: partir «-pour Chypre, l’île anglaise (3), comme interprète d’un corps de travailleurs-». Les «-travailleurs-», alors, ce sont les autres. Lui, il ne devrait être ni maître ni esclave-: un interprète, un intermédiaire entre deux corps.
Rimbaud a appris l’anglais à Londres, où il a résidé de septembre 1872 à juillet 1873 avec Verlaine et une partie de l’année 1874 en compagnie de Germain Nouveau. Ses listes de mots témoignent de son effort. L’allemand avait été sa langue vivante pendant ses études secondaires, et il avait acquis une meilleure pratique en passant quelques mois à Stuttgart, au début de 1875. De Brême, le 14 mai 1897, il n’avait pas hésité à écrire, dans une lettre de candidature adressée au consul des États-Unis, qu’il parlait et écrivait l’anglais, l’allemand, le français, l’italien et l’espagnol . C’était beaucoup dire, et pour les deux dernières, il ne disposait que d’une pincée d’expressions toutes faites. Il n’était jamais allé en Espagne, et il n’avait fait que passer, trois fois il est vrai, en Italie-: le 7 mai 1875, il était «-à Milan, en attendant argent pour Espagne-», comme l’écrivait Nouveau à Verlaine(4)-; en septembre 1877, venant de Marseille, il avait été débarqué à Civitovecchia pour cause de fièvre gastrique, alors qu’il cherchait déjà à se rendre à Alexandrie-; en octobre 1878, il avait franchi le col du Saint-Gothard, gagné Milan par la route, puis Gênes par le train avant de s’embarquer, le 19 novembre, à destination d’Alexandrie. L’apprentissage des langues, de l’arabe et même d’autres langues africaines, ne cessera d’ailleurs pas de l’occuper, avec toujours le souci d’adaptation au lieu et au travail du moment.
À Chypre, il va être surveillant des travailleurs plus qu’interprète. «-Moi je suis surveillant d’une carrière au désert, au bord de la mer-», écrit-il dans une nouvelle lettre aux siens, le 15 janvier 1879, un peu plus de deux mois après son départ d’Alexandrie et son arrivée à Larnaca. Là où il se trouve, on emploie une soixantaine de manoeuvres par jour. Les deux tiers sont chypriotes et viennent des villages voisins. Le reste est constitué d’Européens divers qui, comme lui, campent sur place. Il faut parler, ou du moins baragouiner avec eux(5)-: l’apprenti polyglotte fait des efforts pour cela. Mais il faut aussi les encadrer, et c’est plus difficile pour lui, qui n’a guère le sens de l’autorité, sauf quand il la subit. «-Moi je les dirige-», écrit-il-; «-je pointe les journées, dispose du matériel, je fais les rapports à la compagnie, tiens le compte de la nourriture et de tous les frais-; et je fais la paie-». Il est donc secrétaire, comptable. La main à plume, décidément, est requise-; l’autre échappe à la charrue, et tout aussi bien à la pioche. Mais elle doit manier le feu-: «-Je suis toujours chef de chantier aux carrières de la compagnie et je charge et fais sauter et tailler la pierre-» (lettre du 24 avril). Il a même dû demander des armes à feu, parce qu’il a eu des querelles avec les ouvriers. N’avait-il pas affirmé, naguère, que «-le poète est vraiment voleur de feu (6)-», comme Prométhée (lettre du 15 mai 1871)-?
La vie de celui que Verlaine, son ancien compagnon, a appelé «-l’homme aux semelles de vent-» ne va pas sans recommencements, ni parfois même sans stagnation. Il y aura par exemple, en 1885-1886, une longue attente de dix mois à Tadjourah, sur la côte de la mer Rouge, avec des milliers de vieux fusils et deux caravanes en quarantaine. À Chypre déjà, les semelles de vent tendent à s’alourdir et à devenir semelles de plomb. Mal à l’aise entre ces ouvriers agités et les dirigeants de l’entreprise française Ernest Jean et Thial fils qui les emploie, malade de surcroît (la fièvre typhoïde, sans doute), Rimbaud doit quitter l’île le 27 mai 1879. Il rentre en France et passe l’été dans les Ardennes, collaborant cette fois aux travaux de la ferme de Roche. Mal remis de sa maladie, il se trouve contraint d’y demeurer pendant toute la durée de l’hiver. Mais au printemps de 1880, il est de nouveau à Alexandrie.
L’Égypte, toujours l’Égypte, et il ne trouve rien à y faire. Donc il lui faut repartir pour Chypre. Les anciens patrons sont en faillite. Pourtant il va être de nouveau surveillant, cette fois «-surveillant au palais que l’on bâtit pour le gouverneur général, au sommet du Troodos, la plus haute montagne de Chypre-» (lettre aux siens du 23 mai 1880). Le voici donc «-au service de l’administration anglaise-», et la connaissance de la langue lui sert. Il est, précise-t-il, «-seul surveillant-», mais proche de l’ingénieur, avec qui il est logé «-dans une des baraques en bois qui forment le camp-». Pourquoi ne chercherait-il pas à s’élever jusqu’à une telle fonction, bien qu’il n’ait jamais passé le baccalauréat-? Déjà il fait commander par sa famille l’Album des sciences forestières et agricoles (en anglais) à un certain M. Arbey, «-constructeur-mécanicien-», Le Livre de poche du charpentier, dû à Merly, et bien d’autres ouvrages techniques par la suite, dont le Catalogue complet de la Librairie de l’École centrale*, l’établissement qui forme les ingénieurs. Le dernier ingénieur qu’il fréquentera sera, entre 1888 et 1891, le Suisse Alfred Ilg, embauché comme le conseiller de Ménélik ii, le roi du Choa devenu empereur d’Abyssinie, et il engagera avec lui une correspondance nourrie.(7)
«-Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé-», avait-il écrit dans une de ses Illuminations qui était aussi une de ses «-Vies-». C’était sans doute à l’invention poétique qu’il pensait alors. Mais, plutôt que de rester surveillant, en 1880 il se verrait volontiers inventeur au sens propre du mot ingénieur-; et il le sera encore d’une autre manière quand il se fera explorateur en Afrique, à la recherche de nouveaux espaces, de nouvelles richesses aussi, toujours prêt sinon à travailler, du moins à «-trafiquer dans l’inconnu-» (lettre aux siens datée de Harar, 4 mai 1881).
