Puisque le paradigme du langage sous domination de la linguistique avait été
le fer de lance de lavancée des sciences humaines dans les années60,
il était logique que la retombée de cette vague conduise à
un examen critique. Rappelons que si la linguistique avait pu être le pivot
de loffensive des sciences humaines contre un certain type de philosophie (les
philosophies de la conscience en loccurrence), cest dans la mesure où
la doctrine saussurienne du signe semblait propre à fournir un modèle
danalyse généralisable à lensemble des manifestations humaines
hors de toute référence à lexpérience vécue.
Nous avons vu que, pour autant, les conséquences qui pouvaient en être
tirées au plan philosophique étaient multiples et quil était
légitime de distinguer entre ceux des philosophes qui prônaient purement
et simplement la disparition de la catégorie de «sujet» et ceux
qui sefforçaient différemment den produire une nouvelle définition.
Sans doute est-ce dans cette insistance compliquée mais perceptible de
la philosophie des années60-70 à poser la «question du sujet»
quon peut trouver la raison de son hostilité à toute forme de positivisme
ou dobjectivisme. Et sans doute est-ce la même raison (à laquelle
il faut joindre limportance depuis longtemps donnée en France à
la psychanalyse, à lexpérience littéraire et à la
politique comme révolte) qui explique pourquoi la pensée française
a été si longtemps rétive aux arguments de la philosophie
analytique anglo-saxonne et à cette logique propositionnelle fondant chez
Wittgenstein la doctrine des «jeux de langage». Les choses en tout cas
ont changé et cette résistance semble avoir faibli: dans le même
temps où certains sen prenaient violemment et parfois inconsidérément
à la «pensée 68» taxée dirrationalisme et de nihilisme,
certains se faisaient chez nous les apôtres dun nouveau positivisme, quil
prenne la forme dune recherche placée sous lautorité de Wittgenstein,
dune doctrine de la grammaire logique, ou de ce nouveau «mentalisme»
passé à loffensive sous le nom de «cognitivisme» sans
que soit réellement clarifié ce quon doit entendre dès lors
par «sujet», ni sil est véritablement utile de maintenir une
telle catégorie. Pour autant, il ne sagit nullement de dire que la philosophie
analytique na produit aucune analyse rigoureuse ni aucune proposition féconde
sur la nature du langage humain. Il sagit plutôt de prendre dabord la
mesure de cette philosophie du langage dans ses différents aspects et de
relever ses éventuelles conséquences pour la philosophie. Il sagit
ensuite de montrer quil existe, parallèlement à ce courant formaliste
ou logiciste, dautres avancées, quelles se situent sur le terrain de
la logique et de la phénoménologie ou quelles prolongent les interrogations
de la période précédente, soit en prenant en compte la profondeur
historique et sociale du langage comme «pouvoir symbolique», soit en
cherchant à penser les entrelacs du langage et du désir tels quils
savèrent dans lexpérience psychanalytique ou dans lexpérience
artistique et littéraire.
