Sil est vrai que le propre de la philosophie réside dans sa capacité
à entendre ce qui se produit de vérité dans lexpérience
poétique dune part, dans lexpérience politique dautre part, il
était logique de terminer cette exposition en examinant les tentatives
philosophiques actuelles pour proposer des repères au sein dune réalité
mondiale particulièrement opaque, caractérisée par un certain
nombre de traits: leffondrement de lidéal révolutionnaire, la
violence des luttes économiques, la difficulté de sentendre exactement
sur ce que veut dire le mot «démocratie» dans la réalité,
la montée endémique des nationalismes, des fanatismes et des fascismes
au cur même de la vieille Europe. Sil est vrai que lespérance
communiste et la doctrine de Marx ont porté la pensée politique
du siècle, alors leffondrement effectif des régimes communistes
est ce que lépoque nous donne à penser, et il est juste de poser
avec Alain Badiou (Dun désastre obscur, 1991) que cet événement
est loin encore davoir livré toutes ses significations. La question que
nous soufflent en loccurrence les expositions précédentes est dabord
celle-ci: dans quelle mesure les pensées de la politique qui se présentent
autour de nous sont-elles fidèles à ce qui sénonçait
hier, chez Sartre, chez Merleau-Ponty ou chez Foucault, comme des pensées
de lengagement, de la révolte et de lémancipation, dans quelle
mesure au contraire manifestent-elles un puissant mouvement de restauration et
dapologie de lordre?
Dans un premier temps, il était juste dévoquer ce qui, au milieu
des années70, sest présenté chez beaucoup dintellectuels
comme une volonté den finir avec ce qui avait pu conduire aux abominations
du stalinisme telles que dune manière décisive les ouvrages de
Soljenitsyne, après dautres, venaient en offrir au lecteur français
le tableau accablant. Il faut en même temps rappeler le caractère
ambivalent du mouvement insurrectionnel de Mai 68, qui prétendait dénoncer
le stalinisme alors massivement incarné par le PCF, mais pour retrouver
la pureté dun communisme originel dont le stalinisme représentait
la déviation dictatoriale. Logiquement, la retombée de la vague
de Mai 68 jointe à la dénonciation de labomination du Goulag allait
imposer comme premier mot dordre la liquidation à la fois du communisme
comme politique et du marxisme comme théorie. Ce primat donné au
débat interne au marxisme et à la réalité communiste
aura eu dailleurs un effet sensiblement négatif, dans la mesure où
il aura conduit à identifier sommairement sous le qualificatif confus de
«barbare» la réalité historique du stalinisme et celle
du nazisme. Sur ce dernier point, il faut admettre avec humilité que la
plupart des philosophes français ont fait défaut à la tâche
de penser historiquement et politiquement labomination nazie, et la spécificité
radicale de lextermination des juifs dEurope. Il revenait à quelques-uns,
comme Hannah Arendt, lélève de Heidegger, avec son Système
totalitaire, dêtre des pionniers dans ce domaine jusquà ce
que des penseurs plus proches de nous apportent leur contribution à cette
tâche de la pensée: ainsi Alain Finkielkraut dans Lavenir dune
négation ou La mémoire vaine (1989), cependant que Claude
Lanzmann donnait avec Shoah, sous la forme sidérante dun impeccable
témoignage, une contribution marquante permettant daffronter et de mesurer
toute létendue et toute la signification de cette programmation industrielle
de la mise à mort dune part essentielle de lhumanité déclarée
follement et criminellement non humaine -le peuple juif avant tout autre.
Rassemblés médiatiquement sous létiquette provisoire de
la «nouvelle philosophie», plusieurs penseurs issus diversement du mouvement
de Mai et empressés de faire amende honorable, vont dire à la fois
lécroulement de lespoir révolutionnaire et la nécessité
den finir avec les idées de Marx. En 1977 il revenait à André
Glucksmann, dans Les maîtres penseurs, et à Bernard-Henri
Lévy, dans La barbarie à visage humain, de désigner
clairement comme ennemi principal le stalinisme, et dannoncer la consommation
de cette rupture entre philosophie et marxisme quà la veille de sa mort
Merleau-Ponty prévoyait dans la préface de Signes. Sinon
tout à fait encore la fin du communisme dans la réalité (le
mur de Berlin nétait pas tombé et lURSS portait encore son nom),
du moins la fin du marxisme dans les têtes.