L’enfant de Charleville
Un document retient encore l’attention, dans l’unique lettre d’Alexandrie. Rimbaud y demande à sa mère, pour une fois appelée «-maman-», de recopier et de signer l’attestation qu’il lui dicte et qui devra être légalisée (il veut dire-: authentifiée) par la mairie-:
«-Je soussignée, épouse Rimbaud, propriétaire à Roche,
déclare que mon fils Arthur Rimbaud sort de travailler sur ma propriété,
qu’il a quitté Roche de sa propre volonté, le 20 octobre 1878,
et qu’il s’est conduit honorablement ici et ailleurs,
et qu’il n’est pas actuellement sous le coup de la loi militaire.-»
Un premier détail paraît frappant-: il est parti le jour de son anniversaire, puisqu’il est né à Charleville le 20 octobre 1854. Peut-être a-t-il attendu, pour ce voyage qui devait être long, d’être certain de ne pas être passible du service national, dont le volontariat de son frère aîné, Frédéric, semble l’avoir dispensé jusqu’ici. Cette menace ne cessera de peser sur lui, même quand il aura été amputé et se retrouvera infirme dans une chambre de l’hôpital de la Charité à Marseille-: «-Quelle est encore cette histoire de service militaire-?-», demande-t-il, angoissé, dans une lettre à sa dernière soeur, Isabelle, le 24 juin 1891. Il s’est cru, depuis l’âge de vingt-six ans, dispensé par le fait d’être employé dans une maison française à l’étranger. La date de naissance est aussi une date d’enrôlement, et c’est une forme de tyrannie exercée par la société.
Mais le 20 octobre 1878, il avait fui aussi son lieu de naissance, Charleville, «-ma ville natale […] supérieurement idiote entre les petites villes de province-», écrivait-il dès le 25 août 1870 à son professeur de lettres, Georges Izambard. Le visiteur d’aujourd’hui sera sensible à la beauté de la place Ducale, au charme du Moulin. Rimbaud n’admire rien de tout cela, ne se laisse attendrir par rien. Charleville a été très tôt pour lui un lieu d’enfermement. La guerre franco-prussienne de 1870-1871 en grandement responsable. Déclarée le 19 juillet, elle a été à ses débuts moins marquée par la dérisoire «-victoire-» de Sarrebruck, le 2 août, moquée dans un poème, que par des défaites qui vont s’accumulant-: Wissembourg, le 4 août, Woerth-Reichshoffen et Forbach le 6. Le 18, le général Bazaine est enfermé dans Metz, bientôt Strasbourg est menacé. Charleville est au coeur des opérations, ainsi que la ville-soeur de Mézières, qui sera bombardée le 30 décembre, laissant craindre quelque temps à Arthur la mort de son camarade Izambard, dont la maison a été détruite. Prisonnier de ce qu’il appelle sarcastiquement le «-patrouillotisme-» de ses concitoyens, au début de la guerre, il va l’être de l’occupant qui, à dire vrai, après la défaite décisive de Sedan, le 2 septembre, la capitulation et la déchéance de l’empereur, le 4, ne va pas tarder à devenir aussi l’occupant de Paris. Le 29 août, Rimbaud avait fui vers la capitale, espérant y trouver la paix-: l’insuffisance de son titre de transport et son âge lui valent d’être enfermé à la prison de Mazas, près de la Bastille. Quand, au mois d’octobre, il quitte Charleville pour retrouver, à Douai, Izambard, qui l’a fait libérer, ou quand en février il se rend de nouveau à Paris sans fuguer semble-t-il cette fois , il n’a plus guère l’espoir d’une complète liberté. Du moins en attend-il une prise de distance par rapport à sa famille, et aussi une approche du monde littéraire qu’il a rêvé.
Sur cette vie familiale, la lettre d’Alexandrie ouvre d’étranges perspectives. Arthur ignore visiblement, en décembre 1878, que son père est mort quelques jours plus tôt. L’événement coïncide à peu près avec son embarquement pour Alexandrie, à Gênes, le 19 novembre. Madame Rimbaud est «-l’épouse Rimbaud-», elle n’est pas encore désignée comme «-la veuve Rimbaud-». À dire vrai, veuve, elle l’était depuis longtemps, d’une certaine manière, puisque son mari capitaine, jusqu’alors retenu par ses campagnes militaires puis par la vie de garnison, s’était définitivement absenté du domicile conjugal, 73, rue Bourbon, à Charleville, après la naissance d’Isabelle, le 1er juin 1860.
De cette fuite extra-conjugale, le poème «-Mémoire-», écrit sans doute en 1872, présente peut-être une transposition-: le (père)-soleil «-s’éloigne par delà la montagne-» tandis que court, «-après le départ de l’homme-» et désespérant de le rejoindre, la rivière(-mère), naguère lumineuse et pailletée d’or, désormais «-froide, et noire-». Car madame Rimbaud, toujours en vêtements sombres, semblait perpétuellement en deuil. Désignée malignement par Arthur comme «-mater dolorosa-» quand à ses autres douleurs vient s’ajouter celle d’avoir un fils qui a choisi le «-dérèglement de tous les sens-» (lettre à Georges Izambard du 13 mai 1871), elle perd tous ses enfants, sauf Isabelle, qui à certains égards lui ressemble tant-: une première fille est morte au berceau en 1857-; la seconde, à laquelle elle a aussi donné son prénom de Vitalie, le fait mentir en succombant, le 18 décembre 1875, à une synovite aiguë-; Arthur mourra à 37 ans, le 10 novembre 1891. Quant à l’aîné, Frédéric, le conducteur d’omnibus à Attigny, chef-lieu du canton où se trouve Roche, il est comme mort-: tout lien a été coupé avec lui depuis son mariage, jugé dégradant. Arthur, qui n’avait déjà guère de relations avec lui, n’en a plus du tout après la mise en garde du 23 décembre 1884. Le monde de Charleville, celui d’une enfance démythifiée, s’est défait (la série «-Enfance-», dans les Illuminations, le laisse transparaître). Celui de Roche est pire encore et Arthur y pensera toujours sans nostalgie, avec crainte et dégoût. La ferme familiale est le centre de toutes ses phobies.
