Que les interrogations à propos du langage soient relancées par
le statut particulier du poème, littérature ou uvre dart,
est une évidence: cest cette évidence que nous avons voulu signaler
en proposant une rubrique particulière au sein du chapitre «Puissances
du langage». À vrai dire, lévolution récente de lesthétique,
traditionnellement région particulière de la philosophie générale,
est caractérisée par un certain nombre de traits. Dune part, de
Nietzsche jusquà Heidegger, lart et le poème ont été
de plus en plus considérés comme des voies daccès privilégiées
à la vérité, au point que la philosophie tout entière
a pu se trouver «suturée», pour reprendre lexpression dAlain
Badiou, à cette dimension poétique. Reprenant à son compte
cette très ancienne tendance de la philosophie française à
dialoguer au plus près avec la littérature et lart, ce mouvement
sest intensifié au point den venir à contester lexistence dune
frontière claire entre le dire du philosophe et celui de lartiste. Déjà
dans les années50, la philosophie était plus quattentive à
lenseignement de la littérature et de la peinture (Bataille et Manet,
Sartre et Tintoret, Merleau-Ponty et Cézanne) dans le temps même
où lart moderne et sa théorie entraient en crise. Les «années-structure»,
nous lavons montré, ont donné une nouvelle impulsion à ce
compagnonnage en changeant en partie les donnes: sous limpulsion des nouvelles
théories du langage et du signe, il devenait possible dappréhender
autrement luvre poétique ou picturale et dy mettre en évidence
des lois formelles de fonctionnement en larrachant aussi bien à la psychologie
douteuse du «créateur» quau sociologisme vulgaire des conditionnements
empiriques. Pour autant, il ne sagissait pas forcément de verser dans
un formalisme complet, mais plutôt de réintroduire dans ces analyses
la puissance du «sujet» (mais pensé autrement) et celle de lhistoire
et de la politique. On se proposait en somme, à la fin des années60,
de répondre à ce défi: tenir ensemble la tresse compliquée
dune doctrine neuve du sujet et dune doctrine de lhistoire capable dentendre
la leçon de Marx sur linséparabilité du monde de lart et
du mouvement social.
De nos jours, la création artistique est plus que jamais en crise et la
théorie esthétique de son côté marque le pas. Pourtant,
entre le risque dun formalisme qui ne veut rien savoir de lhistoire vivante
de luvre comme source de vérité, et celui dun sociologisme
passionné seulement par les modes sociaux de réception des uvres
dart, il est possible de distinguer quelques options qui demeurent fécondes.
Dune part, il est clair quil demeure légitime dinterroger la spécificité
de luvre dart à partir dune orientation phénoménologique
ou ontologique plus ou moins fidèle à la leçon dispensée
par Heidegger depuis lécrit Lorigine de luvre dart: ainsi
des textes déjà anciens de Mikel Dufrenne et de Henri Maldiney,
et de ceux plus récents de Jean-Louis Chrétien. Dautre part, il
allait de soi que, dans la foulée des nouvelles philosophies du langage,
on sinterroge sur le devenir des signes artistiques dans leur spécificité:
doù limportance des travaux de Louis Marin, Jean-François Lyotard,
Hubert Damisch ou Georges Didi-Huberman. Enfin, il était logique que nous
retrouvions dans le cadre de cette dernière exposition Philippe Sollers
et Marcelin Pleynet, écrivains et théoriciens de la littérature
et de la peinture, obstinés lun et lautre à déchiffrer
cette longue histoire du poème entre corps et langage comme histoire des
singularités pensantes menant la «guerre du goût» dans
une rébellion conséquente contre tout ce qui fait norme et communauté.