Reste que les limites de cette offensive liquidatrice étaient en même
temps décelables: à la fois une concession excessive au style journalistique
imposé par la médiatisation nouvelle des débats, un grossissement
des traits appelé par la polémique, mais surtout le risque, confirmé
par la suite, de sacrifier la pensée effective de la politique à
un idéalisme de la protestation morale résumé dans la catégorie
omniprésente de barbarie. On avait peine, à cet égard,
à reconnaître lauteur du Discours de la guerre dans Les
maîtres penseurs, ce livre brossé à gros traits qui nhésitait
pas à voir dans les grandes philosophies du passé, de Platon à
Hegel lus à la hache, les véritables responsables de la barbarie
moderne, cependant que Bernard-Henri Lévy, plus prudent, cherchait dans
un judaïsme non religieux (Le testament de Dieu) les ressources dune
résistance éthique, et traquait dans Lidéologie française
les racines inavouables du nationalisme à la française. Cest une
autre génération qui, dans un second temps, va passer à loffensive
et conduire plus loin la liquidation à la fois de la référence
marxiste et de lidée de rébellion. Le pamphlet de Luc Ferry et
Alain Renaut La pensée 68 (1985), suivi peu après de 68-86,
itinéraires de lindividu (1987) aura de ce point de vue marqué
une date. Il ne sagissait plus de dénoncer les abominations du communisme,
cause entendue, mais de sen prendre à lensemble des philosophies marquantes
des années60-70 en les qualifiant danti-humanistes et en leur
opposant lapologie dune raison néo-kantienne et dune démocratie
fondée non pas dun sujet de la révolte ou de linvocation à
un «homme souverain» (au sens de Bataille ou de Sartre), mais dun sujet-citoyen
sous emblème de la philosophie du droit. Au nom de lhumanisme miraculeusement
retrouvé et de la pensée libérale ressuscitée, il
sagissait de penser désormais la politique sous le paradigme du consensus,
de dissimuler la contradiction pourtant perceptible entre luniversalité
formelle du droit et la particularité historique des cultures, enfin de
mettre en avant la catégorie trouble de lindividu sans démontrer
clairement en quoi elle serait irréductible aux formes veules de lindividualisme
bourgeois (cf. Alain Renaut, Lère de lindividu, Gallimard, 1974
- Lindividu, Hatier, 1995).
De fait, si la guerre froide est terminée, si le socialisme réel
sest effondré, les problèmes liés à la domination
désormais mondiale et apparemment sans réplique du capitalisme ne
sont nullement résolus. En ce sens, comme le notait déjà
lucidement Merleau-Ponty peu de temps avant sa disparition, tout est à
repenser et dabord la démocratie si, du moins, on ne veut pas
se contenter dune simple apologie de lÉtat de droit ou du retour à
peine déguisé de ce qui sest toujours appelé chez nous,
de Tocqueville à Raymond Aron, «philosophie politique». Claude
Lefort et Cornelius Castoriadis, inspirateurs dès 1948 du groupe critique
«Socialisme ou barbarie», sétaient employés déjà,
en leur temps, à penser au-delà de telles limites. En quittant le
mouvement quil avait contribué à fonder, Claude Lefort (né
en 1924) sest consacré à des recherches sur la philosophie politique
qui ont abouti, en 1972, à la publication de son grand livre, Le travail
de luvre: Machiavel. Auteur en 1976 de Un homme en trop, essai
inspiré par la lecture de Soljenitsyne, cet anti-stalinien de toujours
a également publié Les formes de lhistoire (1978) et Linvention
démocratique (1981). On notera quil fut en 1977 lun des co-fondateurs
de la revue Libre, temple éphémère dune certaine
pensée libertaire, aux côtés de Pierre Clastres, Miguel Abensour,
Marcel Gauchet et Cornelius Castoriadis.
Trop tôt disparu, Pierre Clastres (1934-1977) a révolutionné
lanthropologie politique avec la publication en 1974 de La société
contre lÉtat: il y développe la thèse selon laquelle
la naissance de lÉtat dans les sociétés archaïques,
déterminant lapparition des classes, représente une coupure proprement
politique entre détenteurs et victimes de la force et engendre, dans sa
relative autonomie en regard de la sphère économique, des formes
inédites et décisives daliénation.
