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Le polar français / Quelques auteurs dans l'Azimut
 

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Un romancier à part

Le lundi 4 septembre 1989, à l'aube, s'éteint Georges Simenon. Il a quatre vingt-six ans. Parmi les nombreuses déclarations de personnalités politiques, littéraires ou artistiques, on relève cette appréciation en provenance de l'Élysée : « Au confluent de plusieurs cultures, Georges Simenon nous laisse une oeuvre qui est devenue patrimoine collectif de l'humanité. » Voilà un sentiment qui restitue on ne peut mieux ce que furent l'homme et son oeuvre. Car si le XIXe siècle romanesque a été dédié à Balzac, le XXe pourrait bien (tous flonflons médiatiques éteints et toutes jalousies de castes rengorgées) être celui de Georges Simenon. Évoquant l'auteur, on ne peut s'empêcher de lui accoler le personnage de son atemporel et universel commissaire Maigret. Simenon est pourtant loin de n'être que le créateur de cet enquêteur hors-gabarit. Comme son oeuvre oblige à la comptabilité, tenons les comptes : sous son patronyme, Simenon a écrit 76 romans ou recueils de nouvelles concernant Maigret alors qu'il en faisait paraître, dans le même temps (c'est-à-dire de 1931 à 1972) 117 dans lesquels le commissaire n'apparaît pas. Pourtant, l'ombre du premier flic romanesque de France lui colle à la peau comme la terre collait aux semelles de ce personnage à la « charpente plébéienne ». Le premier roman officiel dans lequel apparaît le commissaire s'intitule Piet'r le Letton. Mais, en réalité, l'auteur avait peaufiné son personnage dans quelques précédents romans parus sous pseudonymes. C'est qu'entre 1921 et 1931, Simenon avait déjà publiés 172 ouvrages dont cinq au moins annonçaient son futur commissaire. C'est dans le quotidien L'Oeuvre qu'apparaîtra en réalité pour la première fois Jules Maigret (sous la signature de Georges Sim) avant qu'Arthème Fayard ne publie Piet'r le Letton et que ne soit définitivement lancé l'homme du Quai des Orfèvres au cours du « bal anthropométrique » du 22 février 1931 où fut convié le Tout-Paris. « Il était énorme et osseux. Des muscles durs se dessinaient sous le veston, déformaient vite ses pantalons les plus neufs. » Né dans l'Allier, non loin de Moulins, Jules Maigret perd sa mère à l'âge de huit ans et son père le confie à une tante qui vit dans la région nantaise. Quand son père meurt, il a dix-neuf ans et doit mettre un terme à ses études de médecine. Cherchant un emploi à Paris, il entre comme commissionnaire dans la police et y gravira, pas à pas, tous les échelons. De ses études interrompues, il lui restera toujours le profil d'un médecin de campagne. « Tout jeune dans son village, il avait eu l'impression que des tas de gens n'étaient pas à leur place, prenaient un chemin qui n'était pas le leur, uniquement parce qu'ils ne savaient pas. Et il imaginait un homme très intelligent, très compréhensif surtout, à la fois médecin et prêtre par exemple, un homme qui comprendrait du premier coup d'oeil le destin d'autrui. » Une sorte de « médecin de l'âme », en quelque sorte, et qui deviendra ce flic, précisément, qui s'intéressera moins au crime qu'au criminel, moins à l'indice qu'au geste, moins à l'arme qu'au regard. Pour Simenon, son personnage est un médium absolu. Non seulement au plan du résultat proprement dit (entre le crime et la loi) mais aussi au plan de sa création personnelle (entre le cycle des Maigret et celui des romans dits de la destinée). Toute son oeuvre est construite à la fois dans cette langue dépouillée de tout superflu (stupidement qualifiée par d'aucuns de non-style) et à travers cette quête obstinée de l'homme mis à nu. « Il n'est pas possible, remarque avec justesse Jacques Sigaux, de suivre une division rigoureuse qui placerait d'un côté ses romans à intrigues policières et de l'autre... les autres ». La cohérence de l'oeuvre simenonienne, cette sorte d'empire romanesque, ne souffre aucune ligne de démarcation. De plus, des romans tels que Lettre à mon juge, Le Fond de la bouteille, L'Aîné des Ferchaux et surtout La Neige était sale sont de purs joyaux que n'auraient pas renié les auteurs du roman noir américain. Le grand Dashiell Hammett, père de cette école, ne s'y est pas trompé qui, répondant dans les années 50 à la question d'un journaliste du Los Angeles Times sur son auteur préféré dira : « Georges Simenon. Parce qu'il est intelligent. » Et André Gide de souligner : « Je tiens Simenon pour un grand romancier : le plus grand peut-être et le plus vraiment romancier que nous ayons en littérature aujourd'hui... ».