La mémoire en tête
C'est arrivé en 1984. Après un assez long moment d'absence, nos cortex associatifs ont pu se remettre à mandibuler. La mémoire (et non pas le pur et simple souvenir commémoratif) était de retour et faisait même le titre du premier roman (à la Série Noire) de Didier Daeninckx : Meurtres pour mémoire. Pour la première fois, la période de l'Occupation et un épisode de la guerre d'Algérie se trouvaient liés dans un roman et dans l'Histoire avec une grande hache puisque les deux événements (la déportation d'enfants juifs et le massacre à Paris de deux cents Algériens) avaient pour trait d'union un dénommé Veillut (lisez Maurice Papon) haut fonctionnaire sous Vichy en 1942 et Préfet de police à Paris le 17 octobre 1961. La même année, Daeninckx remet le couvert sur un autre plat principal avec Le Der des ders et la Première guerre mondiale, dégondant le mythe fallacieux du « sang versé pour la patrie » jusqu'à révéler un nouvel épisode de notre Histoire passé sous silence : celui de milliers de soldats russes envoyés par le tsar, en 1916, sur le front français (dans la Creuse) et exécutés sur place ou déportés dans les bataillons disciplinaires d'Afrique pour avoir mis crosses en l'air. Plus tard, un troisième roman de cette veine, La Mort n'oublie personne (chez Denoël) lancera un jeune historien sur les traces du procès, survenu en 1948 à Saint-Omer, d'un certain capitaine Camblain, chef de groupe de la résistance. Entre-temps, et pour que la mémoire cette fois-ci ne nous échappe pas, l'auteur nous a invités avec Le Bourreau et son double à une visite guidée de Courvilliers avec ses cow-boys municipaux, sa milice privée, ses achélèmes bétonnés et ses meurtres à discrétion ; il nous a remorqués dans Lumière noire à la suite d'un charter pour le Mali, bourré d'expulsés à la va-vite ; il nous a entraînés avec Métropolice dans les boyaux de la capitale où se joue, en cet été 1983, un moment crucial pour la démocratie... Tel que l'indique avec justesse André Vanoncini : « Didier Daeninckx maîtrise complètement les procédés narratifs du roman noir. Mais, si les enquêtes qu'il construit conduisent bien à démasquer les auteurs de sordides méfaits, l'intérêt qu'elles suscitent ne réside ni dans leur intensité événementielle, ni surtout dans leur vertu réparatrice. Leur véritable force est de mettre au jour le terreau historique, socio-économique et idéologique dans lequel plongent les racines profondes d'un crime. » Sur cette branche romanesque faite de mémoire et d'actualité on peut épingler ces bourgeons noirs que sont : Un détour par l'enfer et Collabo-Song d'Emmanuel Errer, Une mort dans le Djebel de Jacques Syreigeol, La Nuit du souvenir de Joseph Bialot, Solidarmoche et Kalashnikov de Gérard Delteil, Bastille tango de Jean-François Vilar, Retour de femme de Robert Deleuse, 55 de fièvre de Tito Topin, Les Orpailleurs de Thierry Jonquet, etc.