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Le polar français / Quelques auteurs dans l'Azimut
 

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Variations en guise d'épilogue

« On peut réduire un traité de cuisine ou de mécanique à l'exactitude et à la clarté : parce que le roman policier fait partie de la littérature, il est toujours plus et autre chose que la somme de ses parties. Le mystère initial, la crainte qu'il inspire, le coup qu'il semble souvent porter à la raison, l'angoisse qui en résulte, tout conspire à produire une électricité poétique d'une qualité souvent bien supérieure à la lumière qui, au dernier chapitre, vient remettre toute chose dans sa plus banale clarté... »

Jacques Laurent

« Une chose est certaine et parfaitement évidente : notre littérature tend vers le chaos. La tendance est au vers libre parce qu'il est plus facile à faire que le vers régulier qui, à vrai dire, est fort difficile. On a tendance à supprimer les personnages, les arguments, tout est très vague. A notre époque si chaotique, une chose modestement a gardé ses vertus classiques : c'est le roman policier. On ne conçoit pas, en effet, un roman policier qui n'ait pas un commencement, un milieu et une fin. Je dirai pour défendre le roman policier qu'il n'a pas besoin d'être défendu... »

Jorge-Luis Borges

« Le roman policier est né en marge de la littérature fondée sur les causes célèbres romancées, aux couleurs de l'idéologie populaire qui entoure l'administration de la justice (...). Le passage d'un tel type de roman à la fiction d'aventures est marqué par un processus de schématisation de l'intrigue, épurée de toute trace d'idéologie démocratique et petite-bourgeoise : non plus la lutte entre le bon peuple, simple et généreux, et les forces obscures de la tyrannie, mais seulement la lutte entre la délinquance professionnelle ou spécialisée et les forces de l'ordre, légales, privées ou publiques, sur la base de la loi écrite...»

Antonio Gramsci

« Je lis beaucoup de romans policiers. Je n'y cherche plus, hélas, le lyrisme absurde de Fantomas, le charme naïf d'Arsène Lupin, la tendresse mélancolique de Rouletabille, mais j'y trouve autre chose, une force physique et un style moderne, une connaissance de l'âme, qui dépassent de loin ce que nos romanciers produisent. Je m'étonne en face d'oeuvres où une sorte de génie éclate dans l'allure générale et dans le détail, qu'on les mésestime sous prétexte qu'ils figurent dans des collections populaires... »

Jean Cocteau

« Celui qui constate que dix pour cent de tous les crimes ont lieu dans un presbytère s'écrit : "Toujours la même histoire !", celui-là ne comprend rien au roman policier. l'originalité n'est pas là, bien au contraire, ce sont des variations sur des thèmes plus ou moins conventionnels qui constituent l'une des caractéristiques fondamentales du roman policier et qui confèrent une esthétique à ce genre. A notre époque, il n'y a peut-être d'ailleurs que le roman policier parmi les productions d'un niveau artistique supérieur à posséder la santé que représente un schéma... »

Bertolt Brecht

« On sait qu'une société capitaliste pardonne mieux le viol, l'assassinat, la torture d'enfant, que le chèque sans provision, seul crime théologique, le crime contre l'esprit. On sait bien que les grandes "affaires" comportent un certain nombre de scandales et de crimes réels ; inversement le crime est organisé en affaires rigoureuses, d'une structure aussi précise que celle d'un conseil d'administration, ou de managers. La Série Noire nous a rendu familiers d'une combinaison affaires-politiques-crimes qui, malgré toutes les preuves de l'Histoire ancienne et présente, n'avait pas reçu son expression littéraire courante... »

Gilles Deleuze

« L'extension subversive du polar, son effet souterrain de destruction de la littérature classique est aidé par une règle non dite du genre : l'amour en tant que sentiment en est totalement exclu. On n'aime pas d'amour dans le polar (...). Ce refus de l'élégie condamne une des veines les plus riches, une des inspirations les plus fécondes du roman classique et n'est pas sans effet sur le roman en général. Les littérateurs, même s'ils ne le proclament pas, lisent des polars et s'en inspirent. La mise à l'écart du discours amoureux, la syntaxe argotique, la violence, le verbe au présent, les stéréotypes, la réalité déviée et déviante, tout cela contribue à déstabiliser le champ littéraire... »

Raphaël Pividal

« Il se peut, lorsque les historiens de la littérature viendront à examiner la fiction produite au cours de la première moitié de ce siècle qu'ils passent assez légèrement sur les compositions des romanciers "sérieux", pour tourner leur attention vers les réussites immenses et variées du roman policier... Ils se tromperont lourdement s'ils se contentent de l'attribuer aux progrès de l'alphabétisation qui aurait créé une masse considérable de nouveaux lecteurs, avides mais sans éducation ; ils seront obligés de reconnaître que le roman policier était aussi lu par des hommes de savoir et des femmes de goût. Je propose une explication toute simple : les auteurs de romans policiers ont une histoire à raconter et ils la racontent avec concision... »

Somerset Maugham

« Je ne suis pas de ceux qui méprisent le divertissement. Je crois que le rôle des artistes est de nous aider à vivre. Les autres hommes multiplient suffisamment les obstacles et les raisons de nous désespérer (...). J'aime le roman policier, j'en ai lu plusieurs milliers, je continue avec obstination et ravissement, et je veux espérer que cela dure longtemps encore parce que certains de ses auteurs m'offrent ce que la Littérature avec un grand L me refuse trop souvent : la dimension du rêve. Ce qu'il y a d'admirable dans ce genre romanesque, et qui a probablement fait son prodigieux succès, c'est sa grande
diversité... »

Jacques Bens