Lesthétique entre phénoménologie et ontologie: cette rubrique
nous permet de rendre justice à litinéraire personnel de Mikel
Dufrenne (1910-1995). Professeur à Poitiers puis à Paris X-Nanterre
où il enseigna jusquen 1974, cest en captivité, dans le même
camp de prisonniers que Paul Ricur, quil devait découvrir luvre
de Jaspers (cest ensemble que les deux amis allaient publier en 1974 Karl
Jaspers et la philosophie de lexistence). Humaniste hostile, comme plus tard
Dominique Janicaud, à toute torsion de la philosophie vers une théologie
de la transcendance (Pour une philosophie non théologique, PUF,
1972), hanté par la question de la liberté, cest dans le champ
de lexpérience esthétique quil allait pouvoir en déployer
le concept en récusant le dualisme traditionnel du sujet et de lobjet
(Phénoménologie de lexpérience esthétique,
1953 - Esthétique et philosophie, 3t., 1967-1981). Il ne sagit
pas simplement de libérer luvre poétique des discours qui
prétendent la réduire à une objectivité, il sagit
de lui restituer son statut de «quasi-sujet» en insistant sur sa capacité
à «ouvrir un monde». Reprenant la leçon de Kant pour la
conduire sur des pistes nouvelles frayées par les pensées de Husserl
et de Heidegger, Mikel Dufrenne prend appui sur luvre dart pour élaborer
une philosophie de la nature présupposant la co-naturalité de lhomme
et du monde.
Né en 1912, Henri Maldiney a enseigné aux Hautes Études de
Gand et à la Faculté des lettres de Lyon. Son uvre, qui doit
beaucoup à Husserl et Heidegger mais également au linguiste Gustave
Guillaume (1883-1960) et à Lohmann, se situe entre psychologie clinique
et phénoménologie. Mais on passerait à côté
de son sens profond si lon oubliait de dire que toutes ses approches sont commandées
par le souci de partir de lexpérience de lêtre, sans laquelle aussi
bien le poème que sa théorie sont vains. Dans une proximité
évidente à Husserl et Heidegger, il a surtout mis en avant la fécondité
de la Dasein-analyse de Ludwig Biswanger comme «analyse des structures
spatiales et temporelles de la Présence» rendant possible une
pensée de l«être auprès de lautre» qui nest ni
lintentionnalité de Husserl ni le souci de Heidegger. Par là se
conçoit la cohérence du projet entre une recherche sur la psychose
(Penser lhomme et la folie, 1991) et une recherche sur lontologie de
lart prenant pour axe lénigme résistante du réel (Regard,
parole, espace, 1973 - Aîtres de la langue et demeures de la pensée,
1975 - Art et existence, 1975).
Plus près de nous, Jean-Louis Chrétien, que nous avons évoqué
dans la rubrique consacrée à lactualité de la phénoménologie
française, est lun de ceux qui situent clairement leur démarche
à lintersection dune phénoménologie de lêtre incarné
(dans la foulée de lentreprise de Merleau-Ponty) et dune ontologie à
teneur assez clairement théologique. Cette quasi-théologie se propose,
après Heidegger et dans dautres termes, de penser les entrelacs de la
parole, de lécoute et du regard tels quils soffrent notamment dans la
parole du poète et dans le silence de la peinture (Leffroi du beau,
1987 - La voix nue, 1990 - Lappel et la réponse, 1992
- Larche de la parole, 1998).
Quand la philosophie, grâce à Benveniste, Jakobson ou Lévi-Strauss,
a découvert la fécondité de la linguistique structurale,
la question du langage est venue au centre des réflexions des philosophes
sur lart. Cest ainsi que Louis Marin (1931-1992), philosophe, historien et critique
dart, a développé une recherche sur la sémantique des systèmes
de représentation. À travers lanalyse du discours biblique (Le
récit évangélique, 1974), des symboles de la monarchie
(Le portrait du roi, 1981) ou des espaces de lutopie (Utopies, jeux
despace, 1973), il propose une doctrine du discours et de limage qui emprunte
ses catégories à la fois à la sémantique moderne et
à la sociologie. Son centre dintérêt ayant été
longtemps le domaine du récit, (Le récit est un piège,
1978), cela la conduit à rencontrer la pensée de Pascal et celle
de Port-Royal (La critique du discours, 1975). Mais il sest également
beaucoup attaché au domaine de limage (Des pouvoirs de limage,
1993) et plus spécialement au domaine de la peinture, mettant en évidence
les régimes et les registres variés des pouvoirs de limage ainsi
que les failles ou les limites de la représentation (Détruire
la peinture, 1977 - Sublime Poussin et Philippe de Champaigne
ou la présence cachée, en 1995).