Miguel Abensour sest efforcé de faire connaître en France les travaux
de lÉcole de Francfort (Adorno, Habermas) et a voulu concilier lexigence
dun changement social et celle de lesprit démocratique. Son dernier livre
paru, La démocratie contre lÉtat (1977), propose une réflexion
sur la pensée de Marx entre le dépassement du «moment machiavélien»
et la recherche dune «vraie démocratie».
Marcel Gauchet, quant à lui, sest attaqué à la fois à
une histoire politique de la religion (Le désenchantement du monde,
1985) et à une enquête historique sur La révolution des
droits de lhomme (1989). On retiendra en particulier la manière dont,
dans Le désenchantement du monde, cet auteur tente de porter plus
loin linterrogation sur la notion de démocratie en prenant en compte la
prégnance propre des institutions symboliques: à travers une histoire
politique du christianisme, il sagit de comprendre comment un appareil symbolique
est capable de modeler une réalité collective, et comment nos sociétés
dé-christianisées pourraient se définir, en rupture avec
cette longue tradition, comme des sociétés «sujettes delles-mêmes».
On rappellera enfin, dans ce débat autour de lidée de «démocratie»,
quune discussion plus classique mais non moins virulente sest développée
dans la même période au sein de la pensée libérale
entre les partisans dun libéralisme au sens européen du terme (notamment
avec Pierre Manent, disciple de Léo Strauss et de Raymond Aron et auteur
de La cité de lhomme) et les partisans dun libéralisme
à laméricaine plus conforme à la Théorie de la
justice de John Rawls, traduit chez nous en 1987 par Catherine Audard.
Quon ne puisse sen tenir ni au droit et au sujet du droit comme panacée,
ni à la seule apologie de principe de la démocratie sans examiner
lhomonymie éventuelle du terme peut sentendre de plusieurs manières:
cest cette pluralité que nous avons voulu indiquer pour finir. Il sagit
dune part de philosophies qui nous invitent à remettre en cause la notion
de «communauté» en partant des impasses de la politique moderne,
quon sinterroge sur les ombres de la trajectoire heideggerienne, quon reprenne
Bataille et Blanchot sur la question, ou quon relise le texte de Marx pour détecter
les «spectres» qui le hantent. Il sagit dautre part de pensées
originales qui toutes se définissent de sopposer à la représentation
de la démocratie comme consensus et de maintenir une position rebelle,
que celle-ci se formule dans une dénonciation active des nouvelles formes
daliénation propres aux sociétés capitalistes développées
(puissances de limage et nouveaux protocoles de domination), dans la définition
dun «sujet de la politique» comme «sujet de lévénement»
qui arrache la pensée de la politique aux impératifs de lordre
pour révéler sa puissance dengendrement historique (dès
lors que du côté des Amis de lordre la «fin de la politique»
semble ne faire quun avec la «fin de lhistoire»), ou dans le rappel,
à partir de Freud et de Lacan mais aussi de lhistoire des institutions,
de cet impensé des doctrines du droit quest la dimension symbolique de
la filiation, où la loi sarticule au réel de la différence
des sexes.
Lecteurs tous deux de Heidegger et amis de Jacques Derrida, Jean-Luc Nancy et
Philippe Lacoue-Labarthe ont avec quelques autres relancé la question «du
politique» entendu comme une essence qui met la philosophie à la question
(Rejouer le politique, Bourgois, 1981). Lacoue-Labarthe a montré
dans Limitation des modernes (1986) de quelle manière la paradigme
du poème était le lieu à partir duquel toute une part de
la philosophie moderne (Heidegger mais aussi Benjamin) a tenté de penser
la politique. Dans Lexpérience de la liberté (1988) et
plus encore dans La communauté désuvrée (1986,
rééd. 1990), Jean-Luc Nancy a voulu méditer ce qui lui apparaît
comme la limite de la pensée de la liberté chez Heidegger et sest
efforcé de prolonger la pensée de la communauté chez Bataille.
Ce courant philosophique aura eu le mérite de relancer le débat
sur limpensable du nazisme comme sur lesthétisation de la politique qui,
chez Heidegger, ne serait pas sans relation avec la lourde défaillance
de sa pensée dans le moment du rectorat nazi. On situera dans la proximité
de ce mouvement de pensée la réflexion qui a conduit Jean-François
Lyotard à reprendre lui aussi cette dernière question (Heidegger
et «les juifs», 1988) et celle du «sublime» au sens kantien
dans son éventuelle portée politique.
