La signature d’Arthur Rimbaud varie, dans les manuscrits qu’on a conservés de lui. Si le nom de l’élève était indiqué froidement, et même sobrement, «-A.-Rimbaud-», dans Le Moniteur de l’enseignement secondaire, spécial et classique, Bulletin officiel de l’académie de Douai, qui publia ses compositions en vers latins primées et même une traduction des premiers vers du De natura rerum calquée sur celle de Sully Prudhomme, l’amoureux de la poésie qui veut être poète à son tour signe «-Arthur Rimbaud- » la lettre qu’il adresse au maître du Parnasse contemporain, Théodore de Banville, le 24 mai 1870. Pour le premier des trois poèmes qu’il y insère, un texte sans titre, «-Par les beaux soirs d’été…-», il se contente pourtant d’inscrire ses initiales-: «-A.-R.-». Celles-ci sont précédées d’une signature parasite, «-Alcide Bava-», pour le nouveau poème et pour la nouvelle lettre qu’il adresse à Banville le 15 août 1871. Il récidive dans l’Album zutique, oeuvre collective d’un groupe joyeux d’écrivains ayant le sens et le goût de la plaisanterie et de la supercherie-; mais c’est pour placer au-dessus de ses initiales le nom du poète qu’il parodie gentiment ou cruellement, «-zutiquement-» toujours-: Paul Verlaine, Albert Mérat (avec la collaboration de P. V.), Armand Silvestre, Léon Dierx (futur prince des poètes à la mort de Mallarmé, en 1898), Louis-Xavier de Ricard, Louis Ratisbonne, et, plusieurs fois, François Coppée. Quelquefois, dans l’album, il se contente de «-A.-R.-», comme s’il se moquait de lui-même ou d’un Rimbaud devenu fantomatique.
Car il semble toujours près de s’évaporer, ce poète qui très tôt se cache à demi sous un pseudonyme ou, mieux, sous un hétéronyme, comme plus tard Fernando Pessoa. Dans la deuxième lettre à Banville, il prend malicieusement congé de celui qui ne lui a pas accordé assez d’attention, et la date du 15 août est choisie à dessein pour cela-: c’est l’assomption du Parnassien qu’il aurait pu être et qui choisit de disparaître. Veut-on une confirmation, autrement cruelle-? Voulant rompre définitivement avec «-CE PASSANT CONSIDÉRABLE-» Verlaine, après les deux coups de revolver que ce doux violent a tirés sur son amant fuyant le 10 juillet 1873 à Bruxelles, il lui prête la voix et les délires d’une «-Vierge folle-» qui assiste, par un curieux retournement, à «-l’assomption de [s]on petit ami-»*. Pour un peu, on daterait du 15 août 1873 ce texte où il a voulu faire entendre non pas sa propre voix, mais «-la confession d’un compagnon d’enfer-»*.
Certes, Verlaine avait pris l’initiative de la fuite quand, le 3 juillet 1873, il avait planté là Rimbaud, devant la triste façade de la maison de brique de la Great College Street, Camden Town, à Londres, où le «-drôle de ménage- » était abrité par une logeuse inévitablement nommée Mrs. Smith. Il lui avait peut-être même jeté à la figure la paire de harengs qu’il venait d’acheter pour leur déjeuner. Mais Rimbaud ne s’y était pas trompé. Il savait que son compagnon provisoire était plus un sédentaire qu’un nomade, un «-assis-» même qui avait été titularisé comme «-expédition-naire de l’ordonnancement-» au Bureau des budgets et comptes de la Ville de Paris le 1•. janvier 1865, avait été promu «-commis rédacteur-» en décembre 1870 et était resté au service de presse de l’Hôtel de Ville durant l’insurrection de la Commune, donc entre le 18 mars et le 28 mai 1871. Verlaine, il le savait aussi, se cherchait toujours des refuges-: la vie conjugale avec Mathilde et les beaux-parents Mauté, rue Nicolet, à Montmartre, était celle d’un ménage pas drôle du tout.
La jeune femme et sa mère étaient venues relancer et rechercher Verlaine quand il s’était laissé aller à «-voillag[er] vertigineusement-»(1) avec Rimbaud à partir du 7 juillet 1872. Dès le 21 elles arrivaient à Bruxelles, descendaient sur le quai de la gare du Midi et s’installaient au Grand Hôtel Liégeois, dont Verlaine avait précipitamment éloigné le «-petit ami-». «-Birds in the Night-», cette série de sept poèmes au faux air de Bonne Chanson que Verlaine placera au coeur des Romances sans paroles, le recueil qu’il a élaboré dans le voisinage de Rimbaud, évoque avec un parfait mauvais goût les ébats des époux-:
«-Je vous vois encor.
