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Le polar français / Quelques auteurs dans l'Azimut
 

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Le roman des victimes

Vient parfois un moment où la victime peut se transformer en bourreau et faire un coupable littérairement idéal. Les romans policiers qui mettent en scène de tels personnages sont la plupart du temps catalogués en romans « à suspens ». Les deux grands maîtres à cet égard restent les Américains William Irish et Patricia Highsmith. Mais la France compte aussi d'excellents représentants...

Frédéric Dard est de ceux-là. Non pas le créateur du célébrissime San-Antonio au profit duquel l'auteur a gommé son nom, amenuisant peu à peu l'intrigue au profit d'un délire verbal propre à générer des enfants dans le dos à la langue française, mais la partie injustement immergée de son oeuvre (signée Dard) où circule l'angoisse et où domine l'atmosphère. « Martin claqua la porte. Ce fut un bruit presque douloureux. Le bruit que fait la liberté en s'écroulant » (Les Salauds vont en enfer). « Nous nous sommes regardés intensément. Je voulais m'habituer à sa mutilation, accepter cette face de cauchemar... » (Coma ). Qu'il s'agisse d'affaires privées ou publiques, les protagonistes se trouvent pris dans une gangue qui peu à peu les enserrent jusqu'à l'étouffement et le lecteur devient, à son tour, captif d'une montée en fièvre dont les dénouements le laissent bien souvent hébété. Le coup de théâtre final, caractéristique du roman « à suspens », prend chez Dard une importance capitale et l'écriture est là pour attester que le roman dit policier possède aussi ses virtuoses. Délivrez-nous du mal, Toi le venin, Le Monte-charge, L'Homme de l'avenue, Le Dos au mur avec le sublime Coma en sont d'indéfectibles empreintes...

Pierre Boileau et Thomas Narcejac comptent déjà plusieurs romans à leurs actifs personnels quand ils décident de devenir un auteur à quatre mains. Théoriciens, ils expliquent leur démarche en tentant « d'inclure dans le suspens une véritable intrigue policière, de telle sorte que la victime soit amenée non seulement à enquêter sur son propre cas, mais encore à délirer d'autant plus qu'elle s'efforce de raisonner juste ». Ce sera le cas de presque tous leurs nombreux romans et, notamment de Celle qui n'était plus (au cinéma Les Diaboliques de Henri-Georges Clouzot) et davantage encore D'entre les morts (au cinéma Vertigo/Sueurs froides d'Alfred Hitchcock). A chaque ouvrage, le duo resserre un peu plus les écrous de leur canevas. Si donc, le roman de suspens passe par l'histoire de la victime (éventuellement coupable potentiel) et si c'est bien de son propre point de vue que le récit doit se distiller, alors non seulement cette typique structurelle pose le problème de l'identité mais aussi celui de la mise à feu d'une situation intermédiaire de crise personnelle, de dépression particulière qui conduira à un inévitable joint de blocage au bout duquel l'état dépressif sera clairement exprimé. Boileau-Narcejac réussissent à manoeuvrer de main de maître tous les fils qu'ils ont tendus avec une sorte de raffinement (qui leur a été reproché mais) qui, n'appartenant qu'à eux, en fait leur marque...

Au nombre de titres publiés, Sébastien Japrisot est sans doute l'auteur français le plus adapté au cinéma. Tout commence pour lui en 1962 quand Jean-Baptiste Rossi (auteur d'un premier roman intitulé Les Malpartis) anagrammise son nom et publie Compartiment tueurs (que Constantin Costa-Gavras adaptera à l'écran). L'année suivante, il obtient le Grand Prix de littérature policière avec son Piège pour Cendrillon (qu'à son tour André Cayatte réalisera au cinéma). En 1966, il donne le superbe et lancinant La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil (qu'Anatole Litvak se chargera de mettre en scène). S'ensuit une période de scénariste tout aussi faste : Adieu l'ami pour Jean Herman (futur Jean Vautrin), Le Passager de la pluie et La Course du lièvre à travers champs pour le grand René Clément. Survient L'Été meurtrier qui consacre Japrisot comme romancier et dont Jean Becker (fils de Jacques) tirera un film à succès. Suivront La Passion des femmes puis Un dimanche de fiançailles confirmant cet auteur comme l'un des tous meilleurs romanciers français tous genres confondus...

C'est avec Mouche qu'Alain Demouzon inaugure sa série de romans d'atmosphère et, d'emblée, on comprend que l'auteur peut aller loin. Flammarion (son éditeur) aussi qui lui offre une collection pour lui seul. Demouzon, c'est d'abord un climat et une écriture. Au détour d'une phrase, au pied d'un mot, naît la silhouette qui déclenche le processus. On y décèle également une musique toute personnelle qui compte pour beaucoup dans l'essence de ces romans-là. Quand Demouzon nous parle de grésil ou de bruine, on en est imprégnés jusqu'aux os. à ce propos, d'ailleurs, la pluie est très présente, prégnante même. Elle fait partie du magasin des accessoires qui habillent la partition générale où prévaut le gris muraille. Avec les mots des gens de tous les jours, Demouzon nous parle de personnages faits de chair et de sang, aux espoirs déchus et aux illusions lentement écoulées dans le grand sablier du temps. Qu'ils émergent de l'archétypie « polarienne » (Un coup pourri, Adieu La Jolla) ou qu'ils émargent, le temps d'un suspens, de l'anonymat le plus épais (Quidam, Monsieur Abel ), ses protagonistes se nourrissent d'une telle densité qu'ils finissent toujours par dépasser les conventions inhérentes au genre pour atteindre aux sources vives de l'univers romanesque...

C'est également dans cette catégorie des « romans de la victime » que l'on peut classer des auteurs tels que Fred Kassak (On n'enterre pas le dimanche, Carambolages). Michel Lebrun (Autoroute, Plus mort que vif ), Louis C. Thomas (Poison d'avril, Manie de la persécution, Malencontre), Hubert Monteilhet (Les Mantes religieuses, Le Retour des cendres ), Catherine Arley (La Femme de paille, Duel au premier sang ), etc.