Dans une perspective différente, certains penseurs se sont attachés
à produire une lecture critique des philosophies politiques de la modernité
et notamment de celle de Marx, définie non comme une dogmatique fermée
à prendre ou rejeter en bloc mais comme une pensée ouverte. Ainsi
Jacques Derrida, dans Spectres de Marx (1993), a voulu résister
à la nouvelle vulgate de la «mort de Marx» en relisant ses textes
et en montrant comment sy croisent les thèmes de la justice, du droit,
de lhéritage et du messianisme. De son côté Étienne
Balibar (1942), hier disciple dAlthusser, présuppose dans La crainte
des masses (1997) que la philosophie est la pensée de la politique,
ce quil développe en reprenant les trois grandes figures de lémancipation,
de la transformation et de la civilité. Dune part, il sagit de montrer
comment, jusquà Marx, la pensée de la communauté se déplace
entre discours de la citoyenneté et discours prophétique. Dautre
part, il sagit de repérer dans la théorie de Marx une «vacillation
de lidéologie» qui rend compte de sa faiblesse face à la puissance
de limaginaire nazi comme à celle du bio-pouvoir moderne si bien décrit
par Foucault.
Nous avons déjà croisé dans la seconde exposition Jacques
Rancière (né en 1940), comme ce jeune maoïste en révolte
contre le théoricisme arrogant de son maître Althusser (La leçon
dAlthusser, 1974) et comme lanimateur de la revue Révoltes logiques
soucieuse de donner la parole à ceux qui ne lont jamais. Cest dans une
évidente fidélité à ces principes, assez rare dans
lépoque pour quon la souligne, quon doit situer ses ouvrages ultérieurs.
Parcourant avec un humour caustique les nombreuses figures du dialogue entre le
Philosophe et «son» pauvre, Autre populaire qui convient si bien à
lassurance de son propre pouvoir intellectuel (La nuit des prolétaires,
1981 - Le philosophe et ses pauvres, 1983), Jacques Rancière a
développé, au croisement de lhistoire, de la politique et de la
philosophie, une réflexion sur les conditions inavouées de la philosophie
politique et plus largement de la raison historienne (Les noms de lhistoire,
1992). Il ne serait pas faux dadmettre que ces essais devaient aboutir au texte
de La mésentente (1995), somme provisoire de la philosophie de
cet auteur. Ce livre expose sous une forme serrée les principes dune pensée
politique rebelle au consensus. Il sagit dabord dopposer la «police»
et la «politique»: la police correspond à létat de la
situation cependant que lactivité politique consiste à défaire
cet ordre homogénéisant «par la mise en acte dune présupposition
qui lui est par principe hétérogène, celle dune part des
sans part». Cette part des sans part, non comptée dans
lensemble (aujourdhui par exemple celle des sans papiers), est la ressource
de toute «subjectivité», par quoi la politique vraie soppose
à la police, ce qui veut dire aussi quelle ne saurait saffirmer que dans
lespace de la mésentente. À partir de là, et rendant
hommage à Marx, Rancière définit un sujet-peuple
différant de soi et appelant une dramaturgie inédite de ce qui est
«sans rapport». Cette thèse le conduit à dénoncer
dans la philosophie actuelle du droit comme dans le sociologisme ambiant «un
degré zéro de la politique et de la philosophie». On doit également
signaler la place importante, dans les derniers travaux de Jacques Rancière,
de la littérature comme ce lieu voisin de la politique dans lequel les
mots prennent chair. Ainsi Rancière est-il conduit à revisiter le
projet mallarméen dune politique du Livre (Mallarmé, 1996),
à réexaminer les «politiques du poème» (La
chair des mots, 1996) ou les rapports complexes de la littérature à
sa propre idée (La parole muette, 1998).
