Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Jacques Prévert / Le surréalisme
 

 précédent | suivant 

Une période de gestation

Jacques Prévert partage, de 1925 à 1929, les activités du groupe surréaliste. Cet autodidacte qui a abandonné l’école peu après le certificat d’études n’aime ni les maîtres ni les examens, mais échange volontiers ses impressions de lecture, parle des films qu’il a vus, des peintres qu’il découvre. Il s’en prend à ce qu’il appelle les «grandes supercheries sacrées» : l’armée, les religions, la police; se plaît à débattre et, au besoin, n’hésite pas à se battre. Par chance, ses nouveaux amis sont, comme lui, insoumis, curieux de tout, contestataires. Quand Breton ne voudra plus partager mais imposer, Prévert s’éloignera. Pourtant, s’il a peu écrit pendant ces années, elles ont été pour lui une période de gestation, mot qu’emploiera justement Breton : «Je ne sais pas de gestation plus légère que celle qui devait aboutir à mettre au jour Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France, ou Je ne mange pas de ce pain-là, ou Exercices de style. Là fut le véritable alambic de l’humour au sens surréaliste.» L’association avec Benjamin Péret, le plus violent dans l’anticléricalisme, et Raymond Queneau, ce gourmet des mots, qui avouera avoir été influencé par le futur auteur de Paroles, est judicieuse. Mais il fallait que Prévert se libérât de ce personnage trop étouffant qu’était André Breton, pour devenir tout à fait lui-même. L’éclat de colère joyeux intitulé «Mort d’un Monsieur», écrit contre le «pape» du surréalisme en 1930, riche en références culturelles, jeux de mots agressifs, images insolites, témoigne qu’il s’est trouvé un style. «Mort d’un Monsieur» marque la naissance d’un écrivain.

Méler le réel et le surréel...

Malgré sa rupture avec le groupe de Breton, Prévert restera fidèle au surréalisme. Il estime que rêve et folie peuvent conduire à une réalité autre; il aime l’inquiétante étrangeté. Mais s’il publie quelques récits de rêves (dans Fatras et Choses et autres) et évoque à plusieurs reprises les maladies mentales («Sainte Ame», «La Femme acéphale»), il préfère introduire des éléments oniriques là où on s’y attend le moins, faisant surgir le fantastique ou le merveilleux de l’univers le plus réaliste. Parfois quelques métaphores ou comparaisons insolites suffisent à faire basculer le lecteur dans un monde surréel. Tout peut se transformer : l’oreille de la «baronne Crin» («Riviera») qui tombe de sa tête «comme une vieille tuile d’un toit» est prise par l’intéressée, qui regarde par terre, «pour une feuille morte apportée par le vent». Quant à l’évêque de «La Crosse en l’air», il est «trempé comme un vieux tampon-buvard /abandonné sous la pluie dans la cour d’une mairie triste». Ces métamorphoses ou rapprochements a priori saugrenus ont le pouvoir de créer des équivalences suggestives. Le regard lucide de l’auteur sur les êtres éclaire d’une telle lumière visages et paysages que tout semble à la fois «réel et surréel». Mais souvent, Prévert fait apparaître des personnages merveilleux, coupant de tous ses repères le lecteur ou le spectateur habitué aux genres établis. Un homme aperçoit dans la rue un chat de gouttière qui lui demande de porter secours à un oiseau («La Crosse en l’air»), un mystérieux clochard se prétendant le Destin semble connaître l’avenir de ceux qu’il croise (Les Portes de la nuit), la Misère prend les traits d’une vieille femme («Encore une fois sur le fleuve»). Pour le poète, même lorsqu’il s’agit de lancer des mots comme des projectiles, la réalité déborde celui qui tente de la reproduire. Il le dit avec humour dans «Promenade de Picasso», où «un peintre de la réalité /essaie vainement de peindre /la pomme telle qu’elle est».

Mais ne pas s’abandonner au hasard

Prévert peut aller très loin dans les rapprochements insolites, ainsi dans son célèbre «Inventaire», où il associe des éléments qui n’ont apparemment rien à voir les uns avec les autres, ou dans «Cortège», qui inverse les syntagmes. Quand on examine de près ces deux textes, on s’aperçoit très vite que les associations, ou les inversions, ne sont pas, comme on l’a souvent pensé, totalement arbitraires. Prévert enchaîne d’abord des mots, selon une association d’idées plus ou moins inconsciente en apparence («Une pierre / deux maisons / trois ruines...»), mais c’est pour mieux endormir la vigilance de certains et frapper ensuite. Un «monsieur décoré de la légion d’honneur» apparaît après «une porte avec son paillasson» et «un furoncle» voisine avec «un ecclésiastique», ce qui n’est évidemment pas vide de significations... Dans «Cortège», la dimension ironique est évidente : «Un canard à Sainte-Hélène avec un Napoléon à l’orange /Un conservateur de Samothrace avec une victoire de cimetière». En cela, notamment, Prévert prend quelque distance avec le surréalisme : même s’il s’est amusé au moins une fois à écrire un texte en écriture automatique, il ne l’a pas publié. Il sait que le hasard ne fait pas toujours bien les choses et qu’il vaut mieux lui donner un coup de pouce. C’est encore un petit garçon - toujours son double - qui, dans Imaginaires (1970), nous éclaire sur sa démarche : comme il en a assez de l’image d’enfant sage que lui renvoient un livre et son miroir, il déchire l’image et jette en l’air les morceaux de la page. Mais il ordonne ensuite «ce désordre à sa guise».