Né en 1940, professeur à luniversité Paris I et à
Genève avant dêtre nommé en 1995 au Collège de France,
Jacques Bouveresse est assurément lun de ceux qui auront le plus contribué
à faire connaître au public français la philosophie analytique
anglo-saxonne et plus particulièrement la pensée singulière
de Ludwig Wittgenstein (1889-1951). Juif autrichien naturalisé anglais
en 1939, ayant longtemps travaillé à Cambridge en compagnie du logicien
et mathématicien Bertrand Russel, Wittgenstein est lun des théoriciens
les plus originaux de lanalyse du langage, dont il a exposé les conséquences
philosophiques dans son Tractatus logico-philosophicus (1921, traduit
en français en 1961 par Pierre Klossowski) et dans le manuscrit posthume
des Investigations philosophiques, publié après sa mort
en 1953. Là où Kant proposait de dénoncer comme vaines du
point de vue de la connaissance les idées métaphysiques, Wittgenstein
va plus loin: il sagit pour lui de décrire le langage comme constituant
par lui-même un univers quil est interdit de transgresser en se prononçant
sur des réalités hors langage ou en supposant un «méta-langage»,
illusion angélique consistant à se situer au-dessus du langage pour
parler de lui («on ne peut parler de ce qui peut être dit,
on peut seulement le dire» commente Bouveresse). Analysant, notamment
en relation avec la philosophie logique de Carnap, ce «finitisme» du
langage qui sen tient à un univers «sans événement
et sans histoire», strictement atomisé dans lespace et le temps,
Bouveresse montre comment les jeux de langage constituent pour Wittgenstein le
«phénomène premier». Soucieux en même temps dexposer
la cohérence du système, il montre la continuité profonde
chez Wittgenstein entre sa philosophie du langage (La parole malheureuse,
1971), sa critique du subjectivisme (Le mythe de lintériorité,
1976), sa philosophie des mathématiques et de la logique (La force
de la règle, 1987 - Le pays des possibles, 1989), enfin ses
recherches originales parfois méconnues dans les domaines de lesthétique
et de léthique (Wittgenstein: la rime et la raison, 1973). Finalement,
quest-ce qui préserve cette pensée sceptique de sombrer dans la
pure sophistique ou dans le désespoir? Quon puisse penser avec de tout
autres réquisits et le langage et limpossibilité du méta-langage,
luvre de Lacan suffit à le démontrer. Pour Jacques Bouveresse,
qui na jamais vu dans la psychanalyse autre chose quune mythologie, il sagit
de suivre Wittgenstein jusque dans les apories qui lont conduit à une
sorte dascétique mystique. Moins mystique que polémiste toutefois,
et soucieux dénoncer un minimum de règles pratiques, Bouveresse
a pris position pour un «rationalisme militant», critiquant parfois
violemment ce «nihilisme nietzschéen» qui lui paraît caractériser
tout un pan de la philosophie française des années 60-70 incarné
par Derrida, Lyotard ou Foucault (Le philosophe chez les autophages, 1984
- Rationalité et cynisme, 1985).
Si la philosophie analytique anglo-saxonne a mis longtemps à pénétrer
en France, les efforts conjoints de maîtres logiciens comme Jules Vuillemin,
Gilles-Gaston Granger, Jean Largeault et Jacques Bouveresse ont eu raison de cette
longue résistance. Désormais, les spécialistes du «tournant
linguistique» (linguistic turn) en philosophie ne peuvent plus ignorer
les études historiques de Philippe de Rouilhan (Frege: le paradoxe
de la représentation, 1988) ou François Rivenc (Recherches
sur luniversalisme logique, 1993), ni les interprétations de Christiane
Chauviré (Peirce et la signification, 1995), Jean-Pierre Cometti
(La maison de Wittgenstein, 1998), Antonia Soulez sur Carnap, Alain Boyer
sur Popper, Sandra Laugier sur Quine. Il nous a semblé quune place à
part devait être faite aux travaux de Vincent Descombes, demeuré
chez nous figure dexception par laisance avec laquelle il se meut à lintérieur
du courant analytique aussi bien que dans les méandres de la tradition
dite continentale. Après avoir présenté dans Le même
et lautre (1977) un tableau de la philosophie française des années
60-70 rendant compte du passage de lhumanisme de la génération
daprès-guerre à lanti-humanisme à la fois structuraliste
et nietzschéen qui a suivi, il a voulu, dans Linconscient malgré
lui (1977), sen prendre à la doctrine lacanienne du sujet de linconscient
pour en démontrer la prétendue inanité au nom dune doctrine
purement logique de lénonciation qui ne veut rien savoir de la dimension
du désir. Par là même, il démontrait à quel
point cette théorie psychanalytique du sujet constitue un des points de
résistance, en France, à limpérialisme logique et aux nouvelles
offensives positivistes venues contester les pensées récentes qui
se sont efforcées de construire des modèles inédits, susceptibles
de rendre compte de réalités rebelles aux formalisations traditionnelles.
