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Jacques Prévert / Le langage démasqué
 

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Se méfier des lieux communs

Prévert remet en question le langage stéréotypé qui, estime-t-il, fait entrave au progrès. Les personnages qui, dans ses films ou ses textes, accumulent les clichés sont la plupart du temps méchants et bornés, tournés vers le passé. Le diable lui-même n’échappe pas à ce travers. Quand, dans Les Visiteurs du soir, il prend l’apparence de Gilles, le jeune homme dont Anne est amoureuse, celle-ci le démasque en l’entendant proférer des banalités : «Vous êtes belle comme le jour... je vous aime à la folie... donnez-moi vos lèvres !» La jeune fille le repousse et répond : «Vous ressemblez à Gilles, vous avez pris la voix de Gilles ; mais Gilles ne dirait pas les choses que vous dites.» Dans «C’est à Saint-Paul-de-Vence» (Histoires et d’autres histoires), le poète fait un collage de platitudes et de citations éculées pour évoquer la conversation de notabilités qui parlent pour ne rien dire : «[...] quelle foule quelle chaleur et quel malheur un ami de vingt ans évidemment nous étions un peu en froid mais qu’est-ce que ça peut faire devant la mort est-ce que cela compte ces choses-là vraiment c’est peu de chose que l’homme ah ! oui peu de chose vous pouvez le dire peu de chose et nous traversons une vallée de larmes...» Mais comment faire pour échapper aux clichés ? En les abordant, suggère-t-il, avec une distance critique, et en les détournant de leur sens initial : «Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage à demain si on ne vous paie pas le salaire d’aujourd’hui.» Il nous invite aussi à inventer des aphorismes nouveaux : «Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple.» Et s’il lui arrive d’utiliser les expressions les plus usées, c’est pour les rajeunir, soit en les prenant au pied de la lettre - «Ils ne sont pas dans leur assiette» («La Cène») -,soit en jouant sur les homonymies - «De deux choses lune /l’autre c’est le soleil».