J’entr’ouvris la porte.
Vous étiez au lit comme fatiguée.
Mais, ô corps léger que l’amour emporte,
Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.
Ô quels baisers, quels enlacements fous-!-»(2)
Il n’est pas impossible que la cage bruissante d’oiseaux, et d’oiseaux plus criards que charmeurs («-ô ia io, ia io-!-»), la «-cage de la petite veuve-», dans un poème de Rimbaud daté de «-juillet-» (à n’en pas douter, 1872), «-Bruxelles, Boulevar[d] du Régent-», soit celle où le faible Verlaine s’est laissé prendre. Cet admirable poème qui invite au silence et peut-être aussi à faire silence serait alors un poème de la vengeance, le coup de griffe de «-la petite chatte blonde-», la chatte «-féroce-», identifiée plus tard avec Rimbaud par l’ex-madame Paul Verlaine(3). Et «-Vagabonds-», l’un des poèmes en prose des Illuminations, viendra, sans doute après l’incident du 10 juillet 1873, confirmer que le «-pitoyable frère-» n’était pas capable de retrouver la liberté essentielle, qu’il restait prisonnier de la «-salle-» (la chambre, le bouge plutôt) et de la «-paillasse-».
Rimbaud jouit d’une tout autre mobilité, même s’il lui arrive de subir les contraintes de l’existence. Très tôt, la promenade, la fugue, la rêverie aussi l’ont entraîné «-loin, bien loin, comme un bohémien-». C’est ce qu’il exprimait déjà dans le premier des trois poèmes adressés à Banville et daté du 20 avril 1870 (mars, dans la «-seconde-» version, «-Sensation-»), ce poème qui, précisément, était signé seulement «-A.-R.-». En famille ou en dehors de la famille, il redoute par-dessus tout l’enfermement dans la chambre, «-la chambre nue aux persiennes closes-», ou dans le grenier ou dans la chambrée (d’où son peu de sympathie pour le service militaire). Dans la chambre du «-Jeune ménage-» (poème daté du 27 juin 1872), il redoute «-la fée africaine qui fournit […] les résilles dans les coins-». De la «-salle-» où logent les «-Vagabonds-», il cherche à s’évader en «-gagn[ant] la fenêtre-» et en imaginant un tout autre décor.
Il représentera dans «-Génie-», le poème qui est le plus souvent placé par les éditeurs à la fin des Illuminations, un être essentiellement mobile, insaisissable, la figure du «-dégagement rêvé-». Yves Bonnefoy, qui le considère comme «-un des plus beaux poèmes de notre langue-», dans son Rimbaud de 1961, y assiste avec nous, comme l’a voulu l’auteur, au «-passage rapide, au moment où il se laisse entrevoir, où il peut s’effacer, où il existe vraiment, [d’]un être qui ne connaît plus de limites, plus de lieu, plus d’infirmité temporelle-». Et Philippe Sollers, qui salue, dans ses propres Illuminations de 2003, «-le jour G-», celui de «-Génie-», est attentif à ce qui est désigné dans le texte comme «-terrible célérité-»-: nous sommes, commente-t-il, dans «-un mouvement ultra-rapide, celui de la perfection des formes-».(5) On ne peut oublier non plus «-Ô saisons, ô châteaux-», l’admirable poème qui a parfois été intitulé «-Bonheur-», mais ne porte pas de titre, le dernier cité par Rimbaud lui-même à la fin d’«-Alchimie du verbe-», ce bilan d’une aventure poétique qu’il a placé dans Une saison en enfer, donc après la rupture avec Verlaine. Il y chante, sur le mode d’un apparent lamento auquel on ne peut tout à fait croire, «-l’heure de [l]a fuite-» fuite du bonheur, fuite de la vie sans doute, mais aussi fuite d’un être toujours mouvant comme lui. Et on comprend qu’Alain Borer en ait fait en 1991 le sous-titre d’un de ses livres sur Rimbaud.(6)