Nous avons déjà évoqué (dans la seconde exposition)
la forte personnalité de Guy Debord et limportance de La société
du spectacle, livre prémonitoire paru en 1967. Par-delà la séquence
de Mai 68 et par-delà lInternationale situationniste dont il fut le créateur
et le théoricien (dans des documents récemment rendus publics),
il aura incarné, jusquà sa mort récente en 1996, celui qui
naura cédé sur aucun de ses principes, tout en manifestant comment
ces derniers pouvaient éclairer les transformations politiques des années
80-90. La société du spectacle avait défini le «spectacle»
non pas du tout en lidentifiant vulgairement au règne des médias
(refrain connu), mais en le définissant comme la puissance du discours
dominant «constitué par les signes de la production régnante»:
«Le spectacle ne chante pas les hommes et leurs armes, mais les marchandises
et leurs passions.» Cest un même processus désormais mondial
qui se donne à penser comme destruction de lhistoire («le spectacle
immobilisé de la non-histoire») et comme destruction de la subjectivité
(«Dans une société où personne ne peut plus être
reconnu par les autres, chaque individu devient incapable de reconnaître
sa propre réalité.») Cest dans les Commentaires sur
la société du spectacle (1988) quil développe les promesses
dune pensée qui déjà en 67 donnait comme inéluctable
la défaite du communisme soviétique. Définissant le «spectaculaire
intégré» comme la synthèse des formes antérieures
du spectacle (la «diffuse» et la «concentrée»), il
en énumère les principales caractéristiques: «La
fusion économico-étatique; le secret généralisé;
le faux sans république; un présent perpétuel.»
Tout en ironisant sur la notion d«État de droit» apparue dans
les années70 avec la multiplication des crimes dÉtat, il conclut
ce tableau sans illusions de la «démocratie spectaculaire» par
une constatation à la fois humoristique et désenchantée:
«Jamais les conditions nont été partout si gravement révolutionnaires
mais il ny a que les gouvernements qui le pensent.»
On citera également deux penseurs qui se sont essayés, avec des
bonheurs divers, à la description des mécanismes modernes dassujettissement.
Le premier, Jean Baudrillard, né en 1929, sest fait connaître à
partir de 1968 par une série dessais sociologiques décrivant le
mode de structuration des sociétés développées au
point de jonction de la réalité économique et de la réalité
«symbolique» incluant les modes de sollicitation et de fascination du
désir (Le système des objets, 1968 - Pour une critique
de léconomie politique du signe, 1972 - Léchange symbolique
et la mort, 1976). Reste que la fécondité de cette recherche
semble avoir trouvé depuis quelque temps sa limite. Lauteur de Simulacres
et simulation (1981), des Stratégies fatales (1984) et dÉcran
total (1988) paraît en effet avoir adopté la position de celui
qui prophétise le malheur annoncé et luniverselle duperie en sen
exceptant mystérieusement. Sil lui arrive de faire mouche ponctuellement,
en dénonçant par exemple lintoxication du discours dominant au
moment de la guerre du Golfe, on peut sinterroger sur la vérité
rebelle dun propos qui emprunte lessentiel de ses termes au mode de fonctionnement
quil dit contester.
De son côté Paul Virilio, depuis Linsécurité du
territoire (1976) jusquà Lécran du désert (1991)
en passant par Vitesse et politique et La machine de vision (1988),
a développé au croisement de la politique, de léthologie,
de lhistoire des techniques et de la phénoménologie de la perception
une analyse qui met à nu les mécanismes de pouvoir au niveau de
ce quon peut appeler à la suite de Marcel Mauss les «techniques du
corps» et de ce quil appelle lui-même une «logistique de la perception».
Que le corps et ses puissances soit un enjeu essentiel des pouvoirs politiques
modernes est ce que Foucault et Deleuze avaient à leur manière montré:
Paul Virilio suit le même fil conducteur, quil sagisse de lécologie,
de la logique de limage, de la vitesse comme mesure du temps ou des nouvelles
technologies militaires et informatiques expérimentées lors de la
guerre du Golfe par larmée américaine.