Né en 1920, docteur ès lettres mais également docteur en
médecine avec une thèse sur lHistoire du traitement de la mélancolie,
Jean Starobinski sest fait connaître notamment par ses essais consacrés
à la littérature et à lesthétique des Lumières
(Jean-Jacques Rousseau: la transparence et lobstacle, rééd,
1971 - Linvention de la liberté, 1964 - Les emblèmes
de la raison, 1974). Auteur également dune réflexion originale
sur les méthodes des sciences humaines et sur les présupposés
de la théorie littéraire (Lil vivant, 1961-1970)
il est revenu avec Montaigne en mouvement (1982) sur la naissance du genre
de lessai, considéré comme un des lieux délaboration de
lindividualisme moderne.
On retiendra également limportance de la réflexion sur la peinture
dans la philosophie de Jean-François Lyotard. Loin dêtre un simple
espace dapplication dune doctrine philosophique préétablie, la
peinture est ce à partir de quoi se trouve menée chez lui la critique
du discours au profit de ce quil a nommé le figural et qui, entre
chair et mots, image et discours, est le lieu par excellence des investissement
du désir (Discours, figure, 1971). Si, comme il en a lui-même
convenu, Lyotard a dabord généralisé abusivement la notion
d«économie libidinale» au risque de négliger la spécificité
des différents dispositifs pulsionnels, le souci de discriminer
entre les jeux de langage et à lintérieur de chaque jeu afin de
distinguer le «juste» et l«injuste» va le conduire, sur les
traces de Wittgenstein mais aussi du dernier Kant, à mettre en avant lidée
dune nouvelle «critique du jugement» capable de faire place au sublime,
à lincommensurable et à lirreprésentable. De nouveau, la
peinture sera le plan dépreuve dune telle capacité à «présenter
limprésentable» ou linfini par-delà les vieilles querelles
académiques entre réalisme et refus du réalisme: La partie
de peinture (1980), Lassassinat de lexpérience par la peinture
(1984), Que peindre? (1987).
Né en 1928, ami de Lyotard et proche par sa démarche des nouvelles
sémiologies des années60 (il publie alors dans Tel Quel),
Hubert Damisch a repris à son compte les acquis antérieurs de liconologie
(Wölfflin, Panofsky) pour développer, au-delà des limites de
cette discipline, une problématique de limage-signe qui larrache à
la seule sphère de la représentation pour en libérer la puissance
signifiante, sans oublier ni la sensorialité propre au signe pictural (qui
ne sefface pas devant le sens ou lidée), ni la dimension de lhistoire.
La sémiologie dont il se réclame sattache «à mettre
au jour les ressorts du procès signifiant dont luvre serait tout
à la fois le lieu et lenjeu». Il a précisé cette orientation
dans Théorie du nuage (1972), Fenêtre jaune cadmium
(1984) et Lorigine de la perspective (1987).
Plus récemment, Georges Didi-Huberman a entrepris une réflexion
sur le devenir de notre rapport à limage au point de croisement dune
phénoménologie du regard, dune métapsychologie de limage
et dune anthropologie de la forme. Devant limage (1990) réinvestit
lidée dune histoire de lart centrée sur le devenir du rapport
culturel à limage depuis lunivers sacré de licône jusquà
la figuration contemporaine. Ce que voyons, ce qui nous regarde (1992)
tente de déployer la proposition «ce que nous voyons ne vaut...
que par ce qui nous regarde», entre la position de la vision croyante
et celle de la vision «tautologique» (Franck Stella). À travers
Benjamin, Freud ou Lacan, il sagit de repenser la dialectique de la forme et
de lintensité et, à partir du seuil du regard, lénigme
de la «présence» entre «aura» et inquiétante
étrangeté.