C’est d’ailleurs, la lettre d’Alexandrie le souligne, la propriété de la mère, et, d’une certaine manière, elle lui ressemble. L’homme aux semelles de vent n’a pas été «-le Cuif errant-», comme l’a suggéré Alain Borer à la faveur d’un jeu de mots sur le nom de jeune fille de madame Rimbaud-; il a été bien davantage le Rimbaud fuyant toujours devant la et peut-être les Cuif. Attachée à faire «-su[er]-» l’enfant «-d’obéissance-» («-Les Poètes de sept ans-», poème daté du 26 mai 1871), elle a vécu, aigrie, dans l’attente de ce mari qui ne reviendra pas. Dans une lettre du 12 juillet 1871, Rimbaud parle de ce «-coeur de mère endurci-» et dans une autre, le 28 août de la même année, il se montre aux prises avec «-une mère aussi inflexible que soixante-treize administrations à casquettes de plomb-».
Oui, elle a été autoritaire pour deux, cette «-mère Rimb’-», cette «-daromphe-» (patronne), que la postérité a encore noircie tout en lui trouvant parfois des excuses. Elle conduit elle-même comme un troupeau les quatre enfants alignés, le dimanche, sur le chemin de l’église.
Elle veut interdire à Georges Izambard de faire lire à Arthur, alors en classe de rhétorique, c’est-à-dire de première, Les Misérables de ce Victor Hugo plus misérable encore, acharné contre Napoléon le Petit, qu’elle révère. Enfin, après les grandes vacances forcées, rallongées par la guerre, elle a voulu imposer au second de ses fils de travailler, et elle ne conçoit alors «-le travail perpétuel-» qu’ «-à Charleville (Ardennes)-», comme il l’écrit à l’un de ses correspondants, le poète de Douai Paul Demeny, le 28 août 1871.
Certes, à Charleville, il pouvait se rabattre sur la bibliothèque municipale, où il était un lecteur assidu, sur le Café de l’Univers, place de la Gare, ainsi que sur quelques camarades d’occasion. Mais le bibliothécaire, le père Hubert, est odieux-; on finit par se lasser des «-bocks-» (de bière) et des «-filles-» (des fillettes de vin)-; et ceux qui ne sont plus désignés que comme des «-camaraux-» sont décidément trop bêtes-: on peut compter certains d’entre eux, sans être sûr de les reconnaître précisément, parmi les «-imbéciles de collège-» que Rimbaud, avant son grand départ pour Paris, se vante de duper. Le bon Delahaye est un des rares à échapper au jeu de massacre qui a effrayé Izambard, tant dans la lettre cynique du 13 mai 1871 que dans celle qu’il a qualifiée de «-littératuricide-» du 12 juillet où, après s’être vendu à qui a la sottise de l’«-entretenir-», l’enragé parle de «-revendre des livres-» pourquoi pas tous les livres-? Il ne faut pas s’y tromper-: ce solde, qui est le premier grand solde rimbaldien, est une tentative pour se débarrasser de Charleville, en ce qu’il eut de pire et ce qu’il eut de meilleur. L’enfant de Charleville s’y révèle le plus brutal des enfants prodigues.
La vie de bohème
«-Tenez-: je suis un piéton, rien de plus-», écrivait Rimbaud à Paul Demeny le 28 août 1871, après la défaite de la Commune et alors qu’il espérait reprendre la route de Paris. Henri Droguet a placé cette phrase en épigraphe à son recueil La Main au feu (Gallimard, 2001). Et Michel Butor, ouvrant sur une nouvelle série «-Enfance-» de son cru la série des «-Hallucinations simples-» dans Avant-goût ii (Ubacs, 1987), écrivait-:
«-Le fantôme de l’enfant marcheur l’accompagne caché dans son ombre en sifflant des airs de la Commune ou en lui rabâchant quelques-uns de ses vers nouveaux et chansons qu’il n’arrive plus à retrouver exactement-; il ne sait même plus si c’est cela ou non, essaie d’autres variantes, choisit, puis se souvient que la veille il avait choisi autrement, et il s’efforce encore une fois de tourner la page, de claquer le volet, faire le vide.-»
Dans «-Enfance-» iv, Rimbaud a fait du piéton l’une de ses identités-:
«-Je suis le piéton de la grand’route par les bois nains-;
la rumeur des écluses couvre mes pas.
Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant.-»
Ce passé de marcheur remonte en effet à son enfance et à son adolescence. Ernest Delahaye, dans ses Souvenirs familiers, a rappelé les promenades qu’il faisait avec lui dans les environs de Charleville, pénétrant dans les montagnes basses des Ardennes pour y ruser avec les douaniers. Mais à la compagnie de son camarade, Rimbaud préférait déjà la solitude. Quand il voyage, son vertige vient moins de l’ivresse de la distance parcourue que d’une descente en soi. En 1870, le «-bohémien-» de «-Sensation-» veut aller «-loin, bien loin-», comme plus tard «-l’homme aux semelles de vent-»-; et le «-Petit Poucet rêveur-» de «-Ma Bohême-» se voit logeant dans la constellation de la Grande Ourse, qui lui tiendrait lieu d’auberge. Mais les «-poches crevées-» dans lesquelles il met ses mains ne sont pas seulement le signe de son manque d’argent. Il est un homme «-sans poches-», comme le sera l’Indien Louis Laine dans L’Échange, le drame américain de Claudel. Tout a des trous, sa culotte, ses souliers «-blessés-», lui-même, enfant prodigue dans tous les sens du terme.
Et pourtant cette «-Bohême-»-là est un royaume, comme dans le Conte d’hiver de Shakespeare, le royaume du rêveur, le royaume de ce couple qui, dans l’une des Illuminations, se pare d’une royauté d’un jour. On aurait tort de vouloir assimiler la vie de Bohême (avec accent circonflexe) de Rimbaud à cette vie de bohème que le roman d’Henri Murger puis l’opéra de Puccini ont vulgarisée, celle par laquelle, dit-on, Émile Zola lui-même est passé-: vie de rapins plus que d’artistes, de marginaux plus que d’exclus volontaires. Rimbaud est trop radical pour cela. Il se constitue une «-Parade-» (là encore, dans tous les sens du terme) dont il veut seul avoir la clef. Reprenons le texte d’«-Enfance-» ii citée plus haut-: il s’élève comme un géant au-dessus des bois devenus nains, et il sera sans doute capable d’avancer sur cette grand’route comme s’il était chaussé de bottes de sept lieues-; les écluses en son honneur se sont levées-; et, si l’on suit cette fois la nouvelle version que nous propose Butor, il éprouve «-le désir d’une sombre lessive où disparaître aussi avec toute la crasse du monde-». Son entreprise est une quête de purification.