1991 était l’année du centenaire de la mort du poète, de ce qui est appelé dans cette manière de chanson néante «-l’heure du trépas-», associée à «-l’heure de [l]a fuite-». 2004 nous offre au contraire l’occasion, plus joyeuse, de célébrer le cent cinquantième anniversaire de sa naissance. Si «-Génie-» représente le sien, celui d’un être perpétuellement en fuite, d’un «-je-» lui-même surpris de devoir céder la place à «-un autre-», comme il l’a découvert en mai 1871, nous avons, ainsi qu’il nous y invite, à «-le héler-» et à chercher à «-le voir-», quitte parfois à «-le renvoyer-» aussi, pour n’être pas victime de ce qu’il abhorrait, l’idolâtrie. Aussi ne saurait-on faire grief à Stéphane Mallarmé d’avoir parlé de Rimbaud, en 1896, donc quatre ans après sa disparition, plus de vingt ans après celle de la création poétique en lui, comme de «-ce passant considérable-».(7) Ce n’était pas une formule à l’emporte-pièce, une facilité pour journal américain, encore moins une lubie d’astronome. Il était difficile de mieux exprimer l’«-éclat-» de ce génie, le «-magique effet-» qu’il a produit sur une époque qui n’était sans doute pas préparée à l’entendre, et son caractère unique-: «-Un météore, allumé sans motif autre que sa présence, issu seul et s’éteignant.-»
C’est cette présence d’un absent, d’un disparu et aussi d’un génie à éclipses, que nous allons nous efforcer de cerner en parcourant non seulement sa vie, mais ses vies, en le montrant en proie à l’oeuvre dévorante, en regardant avec lui et en souvenir de lui de merveilleuses images. Ces titres de nos chapitres successifs, nous les avons empruntés au texte rimbaldien lui-même, nous les avons cueillis sous les pas du «-passant considérable-».
1 «-Je voillage vertigineusement-», écrivait en juillet Verlaine, avec cette orthographe elle aussi en liberté, en tête d’une lettre à son ancien condisciple et ami Edmond Lepelletier, qui habitait le même immeuble que Mme Verlaine mère, 26, rue Lécluse, à Paris. (OEuvres complètes de Verlaine, éd. de Henry de Bouillane de Lacoste et Jacques Borel, Le Club du Meilleur Livre, 1959, t. i, p.-976.)
2 Paul Verlaine, cinquième poème de «-Birds in the Night-», dans Romances sans paroles, recueil rassemblant des pièces écrites entre le début de 1872 et le 4 avril 1873 («-Beams-»), publié en 1874, après l’emprisonnement de l’auteur, par les soins de son ami Edmond Lepelletier, qui obtint de lui qu’il biffât la dédicace à Rimbaud. Éd. cit.-: OEuvres complètes de Verlaine, op. cit., t.-i, p.-270-271. Voir aussi Romances sans paroles, suivi de Cellulairement, éd. critique d’Olivier Bivort, Lgf, Le Livre de poche, 2002, p.-113.
3 C’est sous ce nom ridicule que Mathilde a signé son livre Mémoires de ma vie, Flammarion, 1935. On y lit ceci, p.-204, dans un passage où elle crache sa haine pour Rimbaud et l’oppose à un autre compagnon de Verlaine, le dessinateur Jean-Louis Forain, dit -«-Gavroche-», qui partagera avec Arthur une chambre rue Campagne-Première, dans le quartier de Montparnasse, au début de 1872-:
«-Un jour, Verlaine rentrant me tint ce singulier discours-: Quand je vais avec la petite chatte brune je suis bon, parce que la petite chatte brune est très douce-; quand je vais avec la petite chatte blonde, je suis mauvais, parce que la petite chatte blonde est féroce. J’ai su que la petite chatte brune, c’était Forain, et la petite chatte blonde, Rimbaud. »
4 Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même, Le Seuil, coll. «-Écrivains de toujours- », 1961-; nouvelle éd., Rimbaud, 1994, p.-143-144.
5 Philippe Sollers, Illuminations. À travers les textes sacrés, Robert Laffont, 2003, p.-90.
6 Alain Borer, Rimbaud. L’heure de la fuite, Gallimard, coll. «-Découvertes-», 1991.
7 «-Arthur Rimbaud, lettre à M. Harrison Rhodes-», publié dans la revue que dirigeait cet Américain, The Chap Book, Chicago, vol. ii, nº-1, 15 mai 1896. Texte repris en volume dans Divagations en 1897. Voir Mallarmé, Igitur,Divagations, Un coup de dés, Préface d’Yves Bonnefoy, Gallimard, coll. «-Poésie- », 1976, p.-123. Philippe Sollers a minimisé la portée de cette formule dans son livre, p.-120.