Poétiques du mystère
L'idée de Pierre Véry était de « rénover la littérature policière en la rendant poétique et humoristique ; d'écrire une série de romans de mystère (... ) avec des personnages qui ne seront plus des pantins au service d'une énigme à résoudre, mais des êtres humains en lutte avec leur vérité... ». Entre 1930 et 1949, il en écrira vingt-huit dont certains sont passés à la postérité : L'Assassinat du père Noël, Les Disparus de Saint-Agil, Goupi Mains Rouges, Le Testament de Basil Crookes... Dans plusieurs de ses romans, un avocat du nom de Prosper Lepicq a un passe-temps peu commun qui consiste à débusquer les criminels afin d'assurer tout à la fois leur défense et son gagne-pain. Ce Don Quichotte détective (dont le Pança se nomme Jugonde) défraie la chronique du roman policier par l'introduction du merveilleux dans le délit de droit commun. Pour Véry, l'enquête à proprement parler devient un aparté et laisse la place à une symphonie fantaisiste où dominent le rêve et l'enfance. Autant dire qu'il se situe hors les modes, dans un univers particulièrement à soi, et qu'il n'est pas près d'être dépassé.
Pour sa part, c'est en 1932 que Claude Aveline rejoint le camp (on peut déjà dire le ghetto) de cette littérature tant décriée. Et sa manière de ralliement est tout à fait spectaculaire. En effet, quand il publie son premier roman policier, cette année-là, il est un auteur de « romans-romans » (dixit les gendelettres) très connu et même loué par des intellectuels tels que Gabriel Marcel, André Maurois, Anatole France. Quatre ans plus tard, il va même publier un roman (Le Prisonnier ) dont le protagoniste Gallon inspirera à Camus son Meursault de L'Étranger. En attendant, paraît donc La Double mort de Frédéric Belot qu'Aveline publie hors collection (chez son éditeur habituel : Bernard Grasset) et sans masque pseudonymique. Non content d'avancer à visage découvert, il se fend d'une préface dans laquelle il brocarde et ridiculise ceux des critiques et confrères bien pensants qui tiennent le roman policier pour quantité négligeable. Il n'en restera pas là et publiera, entre 1932 et 1970, un véritable cycle autour du personnage de Belot : Voiture 7, Place 15, L'Abonné de la Ligne U, Le Jet d'eau, L'Oeil de chat dont l'ensemble donnera sa fameuse Suite policière, traduite dans de nombreux pays et qui marque un jalon important dans la littérature populaire.
Stanislas-André Steeman, lui, mérite autrement mieux que l'anonymat dans lequel les spécialistes l'ont relégué. Né à Liège, comme Simenon, il s'est éteint dans la plus absolue discrétion à Menton, en 1970. Passionné du genre, il alla jusqu'à fonder une collection pour permettre aux jeunes auteurs du crû d'exprimer leur imaginaire. Perfectionniste qui cent fois sur l'oeuvre remit en question son métier, il sut adapter son travail aux rouages du temps et son Autopsie d'un viol, écrit en 1964, est une manière de chef d'oeuvre. Entre-temps, il écrivit de nombreux romans parmi lesquels L'Assassin habite au 21 et Quai des Orfèvres devinrent des classiques du cinéma sous la patte d'Henri-Georges Clouzot.