Dans un entretien qu'il a accordé à Uri Eisenweig pour la revue Littérature, Alain Robbe-Grillet déclarait : « Je ne crois pas aux catégories, c'est-à-dire que j'y crois pour, justement, ce qui, pour moi, est le contraire des oeuvres d'art : pour ce qui est fermé. On ne peut ranger dans une catégorie que ce qui est fermé. » Sous-entendu : le roman policier est un roman fermé donc il entre dans le cadre des catégories et non des oeuvres d'art. C.Q.F.D. Que le procédé narratif de La Jalousie (« roman » du même Robbe-Grillet) entre dans la même catégorie que celui utilisé bien avant lui par Agatha Christie pour Le Meurtre de Roger Ackroyd ne paraît pas troubler le chef de file du désuet « nouveau roman ». Néanmoins, Robbe-Grillet n'a pas totalement tort d'affirmer que le roman policier a fonctionné pour partie (à ne le considérer qu'au premier degré) sur des structures effectivement closes. à ceci près que le truisme de l'écrivain n'en réfère ici qu'au seul roman d'énigme et non au roman dit noir puisque, plus avant dans ce même entretien, quand son interlocuteur lui parle de Dashiell Hammett et de Raymond Chandler, il rétorque que ces deux-là n'ont pas vraiment le caractère fermé dont il parle et que ce sont (sic !) des « marginaux du roman policier ». Toutefois, ces deux-là (mais aussi quelques milliers d'autres !) de même que toutes leurs descendances, sont rangés d'égale manière par le système éditorial et l'appareil critique officiel dans la case « policière » au même titre que les adeptes de la structure close. Sans compter, tel que l'expliquait le philosophe Henri Bergson que « partout où quelque chose vit, il y a, ouvert quelque part, un registre où le temps s'inscrit » et que, corollairement, même la structure sur laquelle ratiocine Robbe-Grillet ne peut être que partiellement voire momentanément fermée. De surcroît, ni Hammett ou Chandler, ni aucun auteur de la tendance « au noir » n'a réglé le problème du mystère à résoudre et qui est bel et bien résolu même si, comme nous l'observerons plus loin, ce mystère fonctionne chez eux à partir d'autres vecteurs qui induisent d'autres paramètres.
On le voit : cette terminologie de roman « policier » est fort peu satisfaisante, exception faite des tenants à tous crins du roman généraliste hégémonique qui croient ainsi élégir cette typique romanesque. Cependant, tel que l'écrivait avec justesse André Malraux dans sa préface au Sanctuaire de William Faulkner : « Sans doute est-ce une erreur que de voir dans l'intrigue, dans la recherche du criminel, l'essentiel du roman policier. Limitée à elle-même, l'intrigue serait de l'ordre du jeu d'échecs, artistiquement nulle. Son importance vient de ce qu'elle est le moyen le plus efficace de traduire un fait éthique ou poétique dans toute son intensité. Elle vaut par ce qu'elle multiplie. » Or, le vocable « roman policier », plutôt que d'illustrer ces réelles intensité et multiplicité, aboutit à l'effet inverse de ce qu'il prétend signifier puisque non seulement cette qualification est bien trop restrictive pour permettre de loger toutes les sensibilités qui s'y rattachent mais aussi parce que ce qui prévaut ici, ce n'est pas (comme on veut bien le dire) le policier stricto sensu mais l'arcane, le secret de la chose dissimulée et qui va nous être révélé. Et ce, qu'il soit question des meurtres de madame L'Espanaye et de sa fille (Double assassinat dans la rue Morgue) ou du trafic d'armes dans lequel un cadre dynamique va se trouver impliqué malgré lui (Le Petit Bleu de la côte ouest). Sans le secret du singe chez Poe ou sans la dissimulation d'un acte de délinquance en col blanc chez Manchette, Dupin et Gerfaut n'auraient aucune raison d'être tels qu'ils ont acquis le droit d'entrer en littérature. Or, dans un cas comme dans l'autre (et, enfonçons le clou : dans des dizaines de milliers d'autres cas) la police se situe très en-deçà de l'avant-scène. Ce qui donne l'impulsion au conte de Poe comme au roman de Manchette et de tous les bons romans « policiers » en général, c'est précisément cette inconnue qu'il va falloir mettre au jour. C'est en quoi le concept de roman-mystère nous paraît le mieux approprié pour personnaliser cette typique dont la fonction littéraire et sociale reste de lever le voile sur la part la plus enfouie des hommes et des sociétés au sein desquelles ils vivent ou survivent, démontrant leurs petits vices privés pour mieux démonter leurs grandes vertus publiques. Ce n'est sans doute pas un hasard si toutes les dictatures de ce siècle (fascistes, nazie, staliniennes) ont systématiquement muselé voire brûlé les ouvrages de ceux qui, s'étant frayés un chemin romanesque à pas de loupes ou à coups de revolver, ont cherché à mettre en lumière les dysfonctionnements particuliers ou collectifs.
Roman de la dystopie, quelle que soit l'épithète minimaliste dont on l'affuble (policier, criminel, noir, suspens, polar, thriller, etc), le roman-mystère dérange parce qu'il ne laisse jamais les êtres et les choses romanesques dans l'état où il les a lui-même plongés. Avec lui, tous les secrets gravitant autour de la Sainte Trinité sociétale (argent-sexe-politique) tombent sous le coup de sa loi et passent par le tamis des aveux. Jamais assez tôt pour que le roman ait bien lieu, jamais trop tard non plus pour qu'ils puissent être instamment identifiés. Véritable machine à lire (selon l'expression de Thomas Narcejac), cette mise à nu froidement exécutée en réfère au scalpel du chirurgien qui incise l'enveloppe humaine pour extraire la ou les pièces susceptibles de fournir l'explication du dérèglement organique qui vient de se produire. En passant du pur et simple « Qui-l'a-fait ? » au plus critique « Pourquoi-est-ce-arrivé ? », le roman-mystère a élargi son champ opératoire provoquant de plus durables secousses endémiques. D'où (entre autres) l'une des principales causes de sa mauvaise réputation sur l'échelle de Richter littéraire que gère le microcosme dominant...
Interrogeons un quidam qui n'a jamais lu de romans « policiers » ou qui, en ayant lu, ne les a pas appréciés, son objection à ce type de littérature se fera, à quelque détail près, sous cette même litanie : à quoi bon s'intéresser à l'envi à des histoires qui se bornent à chercher le coupable d'un crime commis de préférence en huis clos ? On aura beau lui faire observer (comme nous l'avons d'ores et déjà fait ici-même) que le roman en question est loin de se limiter à cette seule unidimensionnalité contraignante, il n'en démordra pas.
A l'autre bout de la chaîne, se situe l'amateur passionné dont la démarche s'apparente fort à celle de notre quidam car lui aussi a converti ses chapelles de convictions en forteresses imprenables : celle de l'énigme si possible la plus parfaite (y compris au détriment des personnages) ou celle du noir le plus absolu possible (y compris au détriment de l'intrigue proprement dite). Comme le profane ou le détracteur, lui aussi répondra des mêmes aversions originelles (côté défense) en campant ferme sur ses positions. C'est ainsi que les inconditionnels de Holmes ou de Poirot d'une part, et les impénitents de Marlowe ou de Burma d'autre part, fréquenteront rarement les mêmes cercles (un peu comme les accros de Proust et les shootés à Céline), les exceptions confirmant la règle. En cela également, ceux qui se sont érigés en spécialistes les rejoignent souvent dans les mêmes ostracismes...