Est-il toujours persuadé de sa validité-? La nostalgie de l’enfance, dans Une saison en enfer, tourne à la dérision d’une illusion de ce genre, à un constat amer et à une chute-:
«-Ah-! cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps,
sobre surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur
des mendiants, fier de n’avoir ni pays, ni amis, quelle sottise c’était.
Et je m’en aperçois seulement-!-» («-L’Impossible.-»)
Rimbaud, on le sait, a fait comme Jean-Jacques Rousseau de longs voyages à pied-: à travers la Belgique, quand il est revenu à Douai, dans la famille d’Izambard, en octobre 1870 («-Ma Bohême-» en porte la marque)-; pour aller à Paris, peut-être, pendant le siège, entre le 25 février et le 10 mars 1871. Et c’est sans doute parce qu’il était ce voyageur sans le sou qu’il lui est prêté à maintes reprises une vie de mendiant. C’est l’une des identités possibles qu’il se donne dans Une saison en enfer, dans ce qu’on pourrait appeler une série de «-nomadités-»-: «-saltimbanque, mendiant, artiste, bandit, prêtre-» («-L’Éclair-»). Mais quand le mot revient, à la faveur d’une comparaison il est vrai, dans «-Aube-», et quand le poète se représente comme un enfant qui chasse la déesse, «-comme un mendiant-» qui court- «-sur les quais de marbre-» de la ville, ce mendiant quête un impossible dont il parvient à retenir des bribes, une origine divine toujours remise en question.
Aussi sa course est-elle une perpétuelle course en avant, comme celle de «-Génie-» dans les Illuminations-: «-Ô ses souffles, ses têtes, ses courses.-» Mais elle est très vite détournée-: l ‘existence de l’homme aux semelles de vent entre les années 1875 et 1880, l’alternance entre Aden et Harar dans les dix dernières années passent par des retours obstinés.
Vie et villes
Malgré son nom, Charleville n’est pas vraiment une ville, pour Rimbaud. Il ne l’appréhende comme telle que lorsqu’il s’estime reclus à Roche, réduit à «-la contemplostate [la contemplation] de la Nature-», comme ce fut le cas en mai 1873-: alors il avoue «-regrett[er] cet atroce Charlestown, l’Univers [le café, place de la Gare], la Bibliothè. [bibliothèque]-».
Après avoir espéré «-des bohémienneries-», comme il l’écrivait à Izambard le 25 août 1870, il prend, quatre jours plus tard, le train pour Paris. Un an après, le 28 août 1871, il se voit, dans la lettre qu’il adresse à Demeny, «-[arrivant] dans la ville immense sans aucune ressource matérielle-». À défaut de voyance, il a cette vision de son avenir-: «-Je suis à Paris-: il me faut une économie positive-!-»
Sa prédilection en effet va aux grandes villes-: après Paris où, grâce à Verlaine, il a réussi tant bien que mal à vivre quelques mois (de septembre 1871 à juin 1872, avec un retour obligé à Charleville, entre le 2 mars et le 4 mai), il découvre avec son compagnon Bruxelles (juillet-août 1872), qui lui inspire deux poèmes urbains, puis Londres, où les deux vagabonds arrivent le 8 septembre 1872 au soir et où ils vont vivre jusqu’au début juillet 1873 (avec, pour Rimbaud, deux retours en France décembre 1872, avril-mai 1873). Plus tard, il connaîtra Stuttgart, Milan, Le Caire…
Mais Londres est plus que tout la «-cité énorme-» évoquée dans «-Adieu-» d’Une saison en enfer, la ville effrayante «-au ciel taché de feu et de boue-» qui, dans l’imaginaire rimbaldien, va tendre à devenir une ville d’apocalypse (cette «-cité douloureuse-» de «-Paris se repeuple-», poème de 1871) plus encore que le Paris du temps du siège et de la Commune.
On peut chercher à suivre à la trace celui que Michel Butor a appelé «-l’enfant marcheur-» (8), et il y aurait à écrire à son sujet ce que le même auteur a appelé «-le livre des rues-». Des textes, des images peuvent y aider «-le touriste naïf-» dont se moque un peu l’une des Illuminations («-Soir historique-»)-: l’hôtel de Cluny, au coin de la rue Victor-Cousin et de la place de la Sorbonne, où, au mois de juin 1872, il a logé dans une toute petite chambre l’hôtel existe toujours et, en 2004, une plaque commémorative y sera apposée-; la maison de Mrs. Smith, Camden Town, à Londres, que Jean-Jacques Lefrère désigne comme le «-garni de Great College Street-»(9), le dernier logis que Verlaine et Rimbaud ont partagé à Londres et devant lequel ils se sont disputés le jeudi 3 juillet 1873. Mais la capitale britannique concentre ce que la grande ville présente pour Rimbaud de plus inquiétant, de plus monstrueux, à commencer par ses ponts, que Verlaine a décrits comme «-véritablement babyloniens-» dans une lettre à Lepelletier écrite peu après leur arrivée et dont Rimbaud a transposé le «-bizarre dessin-» dans une des Illuminations, intitulée précisément «-Les Ponts-». «-Ville-», tout uniforme, «-Villes-», assemblage de contraires ou d’architectures géantes, dans ce même ensemble de poèmes en prose, gardent quelque chose de la ville de Londres sans se confondre avec elle. Et avant de la connaître, Rimbaud était hanté par la «-ville sans fin-» des Déserts de l’amour.
