
Naissance dun scénariste-dialoguiste Si Jacques Prévert publie fréquemment des textes et des poèmes dans des revues au cours des années trente, il se fait surtout connaître à cette époque par ses scénarios et dialogues de films. En 1932, son frère, Pierre Prévert, réalise Laffaire est dans le sac, dialogues de Jacques qui a adapté le scénario dun mystérieux Hongrois (Akos Rathony). Une des séquences, devenue classique, montre un patriote (Jacques Bernard-Brunius) dans la boutique dun chapelier (Carette), auquel il demande un authentique «béret français». Le vendeur réussit à lui vendre une casquette, discrètement retournée. Mais les anciens combattants napprécièrent pas cet humour. Avec Richard Pottier, réalisateur injustement méconnu aujourdhui, Prévert samuse à modifier, voire à inverser les situations sociales. Si jétais le patron (1934), adapté anonymement par lui dun film allemand de J.A.Hübler-Kahla, raconte lhistoire dun ouvrier qui est propulsé à la tête de son usine par le principal actionnaire, aux contacts humains faciles, surtout quand il a bu; Un oiseau rare (1935), adapté (et signé, cette fois) dun sujet dErich Kästner ayant donné lieu à un roman et à une pièce, relate les mésaventures dun riche industriel qui se met en tête de se faire passer pour un pauvre et prête involontairement son rôle de riche à un garçon sans le sou. Remarquons que, si les films réalisés par Richard Pottier sont des adaptations, leur sujet est révélateur dun point de vue cher au scénariste-dialoguiste : la valeur des êtres est souvent inverse de leur position sociale, et les véritables seigneurs se trouvent parmi le peuple. Le Crime de Monsieur Lange, dont il écrit les dialogues pour Jean Renoir en 1935, joue à nouveau du déplacement des rôles : les employés dune imprimerie profitent de la disparition de leur patron, quils croient mort, pour fonder une coopérative.Jacques Prévert et Marcel Carné Le jeune réalisateur Marcel Carné a assisté à une représentation de La Bataille de Fontenoy par le groupe Octobre. Séduit par lhumour percutant des réparties, il ira demander à lauteur dadapter un scénario de Pierre Rocher, Jenny, et den écrire les dialogues. Nous sommes en 1936. Cest le début dune collaboration harmonieuse qui va durer plus de dix ans et produire des chefs-duvre : Drôle de drame (1937), Le Quai des brumes (1938), Le jour se lève (1939), Les Visiteurs du soir (1942), Les Enfants du paradis (1945), Les Portes de la nuit (1946). Auxquels il convient dajouter La Marie du Port (1949), moins connu car Prévert na pas signé sa participation à ladaptation (dune nouvelle de Simenon) et aux dialogues. On a parfois décrété que les images raffinées et esthétisantes de Carné saccordaient mal avec le style direct et populaire des dialogues de Prévert. Cétait méconnaître la richesse et la variété de ce style qui allie humour et poésie, onirisme et notations réalistes, lyrisme et fantaisie, qui donne limpression dêtre immédiat et spontané mais résulte dun travail minutieux. Georges Sadoul a parlé de «réalisme poétique» en évoquant lassociation Prévert-Carné, Pierre Mac Orlan dira «fantastique social». Ces désignations reflètent bien la dualité de ces films, où des personnages issus de milieux modestes évoluent dans les décors inquiétants et splendides de Alexandre Trauner, portés par la musique de Maurice Jaubert ou de Joseph Kosma. Quils errent dans une brume qui les dévore, se réfugient au sommet dun immeuble gigantesque qui les isole, ou tentent de trouver une issue dans une foule qui les sépare, les protagonistes sont souvent les victimes de personnages destructeurs, le plus souvent possessifs et jaloux, incarnations dune société oppressive. Les dialogues suggèrent pourtant des voies de salut : la solidarité, la révolte, le refus des