Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Jacques Prévert / Artisan du langage
 

 précédent | suivant 

«Au raturant de la plume et d’un stylo»

Le cliché le plus faux et le plus tenace au sujet de Prévert le présente écrivant comme il parlait, rédigeant ses textes au fil de la plume. Or, si sa conversation était des plus brillantes - «faite de saillies, de noires malices et d’un jeu verbal enragé», disait Bataille - et s’il y avait, bien sûr, des ressemblances entre ses manières de parler et d’écrire, il était d’une grande exigence envers lui-même quand il écrivait. Le malentendu est sans doute venu de son habitude, quand il rencontrait quelqu’un qui lui était sympathique, de rédiger un court poème dont il faisait cadeau à l’ami rencontré. Mais quand il s’agissait de publier un texte, il le travaillait, soucieux du mot juste, du rythme, de la structure de l’ensemble. De cette minutie témoignent les brouillons (à ne pas confondre avec les manuscrits au net recopiés pour l’impression), et les dactylographies qui ne correspondent pas toujours à la version publiée. Il existe, par exemple, trois formes du fameux «Inventaire» : la première, dactylographie datée de 1938, est intitulée «Statistiques» et diffère beaucoup du texte définitif. Ces versions antérieures sont souvent d’un grand intérêt : ainsi, celles de «Cœur de docker», publié dans Histoires et d’autres histoires, montrent, à travers trois rédactions successives (dont une manuscrite), une modification des niveaux de langage (on passe d’un long texte qui utilise beaucoup l’argot et relève d’un réalisme trivial à un langage simplement familier et enfin à une forme épurée, elliptique et concise). Quant aux dossiers pour les souvenirs d’enfance, ils comportent de nombreux plans, des brouillons abondamment raturés (le même paragraphe est réécrit jusqu’à six ou sept fois), de multiples notes. «Je n’écris pas au courant de la plume des oiseaux, j’écris au raturant de la plume d’un stylo», a-t-il précisé dans «Les chiens ont soif» (Fatras).