On citera encore lenquête théologique et philosophique conduite
par Marie-José Mondzain dans Image, icône, économie
(1996): loin de tout effet de mode et de toute sacralisation confuse de luvre
dart, il sagit de revenir aux sources de léconomie symbolique de limage
dans lhistoire dOccident en interrogeant le discours subtil de la patristique
né de la crise de liconoclasme et porteur dune «politique de limage»
qui éclaire dune manière frappante limaginaire contemporain.
Christine Buci-Glucksmann, pour sa part, sest dabord interrogée sur la
filiation dune «raison baroque» de Baudelaire à Benjamin, et
sur la signification dune esthétique baroque de lombre. Dans Lil
cartographique de lart, elle suit litinéraire dun regard-monde
depuis la Renaissance jusquà lespace virtuel contemporain convenant à
une «esthétique de linfini».
À côté de la recherche menée par Gérard Genette,
proche hier du groupe Tel Quel et de la «nouvelle critique», sur le
statut complexe de luvre dart entre objectivité et subjectivité,
immanence et transcendance, matérialité et action toujours en cours
appelant une théorie de la réception et de la «relation esthétique»
(Luvre de lart, 2t., 1994-1997), il était légitime
pour finir de retrouver deux écrivains et penseurs qui, depuis laventure
de Tel Quel dans les années60, nont cessé de déployer une
théorie forte de la résistance subjective inhérente
à lexpérience poétique (littéraire ou picturale)
telle quelle vient ironiser le jeu des identités stables dont se soutient
la norme communautaire (dans cet effacement réglé de toute subjectivité
que constitue le règne du «spectaculaire intégré»
selon Guy Debord). À la crise de lart et de la pensée, Philippe
Sollers et Marcelin Pleynet répondent par une injonction claire: ne pas
céder sur son désir, sur sa singularité, sur sa capacité
à faire effraction dans les commandements communautaires au nom dune expérience
à la fois singulière, cest-à-dire irremplaçable,
et physique ou jouissive de lêtre. Depuis Logiques (1968) jusquà
Théorie des exceptions (1986) et La guerre du goût
(1994), en passant par de nombreux textes consacrés à Fragonard,
Van Gogh, De Kooning, Philippe Sollers ne cesse de se réclamer dune définition
du sujet non pas comme «ego» au sens psychologique, mais comme désir
et liberté: «Le désir est un projet de contre-société
permanent.» Convoquant à la fois les Lumières (Diderot
et Sade), Freud, Lacan, la théologie catholique et Heidegger, son parcours
séclaire dune fidélité aux expériences de la modernité
de Rimbaud à Genet et de Picasso à Bacon. Une telle liberté
sentend comme laffirmation de la vérité dun corps sexué
parlant faisant exception dans lespace et le temps («Si la fiction est
nécessaire et va plus loin que la philosophie, cest quil faut que le
sujet qui sexprime soit à la première personne et vive une expérience
qui soit précisément physique de la chose.») Lhistoire
vraie est la procession de ces singularités bienheureuses.
De son côté Marcelin Pleynet (né en 1933), poète et
théoricien de la littérature et de la peinture, na eu de cesse
quil démon-tre comment des singularités fortes et rebelles, Lautréamont,
Rimbaud, Matisse, ont inventé pas à pas et sans concessions les
formes inédites de ce dialogue avec lÊtre qui se poursuit depuis
les Grecs (Lenseignement de la peinture, 1971 - Art et littérature,
1977 - Les États-Unis de la peinture, 1986 - Les modernes et
la tradition, 1990). Auteur de monographies sur Giotto, Matisse, Motherwell,
cet esprit érudit et atypique témoigne dans les volumes successifs
de son journal (depuis Le voyage en Chine, en 1974, jusquà Le
plus court chemin, en 1997) dun art intransigeant dêtre soi-même
à lécart des modes quon pourrait éclairer par cette citation
de Heidegger: «Il est bien vrai que la philosophie pense à partir
de la disposition dominante dune époque, mais il est vrai aussi quen
aucun cas elle ne se confond avec sa propre époque... ni avec loubli dans
lequel une telle époque se trouve vis-à-vis de sa propre profondeur
historique.»