Est-ce encore une ville qu’Aden, où il arrive en août 1880, après avoir cherché du travail dans tous les ports de la mer Rouge et où il va être employé chez un marchand de café-? Ou est-ce encore, comme Roche, «-un triste trou-»-? Rimbaud, dans les lettres qu’il adresse à sa famille, en parle bien comme d’une ville, mais il la réduit, dans la description qu’il en fait, à «-un roc affreux, sans un seul brin d’herbe ni une goutte d’eau bonne-». Il s’y sent immédiatement «-prisonnier-» et aspire à aller au Harar, sur le plateau d’Abyssinie, à vingt jours de caravane à travers le désert après avoir traversé la mer Rouge. Le Harar est un pays, mais Harar est aussi une ville, et Rimbaud la présente comme étant «-colonisée par les Égyptiens et dépendant de leur gouvernement-» quand il y arrive, en décembre 1880, pour travailler dans la succursale de la maison mère d’Aden et avant tout, de Lyon. Alain Borer, dans son Rimbaud en Abyssinie, a montré combien Harar était une ville close, et Jean-Luc Steinmetz, dans sa biographie Rimbaud. Une question de présence, la présente comme «-la ville aux hyènes-».
Les dix dernières années de cette courte vie permettent d’assister à un va-et-vient entre Aden et Harar. Rimbaud passe plus de temps dans la seconde ville, où il est devenu plus autonome, mais il n’aime ni l’une ni l’autre, et il se plaît à s’échapper de temps en temps pour ce qui n’est plus des «-bohémienneries-», mais des expéditions à but commercial ou, mieux encore, exploratoire. Aux heures d’accablement, un nouveau nom de ville, Zanzibar, se fait porteur d’un nouveau rêve qui en restera là.
La vie littéraire
Zanzibar n’est même plus, pour Rimbaud, un rêve poétique, comme il le sera pour Apollinaire. Ce nom est pour lui, en 1887, celui d’un lieu «-où il y a des emplois-» et où, comme à Madagascar, «-l’on peut épargner de l’argent-». Pourtant pendant les années de ce qu’il est convenu d’appeler sa «-vie littéraire-», la grande ville était considérée par lui comme un lieu d’épanouissement pour la poésie. Les «-sentiers-» ne suffisaient plus, il lui fallait la «-rue-», où Baudelaire voyait passer une inconnue et où «-le grand soleil met un rubis-» dans les mains de Jeanne-Marie la communarde. Dès le 24 mai 1870, quand il aspire à rejoindre les Parnassiens, Rimbaud fait part à Banville de son espérance-: «-Dans deux ans, dans un an peut-être, je serai à Paris.-» En août 1871, il s’y imagine chargé d’ «-occupations peu absorbantes-» qui ne seront que des «-balançoires matérielles-». Il doit se réserver pour écrire, «-parce que la pensée réclame de larges tranches de temps-».
Si la vie semi-campagnarde avait été propice à des «-Promenades-» poétiques d’un nouveau genre, la capitale doit offrir un environnement, une stimulation, des moyens, un public indispensables, Rimbaud le sait, à la création littéraire. Verlaine lui ouvre tout cela, et pas seulement la maison de ses beaux-parents à Montmartre, quand il accueille l’arrivant de Charleville en septembre 1871. Il lui fait rencontrer des hommes de lettres, dont Banville, qui, dans sa bonté, le logera même quelque temps dans l’immeuble où il vit, rue de Buci. Il l’introduit dans des groupes artistiques et littéraires proches du Parnasse, comme celui des «-Vilains Bonshommes-» où Mallarmé le voit le 2 décembre 1871 et d’où il est exclu Michel Butor, «-Enfance-», la première des «-Halllucinations simples-» dans Avant-goût ii, Rennes, Ubacs, 1987, p.-9.9 Dans sa biographie de Rimbaud, p.-586. à la suite d’un éclat le 2 mars 1872. Grâce à Verlaine encore, Rimbaud a connu Charles Cros, qui, lui aussi, n’a pu supporter son attitude provocatrice quand il l’a logé chez lui, rue Séguier, mais qui accepte qu’il soit accueilli dans ce «-Club zutique-» qu’il a fondé avec ses deux frères et avec des amis. Il faudrait y ajouter des artistes, tels le photographe Carjat (celui qu’il agressa lors d’un dîner des Vilains Bonshommes, mais qui a laissé deux très belles photographies de lui), le musicien Cabaner, mêlé à l’invention des «-Voyelles-» coloriées, ou encore le dessinateur Jean-Louis Forain, qui fut même quelque temps son colocataire avec la complicité de Verlaine.
À Londres, il a fréquenté la bibliothèque du British Museum, et il a fait, grâce à son compagnon, la connaissance d’un autre dessinateur, Félix Régamey-; il y a aussi côtoyé des journalistes, des intellectuels, qui étaient souvent d’anciens communards. En revanche la rencontre avec Hugo n’est qu’une invention depuis longtemps dénoncée. Rimbaud n’avait pas besoin d’être perçu par le Mage comme «-Shakespeare enfant-» pour devenir le poète génial qu’il savait être et en qui un jour il a cessé de croire. Il est même remarquable que, malgré ces rencontres occasionnelles, et même dans le voisinage de Verlaine, il ait écrit de manière indépendante, tantôt sur le mode impertinent (dans «-Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs-», il nargue Banville), tantôt sur le mode de ce qu’il appelle lui-même «-le dégagement rêvé-». «-Fondre où fond ce nuage sans guide-»-: ce voeu, exprimé dans la conclusion de «-Comédie de la Soif-» en mai 1872, est une variante du départ du «-bateau ivre-» libéré de ses haleurs. Il est significatif aussi de la volonté d’un don de soi qui offrirait la chance de devenir ou de redevenir «-étincelle d’or de la lumière nature-».
Un tel retour à la nature ne se confond pas avec la piteuse «-contemplostate-» dénoncée dans la lettre à Delahaye de mai 1873, et pas davantage avec Les Contemplations, de Victor Hugo. C’est un retour à l’élémentaire, à l’or premier, à la lumière de celui qui, à certains moments, s’est cru «-fils du Soleil-» et a voulu «-écrire sur des feuilles d’or-». La traversée des déserts africains peut apparaître comme en totale rupture avec la vie littéraire à Paris, à Londres et même, déjà, à Charleville. Et pourtant, d’une certaine manière, elle est dans la logique de la quête de ce qu’on peut appeler, au sens le plus général du terme, «-illumination-». Et d’ailleurs, après avoir renoncé à la vie littéraire, ce que Rimbaud dira encore le mieux dans ses lettres d’Afrique, c’est l’aridité du désert et l’élémentaire pur
Une existence de damné
Cela ne l’empêche pas de parler du Harar comme d’un «-satané pays-» dans sa lettre aux siens du 18 mai 1889. L’ancienne «-saison en enfer-» a son prolongement ou son correspondant dans cette vie qu’il est venu chercher au coeur, ou au creux, de ces régions voisines de la mer Rouge.