Après Grammaire dobjets en tous genres (1993), où il sagissait
dexaminer les règles grammaticales à partir desquelles nous signifions
différents modes possibles dobjet, Vincent Descombes a entamé avec
La denrée mentale (1995) et Les institutions du sens (1996)
une réflexion sur les phénomènes de lesprit définis
comme phénomènes mentaux. Il sagit à la fois daffirmer
lextériorité de lesprit contre la phénoménologie
(lesprit est ce qui se produit dans les échanges entre personnes) et dutiliser
la logique des relations de Peirce pour constituer une théorie «holiste»
ou globale du mental capable dintégrer à la fois sa dimension intentionnelle
(penser, cest penser «à») et sa dimension impersonnelle comme
esprit «objectif».
Issues dune rencontre entre les neurosciences, la linguistique et la théorie
informatique, les sciences cognitives et les recherches en intelligence artificielle
sont en plein essor en France comme dans la plupart des pays occidentaux. Les
universités, les grandes écoles (Polytechnique, Normale Sup), le
CNRS, ont inventé des structures pour les abriter. Y travaillent des philosophes
et des scientifiques comme Daniel Andler (Introduction aux sciences cognitives,
1992), Jean-Gabriel Ganascia (Lâme-machine, 1990), Pierre Jacob
(Pourquoi les choses ont-elles un sens? 1997), Daniel Kayser, Pierre Livet,
Jean-Noël Missa, Joëlle Proust, François Recanati et bien dautres.
On citera plus particulièrement Pascal Engel, auteur de La norme du
vrai (1989), ouvrage dans lequel il examine létat actuel des recherches
en philosophie de la logique. Dans Introduction à la philosophie de
lesprit (1994), cet auteur présente les thèses essentielles
du courant mentaliste ou cognitiviste anglo-saxon (Davidson, Fodor, Denette, Dretscke)
portant sur les relations de lesprit et du corps et la nature des phénomènes
mentaux. À considérer la remarque conclusive de louvrage, selon
laquelle «le matérialisme non réductionniste a ceci de
satisfaisant quil semble apporter à la fois une forme de solution ontologique
du problème esprit-corps et respecter ce qui fait quil y a problème»,
on demeure perplexe. En quoi en effet le fait de constater quil y a «dépendance
des propriétés mentales par rapport aux propriétés
physiques» apporte-t-il plus que lindication empirique quil existe
un lien, sans quon puisse trancher sur la nature de ce lien?
Face à lensemble de ce courant scientiste, polémiquement dirigé
contre un certain nombre dacquis philosophiques antérieurs, on doit citer
tous ceux qui, sous formes diverses, ont entendu maintenir le lien de la question
du langage à celle de la vérité et à celle du sujet
par-delà toutes les réductions formalistes, objectivistes ou technicistes.
Cest ainsi que Jean-Claude Pariente, né en 1930, a orienté sa recherche
dans deux directions. Dune part il montre, dans Le langage et lindividuel
(1973), comment lindividualité est une notion formelle qui ne peut
se penser que dans sa relation au langage: à chaque type de langage correspondent
des procédures dindividualisation spécifique (cest ainsi quil
propose de penser par exemple la différence entre langages ordinaires et
langages de connaissance, dont le langage des sciences humaines). Dautre part,
sa recherche sest orientée vers lhistoire de la philosophie du langage
et plus particulièrement la grammaire et la logique de Port-Royal (Lanalyse
du langage à Port-Royal, 1985).
On doit également nommer Francis Jacques (né en 1934): prenant appui
sur la philosophie analytique, ce penseur sest attaché, au rebours de
toute réduction objectivante, à reprendre la question des conditions
de possibilité des énoncés scientifiques et celle aussi du
rapport éthique avec autrui, point faible de la doctrine de Wittgenstein
de laveu même de Jacques Bouveresse. Cest sur la dimension de la communication
en tant quelle implique louverture à laltérité dautrui
quil a décidé dinsister, apportant les éléments
dune méta-théorie des sciences de la communication tout en discutant
à partir de ce thème central les thèses de Platon, Descartes,
Kant, Levinas et Austin (Dialogiques, 1979-1985).