Si le sujet hérité de lhistoire de la métaphysique est ce
qui, selon la leçon de Heidegger, ne saurait être maintenu, la nécessité
demeure den produire philosophiquement un autre concept: ce qui fut vrai dans
les années 60 pour la psychanalyse comme pour la théorie du texte
littéraire vaut aussi bien, aujourdhui, au plan de la politique et de
lhistoire. Nous lavons déjà suggéré: la grande offensive
menée depuis quelque temps au nom dune définition pauvre de la
démocratie, sommairement identifiée au règne abstrait du
droit, est une manière déradiquer dans le champ de la politique
les catégories essentielles du sujet, de la vérité et de
lhistoire (doù vient que les sociologues, avec les journalistes, y sont
rois). Quil ny ait plus dhistoire à penser, que lhistoire soit sans
vérité, ou quaucun sujet nait à y reconnaître son
lien destinal à une vérité suprasensible, cest le même
déni. On sintéressera donc au fait que quelques-uns ont décidé
de résister à ce slogan dépoque, sans sétonner que
plusieurs dentre eux soient issus de ces mouvements militants qui, à une
date récente, témoignèrent quune vérité philosophique,
en même temps que politique, se jouait dans les insurrections de 68. On
ne sétonnera pas de retrouver ici le nom de Christian Jambet, auteur,
en compagnie de Guy Lardreau, de Lange (1976) et Le monde (1978).
Éloignés les temps dun maoïsme qui continue de faire rire
ceux qui ny entendirent jamais rien, reste une Apologie de Platon (1976)
qui déjà révélait une décision de ne séparer
la vocation philosophique ni de léthique (le souci de limmortel) ni de
la politique. Cest sur les pas de son maître Henry Corbin que Jambet, néo-platonicien
à sa manière, devait trouver le point de croisement entre la passion
politique pour une vérité non sensible et le thème gnostique
du voyage de lâme exilée retournant vers lUn que lui indique linfinitude
de son désir: cet Un commande la politique vraie dont le shiisme livrerait
une formule historique exemplaire, contestation réglée du visible
par linvisible, du fini par linfini, du temporel par léternel, parousie
dune «politique de la résurrection» opposable aussi bien au
nihilisme contemporain quà toutes les politiques serviles (La logique
des Orientaux, 1983 -La grande résurrection dAlamut, 1990).
Après Le singe dor (1973) et les deux essais rédigés
en collaboration avec Christian Jambet, Guy Lardreau a poursuivi de son côté
une méditation sur cette dimension spirituelle de lhistoire que Jambet
nomme «métahistoire», que ce soit en dialoguant avec le grand
historien de lère médiévale que fut Georges Duby (Dialogues,
1980) ou en interrogeant directement lhistoire du discours chrétien (Discours
philosophique et discours spirituel, 1985). Après La véracité
(1993), on trouvera dans Présentation criminelle de quelques concepts
majeurs de la philosophie (1997) cette déclaration rejoignant le souci
de Jambet: «Amener au philosophème, non seulement tout théorème
extérieur, mais tout doxème; dévoiler ce par quoi tout mode
de vie nourrit en secret lambition quaffiche la vie philosophique: vivre
en immortel.»
De son côté Benny Lévy, attaché tout comme eux à
laventure risquée de la Gauche prolétarienne et compagnon de route
de Sartre, paraît méditer à son tour, dans un parcours qui
la rapproché de plus en plus explicitement de la foi juive et de cette
pensée talmudique dont Levinas avait pu témoigner, le lien en profondeur
entre politique, histoire et spiritualité. Outre ses dialogues avec Sartre
qui déjà mettent en scène cette préoccupation (Le
nom de lHomme, Verdier, 1984), Le logos et la lettre (1988) confronte
la pensée à la fois hellénique et juive de Philon dAlexandrie
et la sagesse des Pharisiens, suggérant un «débordement
du philosophème par le sémantème», un au-delà
donc de la raison grecque en ce point «où la philosophie sépuise
à dire ce qui se trame dans les lettres carrées de lÉcriture».
Cette méta-philosophie talmudique est de nouveau à luvre
dans Visage continu (1998), commentaire passionnant de Levinas.
Dans une perspective certes différente, jai cru juste dévoquer
dans le même mouvement la recherche de Françoise Proust, sa volonté
dinterroger au sujet de lhistoire, après Kant, la leçon de Benjamin
et ce que ce dernier appelle mystérieusement «sainteté»,
sa volonté également de questionner la puissance de vérité
de lhistoire (à contretemps du nihilisme de lépoque) pour y asseoir
le thème héroïque de la «résistance», supposant
sans doute un sujet qui serait à la fois «de» lhistoire et «de»
la politique entendues en un sens non vulgaire (Kant, le ton de lhistoire,
Payot, 1991 - Lhistoire à contretemps, 1994 - Point de passage,
1994 - De la résistance, 1997).
