Tout part, en fait, de la naissance de cette typique romanesque que les forcenés de la datation pointue semblent avoir fixé une fois pour toutes (et pour une mauvaise raison) dans le courant de l'année 1841. Très précisément en avril, quand un jeune poète et journaliste américain, Edgar Allan Poe, publie dans le Graham's Magazine une histoire courte intitulée Double assassinat dans la rue Morgue. Le récit se déroule à Paris et introduit en littérature le personnage d'un détective amateur. Incontestablement, cet enquêteur est une nouveauté. Bien qu'inspiré à Poe par les « mémoires » de François Vidocq, son Charles-Auguste Dupin n'est pas un policier de l'intérieur mais un chercheur hors-champ. Si Poe s'était contenté d'adapter son personnage à la personnalité du flic le plus célèbre de France, sans doute n'aurait-on jamais parlé à son égard « d'inventeur du roman policier ». Après tout, Sophocle était déjà passé par là, deux millénaires avant lui (sans parler du théâtre shakespearien) et le philosophe Gilles Deleuze a parfaitement raison d'observer : « Il ne faut pas trop s'étonner que le roman policier reproduise si bien la tragédie grecque, puisqu'on invoque toujours OEdipe pour marquer cette coïncidence, mais OEdipe est précisément la seule tragédie grecque qui ait déjà cette structure policière. Étonnons-nous de ce que l'OEdipe de Sophocle soit policier et non de ce que le roman policier soit resté oedipien... ».
Pour en revenir à Poe, s'il ne calque pas son Dupin sur Vidocq, et s'il crée un personnage (disons plutôt un caractère) littéraire nouveau, en la personne de son détective amateur, crée-t-il pour cela une typique romanesque nouvelle ? Il serait un peu léger de le croire. D'autant que cette même année 1841, un autre auteur rédige ce qu'on appellerait aujourd'hui le premier « thriller politique » de l'histoire littéraire et que (parution contre parution), il précède Poe de trois mois, puisque c'est en janvier qu'Honoré de Balzac publie en vingt-cinq feuilletons, dans le journal Le Commerce, son fameux roman intitulé Une ténébreuse affaire. Or, peu de gens parmi les spécialistes n'ont daigné accorder jusqu'ici à Balzac un soupçon de complicité dans l'aboutissement de cette nouvelle typique romanesque.
Nous voici pourtant au coeur même du problème puisque c'est de l'occultation de l'un qu'est née la controverse des chapelles ainsi que l'argutie erronée mais tenace des contempteurs sur la notion de « sous-genre », alors que dans la réalité, c'est de la conjonction des deux qu'a pris corps ce type de roman. D'une part, le détective amateur de Poe qui résoud à force de ratiocination des énigmes comme d'autres résolvent des équations, de l'autre les Corentin et Peyrade balzaciens qui surfent sur la vague trouble des indices et des indics. L'alliance (pourrait-on dire à la manière de Malraux) de Moustachu et Tapinois avec la police des garnis.
C'est bien de ce double matériau que sortirent les silhouettes des deux principaux personnages du véritable fondateur du roman policier du premier type, lecteur fervent de Poe et admirateur de Balzac qui, en 1863, découvre « la pierre philosophale » et fera noter à André Gide dans son Journal en date du 7 juillet 1932 : « Force est de considérer Émile Gaboriau comme un précurseur, le père de toute la littérature détective actuelle. J'admire en particulier les pages [in Le Crime d'Orcival ] où Lecoq explique à Planet sa méthode : depuis, on n'a pas fait mieux... ». Avant, non plus.
Pendant six décennies, le roman policier va demeurer dans le giron de l'énigme pure et dure où l'important est de savoir qui a tué. A ce petit jeu, les auteurs anglo-saxons vont peu à peu damer le pion à leurs homologues français qui avaient pourtant tiré les premiers. Tour à tour, Maurice Leblanc avec Arsène Lupin et Gaston Leroux avec Rouletabille vont tenter de redorer un blason quelque peu terni, mais la dominante reste à consonante anglaise. Il n'en reste pas moins que le roman dit policier, pour divers et imaginatif qu'il soit, ne change pas pour autant son fusil d'épaule. Il faudra attendre soixante-six ans après Gaboriau pour le voir (comme l'a écrit Raymond Chandler) « extraire le crime de son vase vénitien pour le jeter dans le ruisseau ». Ce n'est pas pour autant qu'il va se mettre à sonner le glas du roman d'énigme (tant s'en faut et ce n'était d'ailleurs pas son objectif), mais il était quand même temps d'ouvrir la voie à un deuxième front...
C'est aux États-Unis (et sans ambiguïté aucune cette fois) qu'est né ce roman « policier » du deuxième (et à ce jour dernier) type que l'on a très vite appelé roman noir. Conçu pas à pas autour de la revue Black Mask dans les années 20, c'est en 1929 qu'il a accouché de sa première oeuvre (La Moisson rouge) signée Samuel Dashiell Hammett. A son propos, André Gide notait dans son Journal daté du 16 mars 1943 : « Lu avec un intérêt très vif (et pourquoi ne pas le dire avec admiration) Le Faucon maltais de Dashiell Hammett dont j'avais déjà lu, mais en traduction, l'étonnante Moisson rouge (...). En langue anglaise, ou du moins américaine, nombre de subtilités des dialogues m'échappent ; mais dans La Moisson rouge, ils sont menés de main de maître et en remontrent à Hemingway ou à Faulkner même, et tout le récit est conduit avec une habileté et un cynisme implacables...».
De quoi s'agit-il ? D'un double déverrouillage.
1) Au plan de la forme d'abord, il ne s'agit plus de penser, de discourir, de raisonner mais d'agir. C'est le béhaviourisme ou l'application en littérature de la théorie du comportement dont Hammett et Hemingway (précisément) sont les premiers praticiens mais que Thomas Stearns Eliot préfigurait quelques années plus tôt quand il expliquait : « Le seul moyen d'exprimer une émotion de façon artistique, c'est de trouver un ensemble d'objets, une situation, un enchaînement d'événements qui seront la formule de cette émotion particulière, de telle sorte que, quand les faits extérieurs sont donnés, l'émotion est immédiatement évoquée... ».
2) Au plan du fond ensuite, autrement dit de l'histoire elle-même qui passe de l'énigme à l'intrigue tout en conservant le mystère qui se déplace de l'individuel au collectif, de la déduction à l'induction (comme l'on dirait d'OEdipe à Alexandre, du Sphynx au noeud gordien) en remettant, comme l'exprimait Chandler, « l'assassinat entre les mains de gens qui le commettent pour des raisons solides et non pour fournir un cadavre à l'auteur ; qui le commettent avec les moyens dont ils disposent et non avec des pistolets de duel ciselés, du curare ou des poisons tropicaux ».
Une frontière vient de s'établir. C'est sur cette démarcation que sera créée en France la fameuse Série Noire de Marcel Duhamel (1945) répliquant à la non moins célèbre collection Le Masque créée par Albert Pigasse (1927) et qui émargeait dans la zone de l'énigme.
Mais, curieusement, c'est dès novembre 1943 que paraîtra en fait le premier roman noir hexagonal, sous le titre 120, rue de la Gare. Il est l'oeuvre d'un poète surréaliste qui n'a pas fini de faire parler de lui et qui répond au nom de Léo Malet...