Dans un cas comme dans l’autre, le feu s’acharne sur sa proie. En 1873, c’était la chaleur de l’été, la souffrance après les coups de feu du 10 juillet à Bruxelles-; et la venue attendue de l’automne, dans «-Adieu-», correspondait avec la fin de la saison en enfer. En 1891, Rimbaud considérera le climat du Harar comme le premier responsable de ses maux physiques, qui dès lors ne vont cesser de s’aggraver en le torturant de plus en plus. Mais cette chaleur, dont il se plaint à Aden et encore sur le plateau abyssin, ne l’a-t-il pas passionnément recherchée, en estimant qu’il ne pouvait vivre dans les Ardennes-? Bien plus, n’a-t-il pas voulu naguère «-[s’offrir] au soleil, dieu de feu-»-? «-Alchimie du verbe-», au coeur d’Une saison en enfer, et «-L’Éternité-» (sans son titre il est vrai), au coeur même de cette «-Alchimie du verbe-», rayonnent de l’éclat de «-la mer mêlée- /-Au soleil-». Mais le poète déjà a le sentiment de s’être brûlé à ce feu-là.
La vie de damné, en 1873, elle est tout cela-: l’existence décevante avec Verlaine, maintenant rejetée en même temps que le «-porc-», ou le «-pitoyable frère-» de «-Vagabonds-» dans les Illuminations-; mais aussi l’ambition de devenir un poète solaire, qui s’est brûlé les ailes, comme Icare. Il se représente, de manière dérisoire, comme «-le moucheron enivré à la pissotière de l’auberge, amoureux de la bourrache [une plante sudorifique], et que dissout un rayon-!-». La même image apparaissait dans «-Bannières de mai-», en mai 1872. Et il faut bien comprendre que si certains des poèmes du printemps et de l’été 1872 sont repris dans ce récit d’une aventure poétique qu’est «-Alchimie du verbe-», ce n’est pas dans une intention d’apologie, mais pour dénoncer en eux les signes d’une erreur. Ils devraient donc être dévalués, «-L’Éternité-» n’étant plus alors qu’«-une expression bouffonne et égarée au possible-». Or l’inverse se produit-: le lecteur et ces lecteurs supérieurs que sont les poètes d’aujourd’hui placent ces poèmes du damné au sommet de son oeuvre, et considèrent même parfois que les versions insérées dans «-Alchimie du verbe-» en sont les plus abouties. Il est légitime de se demander si celui qui écrit le récit démythificateur ne reste pas lui-même fasciné par leur éclat.
Il est d’autres damnés, ceux que le Martiniquais Frantz Fanon (1925-1961) présentera dans son livre publié l’année de sa mort comme «-les damnés de la terre-»-: Les «-nègres-» de «-Mauvais sang-», les vrais, ceux du côté desquels le Rimbaud d’Une saison en enfer se plaçait contre les Blancs-; les indigènes du Harar qui, écrit Rimbaud le 25 février 1890, «-ne sont ni plus bêtes, ni plus canailles que les nègres blancs des pays dits civilisés-», qui «-sont même moins méchants, et peuvent, dans certains cas, manifester de la reconnaissance et de la fidélité-» (il pense à Djami Wadaï, son serviteur durant les sept dernières années de sa vie). Ils sont, comme lui, des victimes de l’enfer sur terre, et plus particulièrement dans ces pays-là qui, depuis longtemps, n’ont plus rien pour lui d’un Éden.
«-L’homme aux semelles de vent-»
«-L’Enfer pour Rimbaud, c’est-: A. les autres-; B. la société occidentale-; C. le châtiment après la mort.-» À cette présentation de Claude Jeancolas(10) il convient d’ajouter ceci, qui est essentiel-: l’enfer, c’est pour lui, partout, toujours, l’endroit où il est, l’instant où il vit, et duquel il veut s’échapper. Tel Persée quand il se vit offrir par le dieu Hermès les talonnières qui devaient le transporter dans les airs, Rimbaud a peut-être rêvé d’avoir aux pieds des semelles de vent.
L’image, qu’on pourrait inférer de «-Génie-», dans les Illuminations, n’est pourtant pas de lui. À la fin de l’année 1881, Verlaine, qui ne pouvait l’oublier, s’était enquis de son sort auprès de Delahaye. Celui-ci s’était renseigné auprès de «-Mme Rimbe-», qui lui a appris qu’il était alors «-en Arabie, au Harat ou Harar-». Delahaye précise qu’il lui a écrit de nouveau pour la prier de lui communiquer «-l’adresse exacte de l’“Homme aux semelles de vent-”-»(11). Mais il sait qu’il reprend ainsi une expression forgée par Verlaine lui-même et que cela entre dans leur échange complice de dessins, de dizains, de «-coppées-», d’anecdotes, de mots anglais adaptés ou de mots français déformés. Comment ne pas s’enchanter de ces représentations de l’absent en piéton folâtre, un chapeau haut de forme sur la tête, en «-voyageur toqué-» abandonné et dépouillé à Vienne par un cocher de fiacre, en notable à pelisse trinquant avec un ours polaire, en homme tatoué, le nez traversé d’une flèche et vivant désormais chez les Cafres, ou même en roi nègre, comme s’il tendait à se mettre à la place de Ménélik, le roi du Choa-?
Alain Borer a calculé que «-la carte de ses voyages montrerait un graphique continu de l’ordre de soixante mille kilomètres-»(12). Michel Butor, très frappé par le désir qu’il a eu de revenir se marier en Europe, l’a imaginé refaisant avec sa femme tous ses voyages-: «-la ville de Paris, Allemagne, Italie, Angleterre, Chypre, l’Égypte, Aden, pour qu’elle sache, qu’elle puisse comprendre, partager, lui aussi qu’il puisse comprendre-»(13). La liste ne cherche nullement à être complète-: il faudrait y ajouter par exemple Java, quand, en 1876, après avoir gagné la Hollande, Rimbaud a signé un engagement dans l’armée coloniale néerlandaise, a débarqué à Batavia avant de déserter trois semaines plus tard et de revenir à «-l’Europe aux anciens parapets-». L’Afrique également, où il a onze fois accompagné ses caravanes.