Mais cest sans doute luvre philosophique en cours dAlain Badiou qui concentre
de la manière la plus intense ces questions en les articulant à
une ontologie générale. Né en 1937 à Rabat, enseignant
la philosophie à luniversité Paris VIII-Vincennes où il
occupe une chaire d«ontologie fondamentale», romancier et dramaturge,
Alain Badiou est lune des figures marquantes de la philosophie française
actuelle. Après avoir provisoirement condensé dans Théorie
du sujet (1982) une doctrine qui cherchait à rendre compatibles le
«sujet du manque» selon Lacan et le «sujet de la destruction»
selon la dialectique révolutionnaire, cest dans Lêtre et lévénement
(1988) quil a donné pour la première fois la mesure de son projet
philosophique (on trouvera un résumé de ses positions fondamentales
dans Manifeste pour la philosophie, 1989). Se réclamant ouvertement
du geste platonicien, seul capable à ses yeux de répondre au défi
du nihilisme contemporain et de la sophistique post-moderne par une doctrine de
la vérité et de lêtre, il définit le sujet
comme processus de fidélité à l«événement».
Ce dernier est pensé dans le cadre dune ontologie générale
du multiple pur qui oppose lêtre selon la situation (compté et nommé
à lintérieur de celle-ci) et lêtre selon lévénement,
entendu comme supplément hasardeux dune situation et comme soustraction
dans le champ du nommable («une vérité est le résultat
infini dune supplémentation hasardeuse»). Seul lévénement
est producteur de vérité. Il existe en outre pour chaque époque
quatre procédures de vérité: le mathème, le poème,
linvention politique et lamour. La philosophie par elle-même ne produit
aucune vérité, mais elle a la charge de dire dans chaque temps quelle
est la conjonction des vérités et sous quelle dominance.
À partir de ces thèses générales, il est possible
de repenser la politique non dans lassujettissement étatique au droit
et au sujet du droit, mais comme le lieu de surgissement imprévisible des
vérités et des sujets fidèles à ces vérités
(«Si lÉtat de droit est le »fond« de laspiration politique,
alors la politique nest pas une procédure de vérité»).
Ces affirmations sont déployées dans Peut-on penser la politique?
(1985), Dun désastre obscur (1991) et Abrégé
de métapolitique (1998). Cest par ailleurs dans un dialogue tendu
avec la doctrine lacanienne du sujet (Conditions, 1992) et avec celle
de Deleuze (Deleuze, 1997) quAlain Badiou a été conduit
à développer les éléments dune éthique (Léthique,
1993 - Saint Paul, 1997). Récusant «lindividualisme humanitaire
et la défense libérale des droits», il affirme lexigence
dun sujet héroïque qui nest ni lhomme abstrait du droit ni lêtre
victime cher à la bonne conscience humanitaire, mais cette puissance de
vérité qui surgit de lévénement comme singularité
(«Dans tous les cas, la subjectivation est immortelle, et fait lHomme»).
Il nexiste donc pas déthique en général mais seulement
des éthiques relatives aux différents processus de vérité.
On notera également le souci, chez Badiou, de penser comment un événement
peut se muer en son contraire ou comment un semblant dévénement
peut tourner en terreur, cas du nazisme: «Le Bien nest le Bien quautant
quil ne prétend pas rendre le monde bon.» Ces thèses donnent
lieu à de nouvelles avancées dans trois volumes récents:
Abrégé de métapolitique, Petit manuel dinesthétique,
Court traité dontologie transitoire (Seuil, 1998).