On doit enfin faire une place à part à louvrage de Claude Imbert
Phénoménologies et langues formulaires (1992). Logicienne,
traductrice des Fondements de larithmétique et des Écrits
logiques et philosophiques de Frege, Claude Imbert est partie de la
constatation de lintraductibilité des logiques grecques dans une logique
syntaxique du type de celle de Frege. Ce point fait à ses yeux symptôme:
de limpasse dun mathématisme simpliste en même temps que de léchec
de ce «dessein dunir par le truchement dune médiation logique
uniforme les domaines thématiquement disjoints de la science physico-mathématique
et de la connaissance perceptive». Le champ de la recherche logique actuelle
se trouverait ainsi tributaire dun double renoncement: celui de la phénoménologie
husserlienne à aboutir à une syntaxe mathématique qui était
pourtant sa grande visée, celui dautre part de la logique mathématique
selon Russell à dire quoi que ce soit sur la perception. Doù les
deux axes entre lesquels désormais la logique se distribue: dune part
une phénoménologie catégorielle, dautre part une écriture
quantificationnelle. Reste à ouvrir un autre chemin: celui des langages
«indirects» (le roman grec, le paradoxe du menteur) et des syntaxes
logiques auxquelles ils se réfèrent.
Cette résistance au formalisme comme à lobjectivisme se lit aussi
dans la prise en compte de la fonction sociale et politique du langage là
où les nouveaux courants logicistes, oscillant sans cesse entre empirisme
et idéalisme, semblent avoir abandonné lenquête antérieure,
pourtant nécessaire, sur le caractère inévitablement «idéologique»
de tout langage et sur la complexité des relations de pouvoir qui peuvent
se jouer en lui. Cest ainsi que Jean-Pierre Faye, écrivain et philosophe
né en 1925, fondateur de la revue Change et directeur actuel de
lUniversité européenne de la recherche, a pu sintéresser
aux systèmes dénoncés sous-jacents à lidéologie
nazie (Langages totalitaires, 1972) et, par-delà cet exemple historique
lourd et décisif, aux éléments constituants dune logique
de la narrativité (La raison narrative, 1990).
Mais cest surtout Pierre Bourdieu, philosophe de formation et sociologue de vocation,
qui continue danimer le débat actuel sur ces questions. Il a en effet
développé une doctrine de la pratique sociale située entre
Marx et Wittgenstein, qui repose sur la mise en évidence de dispositions
inconscientes et héritées, quil nomme «habitus», à
partir desquelles les sujets sont conduits à agir. Il sest ainsi attaché
aux mécanismes de reproduction des connaissances (Les héritiers,
1966, et La reproduction, 1970, écrits en collaboration avec Jean-Claude
Passeron) et plus généralement au fonctionnement des «institutions
symboliques» dans et par lesquelles se trouve distribué le rapport
des acteurs sociaux au savoir, aux compétences culturelles et au langage
(La distinction, 1979 - Le sens pratique, 1980 - Ce que parler
veut dire, 1982 - Les règles de lart, 1992). Faisant récemment
le bilan de sa trajectoire (Méditations pascaliennes, 1997), Bourdieu
nous invite à en repérer les traits saillants: une volonté
de restituer le jeu méconnu ou «refoulé» du fonctionnement
des sujets humains entre objectivisme et subjectivisme («sortir de lobjectivisme
structuraliste sans tomber dans le subjectivisme»), une critique de la
«raison scolastique», cest-à-dire de la raison savante oublieuse
de ses privilèges et de ses conditions sociales de fonctionnement, une
recherche des fondements historiques de la raison, une analyse de la différenciation
des circuits de légitimation, enfin une description des jeux propres à
la «violence symbolique» et à sa répartition dans le corps
social (cf. Sur la télévision, 1996). Reste lambiguïté
propre à cette discipline et au discours quelle permet. À la critique
de fatalisme qui lui était adressée, Pierre Bourdieu a répondu
que la description des déterminismes était précisément
de nature à introduire une marge de liberté («À
travers le sociologue... tous les agents sociaux peuvent savoir un peu mieux ce
quils sont et ce quils font»). À laccusation de réduire
lensemble des comportements humains à des déterminations de classe,
il a également répondu que son but était de réfléchir
à la constitution des sujets dans le champ de la pratique et du
discours, là précisément où le structuralisme dun
Althusser avait laissé le problème en suspens («Je voulais
réintroduire en quelque sorte les agents, que Lévi-Strauss et les
structuralistes, notamment Althusser, tendaient à abolir, en faisant deux
de simples épiphénomènes de la structure», Choses
dites, p.19).
