Un quatuor périphérique
On a dit à propos de Pierre Siniac qu'il se situait entre Samuel Beckett et San-Antonio. Bien que ces parallèles soient flatteurs, il est tout de même un peu succinct de le confiner ainsi entre deux chaises fusent-elles d'époque et de style, car Siniac est avant tout un romancier de l'excentricité qui ne doit rien à personne. La meilleure preuve reste, bien entendu, ses deux ignobles créatures Luj'Inferman et La Cloduque mais aussi nombre de ses protagonistes qui évoluent davantage dans un fantastique désarticulé qu'au sein d'un rationnel sécurisant. Engageant ses intrigues à partir d'éléments très à plat, il vient greffer sur cette colonne vertébrale encore fragile une couche de moelle osseuse d'une si évidente énormité qu'elle donnera immanquablement dans le grotesque et la boursouflure, tout en ne se départissant jamais de son imparable logique. C'est le cas, par exemple, avec Charenton non-stop (où un conducteur de véhicule-maison s'aperçoit que chaque fois que son totaliseur kilométrique indique 317 kms, un crime est commis dans les parages), avec L'Affreux joujou (où un appareil photographique ne se contente pas de dévoiler les clichés de l'instant mais délivre aussi les images du passé), etc. Des histoires de fous et d'infâmes qui jouent sur le registre du réalisme tellurique comme du fantastique délirant sans jamais oublier de plonger le lecteur dans la vie et de faire en sorte qu'il retombe sur ses pieds. Quarante romans et trente-cinq années plus tard, Les Mal lunés (1995) vient confirmer le diagnostic. Siniac est toujours bien vivant.
Francis Ryck, non plus, ne doit rien à personne dans ce secteur et c'est même plutôt à lui que nombre d'auteurs (éclos dans les années 70) doivent une fière chandelle. Après un galop d'essai dans l'Autre littérature, Ryck (de son vrai nom Yves Delville) entre à la Série Noire en 1966 pour n'en sortir que dix-huit romans après, au bout desquels le roman noir français ne sera plus jamais comme avant. Car cet éclaireur va faire d'un genre, qui a pris des allures de paquebot en croisière, un véritable vaisseau de protestation préfigurant Mai 68 et ses corollaires autrement mieux que Marcuse ou Godard. Le travail de sape accompli par Francis Ryck est remarquable et exemplaire. Quel que soit le genre qu'il affleure ses romans noirs frappent à l'endroit précis où ça fait le plus mal. Agents secrets décalés, truands en rupture, marginaux, tout y passe. Les moules implosent et les sentiers battus se délitent. Cette nouvelle donne aboutit à mettre en mains d'autres cartes dans le polar hexagonal (identitaires, géographiques, existentielles, sociologiques) qui envoient valdinguer les cases préfabriquées de la culture dominante. Lorsqu'il quitte la Série Noire en 1978, 1e titre de son ultime roman dans cette collection prend valeur de testament personnel et de tract universeel : Prière de se pencher au-dehors. Entre-temps, Drôle de pistolet (au cinéma Le Silencieux de Claude Pinoteau), Le Compagnon indésirable (au cinéma : Le Secret de Robert Enrico), mais aussi Les Chasseurs de sable, Opération millibar, Nos intentions sont pacifiques, etc., sont autant de jalons posés comme des bombes à retardement et des regards sans concession sur une société qui perd pied sans même s'en apercevoir. De retour chez Albin Michel (où il avait obtenu en 1954 le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres pour Promenade en marge), il donnera encore quatre romans de grande envergure dont Le Nuage et la foudre et Un cheval mort dans une baignoire qui font de lui l'une des plus solides présences signalétiques de la littérature européenne...
Jean Vautrin, pour sa part, nous vient du cinéma qu'il a pratiqué quelque temps comme réalisateur sous son vrai nom : Jean Herman. Et puis : « Cela s'est passé comme une maladie. J'étais arrivé mais j'étais malade du cinéma... ». Il le quitte pour le roman. Noir. A bulletins rouges, avec sa bande de Beuarks, sert de rampe de lancement. Débarque aussitôt après Billy-Ze-Kick et les siens qui accentue encore la touche personnelle. à nouveau le silence. Cinq ans. « C'est parce que j'avais peur. Il y en a eu d'autres entre-temps mais je ne les ai pas publiés parce que j'avais peur de lâcher n'importe quoi. » Retour au cinéma. Mais comme scénariste cette fois (pour de Broca, Pinoteau, Grangier, Pirès, Lautner). 1979. Revoilà Vautrin en habit de romancier. Bloody Mary est son chef d'oeuvre. Suivront : Groom et Canicule. Et puis un ultime éloignement vers l'Autre littérature. Celle dont les prix se ramassent à la pelle dans le courant de l'automne et qui lui vaut d'obtenir le Goncourt quelques saisons plus tard. Reste son oeuvre au noir. Une sorte de symphonie. Pathétique, évidemment...
Jean-Bernard Pouy débarque à la Série Noire tel un bolide dont on aurait oublié de vérifier les freins. Nous avons brûlé une sainte est déjà tout un programme. Suzanne et les ringards, La Pêche aux anges, L'Homme à l'oreille croquée, Le Cinéma de papa et La belle de Fontenay ne dépareillent pas la collection gardant même quelque lustre à une Série Noire qui en a le plus grand besoin, ces derniers temps, au plan des romans français. Et tout au long de ce parcours endiablé, la cohérence est totale. De surcroît, avec Pouy, le danger de s'endormir sur ses propres lauriers n'existe pas. Son degré d'invention, sa légèreté toujours grave, son humour ravageur, son écriture éruptive le préservent de ne jamais aller assez loin. Il va donc de l'avant, creusant au ventre des flots son sillon d'homme libre pour le plus grand bonheur du roman (noir) et de la littérature (tout court).