On évoquera enfin, au point de croisement de la philosophie, de lanthropologie
et de la psychanalyse, luvre de Pierre Legendre. Pour ce dernier, on ne
saurait penser la sphère du droit et de lÉtat dans son histoire
sans entendre la thèse freudienne sur la racine inconsciente de la loi
nouée à linstance symbolique de la paternité. Psychanalyste,
disciple de Lacan, historien des institutions, professeur à Paris I, Pierre
Legendre avait commencé, dans Lamour du censeur (1974) et Jouir
du pouvoir (1976), à interroger le droit et la théologie en
tant que foyers historiques de ce qui sest constitué dans notre culture
comme figure de lautorité et «discours du maître». Par
la suite, dans ses Leçons (huit tomes sont annoncés), il
sattache à montrer comment lÉtat, qui ne se réduit ni à
ce quen disent certains philosophes du droit, ni à ce quen présente
la tradition marxiste, doit être pensé comme un fonctionnement symbolique
enraciné dans le réel de linconscient, là où le biologique
et le social sont noués «par des moyens qui fassent loi généalogique
pour le sujet». Face aux problèmes engendrés par les nouvelles
techniques de procréation comme aux propos souvent confus issus des différents
«comités déthique», cest en faisant porter lanalyse
sur les structures de la parenté et sur la «fonction parentale des
États» que Pierre Legendre, récusant toute conception économiste
et cynique, manifeste sa fidélité à lenseignement de Freud
et à celui de Lacan sur la fonction du signifiant paternel. Cest ainsi
quil a développé une immense enquête portant sur les jeux
du pouvoir, sur les puissances de limage (Dieu au miroir), sur le réglage
juridique de la filiation (Linestimable objet de la transmission et Les
enfants du texte), toutes ces études renvoyant à linstance
décisive de ce «vivant parlant» quest lhomme.
De nombreux philosophes, cités dans ces quatre expositions et notamment
dans la dernière, travaillent ou ont travaillé au Collège
international de philosophie: il a paru juste, en conclusion, de rappeler lexistence
et la nature de ce dernier.
Le Collège international de philosophie est une association créée
en 1983 à linitiative des pouvoirs publics, suivant les propositions de
François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye, Dominique Lecourt,
comme un lieu dincitation et de formation à la recherche philosophique.
En marge -mais non à lécart- des grandes institutions universitaires,
il a pour mission de déployer la question de la philosophie à
lencontre des savoirs figés aussi bien que du régime inconsistant
de lopinion; selon le texte fondateur du Rapport bleu (PUF, 1998), sa
vocation est d«affirmer la philosophie et définir ce quelle
peut être et doit faire aujourdhui dans notre société au
regard des nouvelles formes de savoir en général, de la technique,
de la culture, des arts, des langages, de la politique, du droit, de la religion,
de la médecine, de la puissance et de la stratégie militaires».
Lexigence qui le fonde est douvrir la compétence des divers savoirs au
risque de la pensée; son idée «régulatrice»
est de croiser le philosophique et le non-philosophique, doù la logique
dintersection qui lorganise. Cest ainsi quil entend prendre part au
questionnement contemporain, en France comme à létranger, et cela
par une triple ouverture de la philosophie. Ouverture disciplinaire: en déployant
la philosophie à la rencontre de nouveaux dehors; ouverture sociale: pour
que le «réveil du philosophique», si largement perceptible aujourdhui,
rencontre au Collège lexigence dun travail théorique; ouverture
internationale, enfin: en sondant les conditions dune transculturalité
de la philosophie.
Le Collège est composé de cinquante directeurs de programme, nommés
pour six ans, qui forment lassemblée collégiale et élisent
le président. Parmi eux, une dizaine exercent à létranger.
Lassemblée se renouvelle par moitié tous les trois ans, obéissant
ainsi à deux principes constitutifs du Collège: continuité
des travaux et des enjeux, renouvellement des personnes et de leurs itinéraires
singuliers. Il ny a ni postes ni rémunération.
Évitant également les deux écueils de lacadémisme
comme de lamateurisme, le Collège est un lieu où des hypothèses
de travail séprouvent librement, à la rencontre dun public qui
nest pas que de spécialistes. Laccès aux activités du Collège
est libre et gratuit.
Situé au Carré des sciences de lancienne École polytechnique
(1 rue Descartes), le Collège reçoit une subvention du ministère
de lÉducation nationale, de la Recherche et de la Technologie ainsi que
quinze demi-décharges qui permettent aux directeurs de programme du secondaire
de poursuivre leurs recherches au Collège. Il illustre, à ce titre,
létroite articulation des enseignements secondaire et supérieur
en philosophie, dont on sait quelle est une exception française.
Ses activités publiques se répartissent en séminaires (cinquante
en moyenne par semestre), colloques, conférences, hommages, débats
autour de livres.
Le Collège dispose en outre dun important dispositif éditorial
aux Presses Universitaires de France: la Bibliothèque, constituée
de travaux de référence, la Librairie qui accueille des
textes collectifs, la collection des Essais, la revue Rue Descartes
(quatre numéros par an). Ainsi le Collège contribue-t-il à
rendre visible, mais non médiatique, le travail discret -en constant renouvellement-
de la philosophie.