Demeure toutefois un hiatus assez manifeste entre le sujet défini comme
assujetti à des conditions inconscientes et le sujet comme acteur: quelles
sont, en somme, les conditions concrètes et politiques dune liberté
effective? Le sociologue assurément ne saurait répondre à
une telle question et cest peut-être, à sa place, le «militant»
Bourdieu qui répondrait, ainsi quil tend à le faire depuis un moment
au nom dune gauche de protestation (cf. par exemple la publication sous sa direction
de La misère du monde, Seuil, 1993). Quant à ce que pourrait
être lautonomie relative de la philosophie en regard des conditions sociales
et idéologiques dassujettissement, lessai que Pierre Bourdieu a voulu
consacrer à Lontologie politique de Martin Heidegger (1988) laisse
également le lecteur en partie sur sa faim: montrer lenracinement à
un moment donné dun discours philosophique dans le jeu social et politique
des «positionnements idéologiques» est sans nul doute une entreprise
utile, mais il reste à démontrer comment, en se déployant,
une telle pensée peut fournir les éléments de dépassement
de cet enracinement premier.
Autres formes de résistance aux doctrines logiciennes et positivistes du
langage: celles qui puisent dans le vif de la pensée freudienne du désir
inconscient comme moteur de la vie psychique, entre violence des intensités
pulsionnelles et puissance de la loi dipienne analogue, selon Lacan, à
la loi du langage. Cest ainsi que Jean-Claude Milner, linguiste et philosophe,
né en 1941, sest révélé dabord dans lenvironnement
de lenseignement lacanien à lépoque des Cahiers pour lanalyse
dont il fut, à lÉcole normale supérieure, lun des animateurs.
Il a dune part développé dans Ordres et raisons de langue
(1982) et dans Introduction à une science du langage (1989) une
réflexion épistémologique qui prend en compte les données
les plus récentes de la linguistique (Chomsky, lécole de Cambridge,
le cognitivisme de Marr) pour les soumettre aux critères de la «science
galiléenne» définie par la mathématisation de lempirique
et par la relation constituante de la science à la technique. Dautre part,
il a manifesté dans plusieurs essais (Lamour de la langue, 1978
- Les noms indistincts, 1983 - Luvre claire, 1995) son
attachement à la doctrine lacanienne et rappelé lambition de celle-ci
de produire une nouvelle définition de la scientificité qui ne serait
pas mathématique. Cest précisément en regard dune théorie
possible du langage quil sattache à montrer les conséquences de
la doctrine lacanienne du réel, de limaginaire et du symbolique: sen
déduit limpasse dune doctrine logique de la langue méconnaissant
le réel de linconscient et lhétérogénéité
du désir et de la jouissance. On notera enfin chez cet auteur la présence
dune réflexion politique, caractérisée par la distance prise
vis-à-vis de la dogmatique marxiste et des divers dogmatismes gauchistes,
mais sans complaisance non plus pour les ombres de la période mitterrandienne:
critique de la «vision politique du monde» dans Les noms indistincts,
analyse des impasses de la pensée progressiste dans Larchéologie
dun échec (1993), interrogation pessimiste sur lavenir dune réclamation
révolutionnaire (Constat, 1992), enfin, tout récemment,
évocation caustique du possible avenir dun capitalisme sans bourgeoisie
(Le salaire de lidéal, 1997).