S’envoler, le rêve icarien, a été un rêve rimbaldien. «-Mais moi, Seigneur-! voici que mon Esprit vole-», écrivait-il dans un poème non daté, assurément l’un de ses derniers poèmes en vers, «-Michel et Christine-». Le «-Zut-» initial pourrait être un clin d’oeil aux zutistes, ou un adieu à leur cercle et à leur album. La fuite du soleil, comme dans «-Mémoire-», appelle une nouvelle course-poursuite, qui n’est plus celle de la rivière, mais celle du paysage tout entier et du poète qui s’en veut indissociable. La chute, ici, n’est que la «-fin de l’Idylle-». En 1875, c’est la fin de la poésie. Mais il est, pour l’homme aux semelles de vent, d’autres façons de s’envoler.
La difficulté vient de la rareté des lettres de Rimbaud entre la fin de sa «-vie littéraire-» et l’entrée dans le cycle africain. Il est rentré de Stuttgart, où en février ou mars 1875 il a remis à Verlaine une liasse d’où proviennent les Illuminations, peu à peu mises au net à Londres en 1874. Il écrit alors à Delahaye, le 14 octobre, quelques jours avant les vingt ans à la fois attendus et redoutés, une lettre où il semble encore une fois rejeter en même temps, comme naguère dans Une saison en enfer, le «-Loyola-» (Verlaine le converti, le trop bon apôtre) et la poésie, représentée de manière caricaturale par «-Rêve-» et la «-Valse-» qui suit rêve de chambrée malodorante, valse de pioupious. Il faut attendre la longue lettre aux siens du dimanche 17 novembre 1878 (le jour de la mort de son père), annonçant le départ pour l’Égypte après le récit de la traversée du Saint-Gothard et du voyage jusqu’à Gênes, pour avoir des nouvelles de celui que Verlaine appelle «-l’OEstre-».(14)
Rimbaud l’Africain
«-Nothing de Rimbe-», constate Delahaye le 26 juin 1881, pressé par le Loyola. La dernière fois qu’il l’a vu, c’était en 1879, entre les deux séjours à Chypre. En 1886, alors que la revue La Vogue entreprend de publier certaines de ses oeuvres, la série des Illuminations est interrompue, au début de juillet-: on annonce que le poète est mort, et Verlaine lui-même n’est pas loin de le croire. il est mort au monde, en effet, du moins à un certain monde, ce monde des gens de lettres où il a un peu pénétré et pour lequel il n’a que mépris.
Au même moment pourtant, il piétine à Tadjourah, faisant preuve d’une «-patience surhumaine-» dont il ne se serait pas cru capable. Tout est retardé, sa caravane et les vieux fusils qu’il veut revendre à Ménélik, son départ pour le Choa, les livres qu’il attend, en particulier un dictionnaire de langue amharique dont il a besoin. Il imagine comme un petit paradis le pays où l’on entre une fois passée la rivière Hawache, mais il faudrait pouvoir s’envoler jusqu’à ces trois mille mètres au-dessus de la mer, où «-le climat est excellent, la vie est absolument pour rien, tous les produits de l’Europe poussent [l’expression est pour le moins curieuse-!], [et où] on est bien vu de la population-». Mais il faudra attendre près d’un an, et une fois parvenu au Choa, ce sera le temps de la désillusion. Tandis qu’il fait cinquante-cinq degrés centigrades à l’ombre, le fils du Soleil n’est plus que l’exécuteur même pas testamentaire des hommes d’affaires défunts Soleillet et Labatut, l’accompagnateur de deux caravanes vite bradées.
Le 30 juillet 1887, il explique dans une longue lettre au consul de France à Aden comment il a été amené à quitter cet Éden qui s’est révélé un Enfer. Les démons étaient «-la bande des prétendus créanciers de Labatut, auxquels le roi donnait toujours raison-». Les Furies étaient représentées par «-la famille abyssine-» de son associé disparu, «-réclam[ant] avec acharnement sa succession et refus[ant] de reconnaître sa procuration-». À Harar, où était différé auprès du gouverneur Makonnen, un parent de Ménélik, le paiement de l’argent qui lui était dû, Rimbaud a dû faire face à des «-frais et difficultés considérables-», et toujours aux poursuites de créanciers venus jusque-là. «-Je voudrais bien en finir avec tous ces satanés pays-», écrit-il d’Aden à sa famille, le 8 octobre 1887. Mais il est bien obligé de se l’avouer et de l’ajouter dans sa lettre-: «-Ce serait m’enterrer que de revenir.-»
L’ambiguïté de la situation de Rimbaud l’Africain est là. Il a cru trouver un continent à la mesure de son grand appétit d’espace. Or, où qu’il aille, il se sent pris. Arrivé au Caire, après l’échec de ses caravanes, il écrit à son employeur, Alfred Bardey, qu’il n’y restera pas-: «-Je ne puis plus rester ici parce que je suis habitué à la vie libre.-» On retrouve ainsi, sous sa plume désormais simplement informative (ce que Mallarmé appellera plaisamment «-le plumage instrumental-» dans un de ses poèmes), une expression qui consonne étrangement à ce qu’il écrivait, adolescent, à Georges Izambard, au retour de Douai, le 2 novembre 1870-:
«-Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté,
dans la grisaille. Que voulez-vous, je m’entête affreusement à adorer
la liberté libre, et… un tas de choses que “ça fait pitié-”, n’est-ce pas-?-»
Vies réelles, vies imaginaires
Qu’il s’agisse de l’une ou de l’autre partie de cette double vie, Rimbaud est toujours en retard d’une vie. «-Ah-! saperlipotte de saperlipopette-! sacristi-! moi je serai rentier-», écrivait-il dans une narration d’écolier. Bien sûr, il ne le sera jamais. En post-scriptum à sa lettre à Izambard du 25 août 1870, il marquait-: «-À bientôt, des révélations sur la vie que je vais mener après… les vacances…-» S’il s’agit de sa première fugue vers Paris, les événements vont aller plus vite que la lettre elle-même. S’il s’agit des vacances scolaires, elles seront prolongées par la guerre et, pour lui qui ne reprendra jamais ses études, elles ne cesseront pas.«-Vite-! est-il d’autres vies-?-», demande dans Une saison en enfer le damné qui n’est qu’un damné sur terre. Et «-Mauvais sang-», le texte où apparaît cette question, est un faisceau de multiples possibilités de vie. La vie de nos ancêtres les Gaulois et, dérisoire, cette «-vie française-» qui prétend être «-le sentier de l’honneur-». La vie du croisé, la vie du lépreux, la vie du reître, quand il prétend remonter dans le passé de sa race. La vie des Blancs, la vie des Noirs, et la vie de celui qui choisit d’entrer «-au vrai royaume des enfants de Cham-» et donc, sur le seul mode du fantasme pour l’instant, de devenir Rimbaud l’Africain. Il y a encore «-la vie dure, l’abrutissement simple-», et, fallacieuse, celle promise par la religion catholique aux élus.
