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Le polar français / Introduction aux romans policier et noir français*
 

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Mises au point en guise d'ouverture

Il y avait une fois, à Thèbes, un roi nommé Laïos à qui un oracle avait interdit d'engendrer une descendance. Mais Jocaste était très attirante et le roi la désirait. De cette union naquit le petit OEdipe et la suite tout le monde la connaît. De là ont surgi un certain renouveau de la tragédie grecque et, bien plus tard, la psychanalyse freudienne. Mais de là aussi, quoi qu'on en pense, vient la malédiction d'un type romanesque voué aux gémonies par les gendelettres : le roman dit policier.

Que le mythe d'OEdipe ait pu donner corps aux soubassements d'un fonds théâtral ou que son cas purement clinique soit devenu l'un des fondements d'une discipline universitaire, rien de plus normal. On reste entre soi. Mais que des individus du tout venant s'en soient emparés pour ravaler le roman au rang d'enquête ou « encanailler le verbe dans la variante » (comme il est proposé dans le Werther de Goethe), relève aux yeux de certains intégristes autant de la faute de goût que du péché originel. Pourtant, quand OEdipe part à la recherche de ses origines, que fait-il de plus que le Rouletabille de Gaston Leroux ? Et lorsque l'inspecteur Lucas de Georges Simenon donne à son supérieur Maigret la description du cadavre de Goldberg, dans La Nuit du carrefour, que fait-il de pire que le Warwick de Shakespeare (au demeurant fort mal vu par les puristes de son temps) dressant le constat d'autopsie du cadavre de Glocester, dans Henri VI ? D'où vient également (pour nous en tenir à la seule France) que des auteurs aussi divers que Georges Bernanos, Emmanuel Bove, Marcel Aymé, Jean Giono, Pierre Mac Orlan, Boris Vian, Félicien Marceau, Patrick Modiano... s'y sont essayé, ou que des intellectuels aussi renommés que Gide, Sartre, Cocteau, Queneau, Aragon, Malraux... en ont dit le plus grand bien ? Francis Ryck a-t-il cessé d'être romancier le jour où il est passé du roman généraliste au roman noir ? Inversement, Daniel Pennac est-il devenu un « vrai » romancier en glissant de la couleur noire à la collection crème chez le même Gallimard ? Le style de Sébastien Japrisot vaut-il moins que celui de Paul Rolin ? Les crues langagières de San-Antonio ne dépasseraient-elles pas les quintes de toux du docteur Destouches ?

L'on pourrait ainsi multiplier les interrogations car voici cent cinquante ans et quelques poussières que le roman dit policier se trouve pris dans la tenaille du mépris ou de la réduction en format négligeable par les dépositaires d'une littérature soi-disant officielle. Un siècle et demi, c'est la moitié du chemin qu'il a fallu parcourir au roman-roman pour s'imposer aux partisans des Belles Lettres du temps jadis. Et l'universitaire Jacques Cabau d'affirmer avec raison : « Qui reproche au roman policier son manque de tenue, commet l'erreur qui exclut le roman de la littérature pendant trois siècles parce qu'il n'était point en vers ni en langue noble. »

Malgré cela (peut-être même grâce à cela), le roman dit policier n'a cessé de croître et de s'enrichir. C'est la preuve que toutes les flèches de Parthe décochées à son endroit n'ont abouti nulle part et que son cas mérite décidément mieux que les phrases assassines dont il continue d'être la cible. Toutefois, avant d'aller plus loin, nous nous arrêterons sur ce jugement de Salomon édicté par Raymond Chandler en personne et qui résume parfaitement la délicate situation de cette typique romanesque : « Le roman policier a donné plus de mauvaise littérature que n'importe quelle autre forme de fiction, et probablement plus de meilleure littérature qu'aucune autre forme généralement acceptée et appréciée. » C'est bien là toute la complexité du problème...

Et pour commencer (ou en finir une fois pour toutes), pourquoi « policier » ? Dit-on du Typhon de Conrad ou du Moby Dick de Melville que ce sont des romans maritimes ? Ou serait-ce que ce type de roman s'adonnerait à une lecture policière de l'Histoire ? Après tout, l'inéluctable solution du problème posé par le délit initial qui féconde le genre ne règle-t-elle pas le désordre provoqué par la mise en lumière des faits et l'arrestation des coupables qui ont conduit à ce dérèglement sociétal momentané ? C'est une lecture possible de la problématique encore que, dans ce cas précis, le Julien Sorel de Stendhal, le Meursault de Camus et tant d'autres protagonistes de la littérature avec un grand L rejoignent in fine nos susdits archétypes sans qu'on n'ait jamais éprouvé la nécessité de coller l'étiquette « policier » à Le Rouge et le Noir, à L'Étranger, etc.

Les esprits simples, qui possèdent le bon sens à portée d'idée, rétorqueront que, dans la plupart de ces romans, ce sont des policiers (privés ou publics) qui mènent l'enquête. Et de citer pêle-mêle : Lecoq, Maigret, Belot, Juve, Wens, Burma, Magne, Tarpon, Cadin et les autres. Nous leur ferons alors valoir que, par exemple, dans L'Affreux pastis de la rue des Merles de Carlo Emilio Gadda, si c'est bien l'inspecteur Francesco Ingravallo qui conduit le bal, jamais au grand jamais ce roman n'a été réduit aux dimensions d'un « polar », comme l'on dit de nos jours. Au contraire : afin d'éviter toute équivoque, l'éditeur a tenu à spécifier que la parenté littéraire de son auteur lorgnait (excusez du peu) du côté de Rabelais, Céline et Joyce ! L'on notera au passage qu'aujourd'hui l'on cite peu ou prou (du bout des lèvres) les mêmes références pour Frédéric Dard, lorsqu'il signe San-Antonio, mais en le classant (malgré tout) au rayon « policier ». De surcroît, ces mêmes esprits simples seraient surpris de constater à quel point, parmi les centaines de milliers de titres qui ont vu le jour à travers le monde, une minorité seulement entre dans la catégorie du policier deus ex machina d'une part et que, par ailleurs, fort souvent même, lorsque le policier de service (privé ou public) endosse ce rôle, il n'est rien de plus que le prétexte (en tout cas chez les meilleurs auteurs, mais ce sont eux après tout qui nous intéressent) à la fouille d'un souterrain dont l'amplitude dépasse de beaucoup sa propre personnalité de personnage, fût-il le flic conducteur omnipotent de cette archéologie du besoin de savoir. Des romans tels que Le Facteur fatal (1990) de Didier Daeninckx ou Melchior (1995) d'Alain Demouzon en sont les preuves les plus récentes aux côtés de nombre d'Anciens...

*Robert Deleuse est né à Cannes le 17 juillet 1950. Licencé d'ethnosociologie, il se fixe à Paris après plusieurs séjours à l'étranger. Gestionnaire de la Maison des écrivains de 1984 à 1990, c'est pour elle qu'il conçoit en 1987 le Trans Polar Express, sous la direction de Hugues de Kerret. Publie ses premières fictions et ses premières études dans les revues littéraires Roman et Nouvelles, Nouvelles. En 1991, il est le conseiller artistique de La Ville est un roman, événement littéraire produit par le conseil général de Seine-Saint-Denis. Nouvelliste, romancier, essayiste, il est également dramaturge et a notamment adapté une pièce de Pirandello pour Maria Casarès ainsi qu'une pièce de Jérôme Charyn (en cours de production)... En janvier 1994, il s'est installé à La Rochelle.