conventions, lamour dans le respect de lautre et de sa liberté. Cinéma et littérature Jacques Prévert a écrit un texte pour dire à quel point la littérature faisait partie de sa vie («La Boutique dAdrienne»). Cet amour des livres et de ceux qui les écrivent se manifeste dans plusieurs films auxquels il a participé. Son adaptation de LHôtel du libre échange (1934) pour Marc Allégret lui permet de faire partager son admiration pour Feydeau, ses dialogues de Lumière dété (1943) pour Jean Grémillon font plusieurs références à Shakespeare; de même, ceux des Enfants du paradis pour Carné et des Amants de Vérone (1948) pour André Cayatte. Parfois il séloigne de luvre originale, moins parce quil veut prendre ses distances avec elle que par un phénomène habituel chez lui : un texte qui linspire lui suggère dautres voies. Ainsi tout en partant du roman de Mac Orlan, il remodèle les personnages du Quai des brumes (1938), mais sans trahir latmosphère de lécrivain, comme en témoignera lapprobation «sans réserves» de celui-ci. Quelquefois, luvre adaptée sert de point de départ : par exemple La Bergère et le Ramoneur, conte très court dAndersen, donne lieu à un dessin animé de long métrage réalisé par Paul Grimault (projeté en 1953 dans un montage désavoué par les auteurs, le film paraîtra en 1980 dans une version conforme à leurs vux, intitulée Le Roi et lOiseau). Ce goût des contes et du merveilleux se confirme avec dautres adaptations dAndersen : celle du Petit Soldat (1948), également dessiné par Grimault, du Petit Claus et le Grand Claus, réalisé en 1964 par Pierre Prévert. Pour Notre-Dame de Paris (1956) de Jean Delannoy, il reste plus fidèle à luvre originale. Ladaptateur-scénariste se sent proche de Hugo, avec lequel il partage notamment le rejet des dogmes et des perversions quils entraînent, la tendresse pour les personnages issus du peuple, lironie et le sens du grotesque. Unité de loeuvre de scénariste-dialoguiste La collaboration fructueuse et dominante avec Carné a occulté le travail de Jacques Prévert avec dautres réalisateurs et accrédité lidée que son activité de scénariste-dialoguiste avait cessé après 1946. Il a pourtant travaillé pour un grand nombre de metteurs en scène, connus ou inconnus, montrant tout au long de ses associations diverses, la cohérence de son parcours. Les films auxquels il participe offrent tous ce ton prévertien aisément reconnaissable - ironie, jeu sur les mots, déformation des lieux communs, remise en question des généralisations abusives, paroles damour et dhumour... Les thèmes se répondent et senrichissent dun film à lautre. Les Disparus de Saint-Agil (1938), réalisé par Christian-Jaque, privilégie lunivers poétique et créatif de lenfance, et LEnfer des anges (1939), du même réalisateur, traite de lenfance opprimée et misérable; Sortilèges (1945), toujours de Christian-Jaque, nous plonge dans des atmosphères étranges et envoûtantes de superstitions anciennes que lon retrouvera dans le sketch «Agnès Bernauer» pour Les Amours célèbres (1961) de Michel Boisrond. Dans ce scénario comme dans celui des Amants de Vérone pour Cayatte, Prévert redit à quel point il est persuadé que lamour doit se vivre même sous la menace et dans limminence de la mort; Adieu Léonard (1943), réalisé par Pierre Prévert, allie le goût des intrigues romanesques et le rêve dune société libertaire. La Maison du passeur, du même réalisateur (1965), se moque des anciens combattants, déjà raillés dans Laffaire est dans le sac (1932), et des fous de guerre évoqués également dans «Agnès Bernauer». LArche de Noé (1946), réalisé par Henri Jacques, démontre que le génie inventif vient du peuple, propos déjà illustré par Si jétais le patron (1934), de Richard Pottier. | ||||
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