Tout entier, le livre de 1873 sera consacré aux vies multiples, peut-être parce qu’il se situe à un moment de crise sans doute la plus grave que Rimbaud ait traversée , à une date cruciale et à un carrefour non seulement de son existence, mais de son devenir d’écrivain. «-À chaque être, écrit-il dans “Alchimie du verbe”, plusieurs autres vies me semblaient dues.-» Ce qui est un dû pour tous l’est d’autant plus pour lui-même.
Curieux d’autres langues, d’autres civilisations, d’autres littératures, il s’est visiblement intéressé aux religions anciennes de l’Inde. La preuve en est donnée par la série de trois poèmes en prose regroupés dans les Illuminations sous le titre précisément de «-Vies-». Le début du premier de ces textes évoque ce pays où il n’est jamais allé, sinon en imagination d’après ses lectures-:
«-Ô les énormes avenues du pays saint, les terrasses du temple-!
Qu’a-t-on fait du brahmane qui m’expliqua les Proverbes-?
D’alors, de là-bas, je vois encore même les vieilles-! Je me souviens
des heures d’argent et de soleil vers les fleuves, la main de la campagne
sur mon épaule, et de nos caresses debout dans les plaines poivrées.-»
La vie de saint, ou plutôt sa vie en saint est toujours pour lui créatrice d’espace («-Enfance-» iv-: «-Je suis le saint, en prière sur la terrasse, comme les bêtes pacifiques paissent jusqu’à la mer de Palestine-»). Mais cet espace est caractérisé comme étant celui où les brahmanes expliquaient et expliquent toujours les Proverbes, non pas le Livre des Proverbes dans la Bible, mais les sutras védiques. Le passé se prolonge dans un présent qui en conserve la trace vivace. Le déplacement se fait de là-bas vers ici, comme celui de la Migration («-Die Wanderung-») dans la poésie de Friedrich Hölderlin. La mémoire va chercher dans l’immémorial et en ramène des moments lumineux («-les heures d’argent et de soleil-»), des figures («-les vieilles-»), une présence aimée où, comme dans ce poème de 1870, «-Sensation-», toute féminité se fond dans la nature, la «-compagne-» dans la «-campagne-».
«-Vies-» ii fait maintenant le portrait du poète en «-gentilhomme d’une campagne aigre au ciel sobre-», celle de Roche cette fois, et de la ferme maternelle grandie en un manoir. Le souvenir rapporte des moments de la vie d’un fils du Nord, correspondant à des épisodes réels, ou transformés, ou imaginaires, de son enfance et de son adolescence-: «-l’enfance mendiante-», «-l’apprentissage-» ou «-l’arrivée en sabots-», «-des polémiques-», «-cinq ou six veuvages-» (entendons sans doute-: ruptures avec celles qui sont appelées ailleurs «-Mes Petites amoureuses-», Nina et les autres), «-quelques noces-» (des fêtes fortement arrosées). Humain, trop humain, tout cela-? Non, car Rimbaud veut qu’en lui le rire soit un héritage du fameux rire des dieux, donc une part de ce qu’il peut y avoir de divin en lui. «-Je ne regrette pas, écrit-il, ma vieille part de gaîté divine.-» Elle trouve à s’exprimer dans le scepticisme (qui n’est pas nécessairement gai), dans la «-parade-» (c’est le titre d’une autre des Illuminations), dont il prétend avoir seul la clef, comme il prétend dans «-Vies-» ii avoir trouvé la clef de l’amour, ou quelque chose qui en tienne lieu.
«-Vies-» iii évoque plus systématiquement l’apport des livres.
1 Herman Melville, Carnets de voyage (1856-1857), traduit de l’anglais par Philippe Jaworski, Mercure de France, 1993 (Alexandrie, mercredi 8 janvier 1856).
2 Arthur Rimbaud, OEuvres complètes, éd. d’Antoine Adam, Paris, Gallimard, coll. «-Bibliothèque de la Pléiade-», 1972, p.-818, 820.
3 Depuis le mois d’août précédent, Chypre n’était plus sous la domination turque, mais était administrée par un gouverneur général britannique.
4 Arthur Rimbaud, OEuvres complètes, éd. d’Antoine Adam, Paris, Gallimard, coll. «-Bibliothèque de la Pléiade-», 1972. Préface, p.-xlix.
5 «-Obligé de parler leurs baragouins-», écrit-il au sujet des indigènes d’Abyssinie dans sa lettre aux siens du 4 août 1888* (701).
6 C’est le point de départ et le fil conducteur du livre de Dominique de Villepin, Éloge des voleurs de feu, Gallimard, coll. «-Bibliothèque des idées-», 2003.
7 Publiée par Jean Voellmy aux éditions Gallimard en 1965, rééditée en 1995 (collection «-L’imaginaire-»), elle n’a pu être reprise que dans l’édition de la Pléiade des OEuvres complètes.
8 Michel Butor, «-Enfance-», la première des «-Halllucinations simples-» dans Avant-goût ii, Rennes, Ubacs, 1987, p.-9.
9 Dans sa biographie de Rimbaud, p.-586.
10 Une saison en enfer, étude de l’oeuvre, Hachette, 1998.
11 Lettre adressée par Delahaye à Verlaine le 31 décembre 1881, citée par Jean-Jacques Lefrère, p.-717.
12 Alain Borer, Rimbaud. L’heure de la fuite, Gallimard, coll. «-Découvertes-», 1991, p.-73.
13 Michel Butor, Avant-goût ii, op. cit., p.-10.
14 L’oestre est un insecte qui pique le bétail.