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Jacques Prévert / Autodidacte
 

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Goûts et rejetés littéraires

Prévert a quitté l’école après le certificat d’études. Il aimait à dire qu’il avait fait ses humanités dans la rue et avec les surréalistes. Il aurait pu ajouter : avec mon père et ma mère. Suzanne lui a donné le goût des contes et du merveilleux; André, qui apportait chaque jour des livres à la maison, lui a fait notamment partager son enthousiasme pour Zola et pour Mirbeau. Durant toute sa vie, il ne cesse de lire, non seulement les auteurs français, mais aussi les étrangers; il les cite, y fait de subtiles allusions. Souvent, ils lui inspirent des textes. «Le Miroir brisé», évocation d’«un petit homme de la jeunesse» qui retrouve une voix aimée à travers un miroir brisé, s’éclaire à la lumière d’un passage de Sodome et Gomorrhe, de Proust, où le narrateur, en se penchant sur ses bottines, a la soudaine impression d’entendre sa grand-mère morte, retrouvée «comme dans un miroir». Or, le texte de Prévert est publié quatre mois après la mort de sa mère. «Noces et banquets», dédié à William Blake, fait plusieurs références à l’homme et à l’œuvre. Mais on ne pourrait donner la liste de tous les écrivains cités ou évoqués dans les écrits de Prévert tant ils sont nombreux. Y apparaissent ceux qu’il aime (entre autres Hugo, Nerval, Poe, Dostoïevski, Melville, Garcia Lorca, Virginia Woolf, Ruth Rendell... sans oublier les contemporains et amis comme Eluard, Breton, Michaux, Char, Artaud, Desnos...), mais aussi ceux qu’il déteste et qu’il lit néanmoins avec attention (notamment Pascal, Bossuet, Mauriac, Claudel, Cocteau...). Dans «La Boutique d’Adrienne», hommage rendu en 1956 à la libraire Adrienne Monnier, il propose un époustouflant collage de titres et de noms de personnages, qui en dit long sur ses connaissances littéraires et son amour des livres.

La peinture

Comme la littérature, la peinture occupe une large place dans l’œuvre de Jacques Prévert. Il s’intéresse aussi bien aux miniatures du Livre du cœur d’amour épris (1457) de René d’Anjou et aux œuvres de Piero di Cosimo (1462-1521) qu’à Botticelli (1445-1510) ou au Douanier Rousseau (1844-1910) dont il aime tout particulièrement La Bohémienne endormie. Mais les peintres les plus présents dans ses textes sont ses contemporains. Il fait des livres avec eux (Miró, Ernst, Calder, Braque, Chagall, Ribemont-Dessaignes...), présente leurs œuvres (Labisse, Magritte, Jorn, Nicolas de Staël, Vasarely, Giacometti, Fromanger, Recalcati, Topor...), multiplie les allusions à leurs dessins et à leurs peintures. C’est, semble-t-il, de Picasso et de Miró qu’il se sent le plus proche. Il partage nombre des révoltes de Picasso, propose souvent, à la manière du peintre, des images déconstruites puis réinventées, donne des points de vue inhabituels sur les êtres et les paysages, associe des éléments qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, tente de réconcilier les contraires. Avec Miró, la ressemblance est encore plus saisissante car, lorsqu’il parle du peintre - notamment dans le très beau livre intitulé Joan Miró (1956) -, Prévert parle de lui-même : le Catalan est resté «enfant ébloui», son œuvre possède la «mystérieuse évidence», l’«insolence insolite de la simplicité», il est lucide, rêveur, il peint les cris, joue «de grands soleils noirs de plus en plus stridents», s’est fait éreinter par les critiques, qui ont essayé de le classer sans y réussir. «Il y a un miroir dans le nom de Miró», constate-t-il, sans doute parce qu’il se reconnaît dans ce miroir Miró.

La musique

Dans les films dont Prévert a écrit les dialogues, les personnages qui aiment la musique classique sont souvent des êtres nuisibles. Zabel (Michel Simon), protagoniste du Quai des brumes, vieillard libidineux et assassin, passe des heures à écouter de la musique religieuse. Dans Les Enfants du paradis, Garance (Arletty), forcée de devenir la maîtresse du sinistre Édouard de Montray (Louis Salou), ne chante jamais devant lui ses chansons préférées car il n’aime «que la grande musique». Monsieur Sénéchal, ancien collaborateur qui ne semble pas regretter son passé, affiche également, dans Les Portes de la nuit, son enthousiasme pour la musique classique. Est-ce à dire que Prévert détestait ce genre de musique ? Les livres et recueils à partir de 1951 attestent le contraire. Peut-être parce que le goût du poète pour cette musique-là se précise après la guerre. Il n’en est pas moins, alors, très réel et se poursuivra jusqu’à la fin de sa vie. Ainsi, Grand Bal du printemps (1951) est-il placé, dès le texte initial, sous le signe de Stravinsky, le photographe Izis, dont les images accompagnent les poèmes, étant comparé à «un colporteur d’images /[...]/ qui joue à sa manière /surtout en hiver /le Sacre du Printemps»; et Charmes de Londres (1952) commence par un extrait de la partition de Water Music, de Haendel. Par la suite, les références musicales apparaîtront çà et là, entre autres aux Quatre Saisons de Vivaldi dans La Pluie et le Beau Temps (1955), à Wozzeck de Berg dans Fatras (1966), aux Carmina Burana de Orff ou à Hymnen de Stockhausen dans Choses et autres (1972). Au cours de l’été 1974, invité par Arnaud Laster à composer pour la radio un programme musical à partir de ses goûts, il proposera peu de chansons, préférant faire entendre la musique qu’il a appréciée, semble-t-il, assez tard.