Liée dans les années60 au mouvement Tel Quel, Julia Kristeva (née
en 1941) a dabord fait partie de ceux qui ont apporté, à partir
de Saussure et du formalisme russe, les éléments dune théorie
du langage impliquant une méthodologie structurale mais capable également
dinscrire, à partir de la double source freudienne et marxiste, la singularité
de lexpérience littéraire comme lieu dun «sujet en
procès» à lintersection du champ freudien de la pulsion et
du désir et du champ marxiste de la révolution sociale. Dès
1969, elle proposait dappeler «sémiotique» cette théorie
générale des modes de signification incluant le sujet et lhistoire:
La révolution du langage poétique (1974) et Polylogue
(1977) développaient ce programme et mettaient en évidence, à
partir danalyses précises, les points dintersection entre les grandes
écritures de la modernité (Mallarmé, Joyce, Céline,
Sollers) et la crise de la raison occidentale. Par la suite, prenant ses distances
vis-à-vis des utopies révolutionnaires et des mouvements collectifs,
sa pensée na cessé de se développer aux confins de la pratique
analytique et de la théorie du texte littéraire. Dune part, la
pratique analytique et notamment lexpérience des «cas-limite»
lui paraît imposer un examen plus poussé de cet espace intermédiaire
entre le langage dipien, soumis à la loi du père, et le pré-langage
de la pulsion et de laffect, lieu de ce quelle nomme, en le qualifiant souvent
de «maternel» ou de «féminin», le sémiotique
(Pouvoirs de lhorreur, 1980 - Soleil noir, 1987 - Les nouvelles
maladies de lâme, 1993). Dautre part, le texte littéraire demeure
à ses yeux une puissance unique de mise en cause des formes imaginaires
et symboliques sous-jacentes à linstitution sociale (Le temps sensible,
1994 - Sens et non-sens de la révolte, 1996 - La révolte
intime, 1997). Sil y a bien une «expérience» de lécrivain
et si cette expérience demeure irremplaçable, cest dans la mesure
où elle suppose, et engendre, une dissolution ironique des normes et des
identités (Proust, Aragon) à partir dun sujet libre incarnant «la
légèreté de la fin jamais atteinte de lanalyse».
Entre la littérature comme parole retrouvée de lÊtre, au
risque de la perte de soi dans lautisme, et les formes assujetties de la croyance
religieuse se joue, dit-elle, le destin du sujet occidental.
Dans une perspective proche, il était légitime enfin de citer quelques
uvres manifestant elles aussi leffraction de lordre de la langue et de
la norme par la différence sexuelle, et attachées notamment à
réserver une place éminente à la singularité du féminin.
Figure reconnue de la pensée féministe, psychanalyste, Luce Irigaray
(née en 1932) a le mérite de navoir jamais dissimulé ses
partis pris et dêtre intervenue demblée avec une violence polémique
déclarée: il sagit pour elle de faire entendre, avec sa voix propre,
lhétérogène dun «féminin» toujours transversal
à luniversel, obstinément méconnu ou censuré par
une longue tradition de pensée sous domination masculine et «phallocratique»
(Speculum, de lautre femme, 1974 - Ce sexe qui nen est pas un,
1977). Elle a poursuivi sa démonstration dans lespace de la philosophie
chez Nietzsche (Lamante marine, 1980) ou Heidegger (Loubli de lair,
1983). Tout en lui donnant acte de cette évidence, interne au discours
de lanalyste, que Parler nest jamais neutre (1985), on relèvera
la manière dont, récemment, elle est intervenue dans le débat
suscité par les nouvelles techniques de procréation en posant qu«une
culture sexuelle est ce qui peut aujourdhui protéger nos corps et notre
monde contre les risques dune destruction provenant dun usage irréfléchi
de la technique et du profit» (LÉthique de la différence
sexuelle, 1984 - Sexes et parentés, 1987).
À côté de Luce Irigaray, par des voies souvent moins polémiques
et plus rusées, dautres femmes ont permis à la question du féminin
dinsister au point de croisement de la philosophie du langage, de la psychanalyse
et de la littérature. On doit en ce sens rendre de nouveau hommage à
la recherche singulière de Sarah Kofman, née en 1934, et qui sest
donné la mort en 1994 (cf. «Sarah Kofman», Les Cahiers du
Grif n°3, printemps 1997). Nayant cessé dinterroger, parallèlement
à la déconstruction derridienne, la consistance et les limites de
la «scène philosophique» à partir de cet Autre auquel
les pensées aussi bien de Freud que de Nietzsche pouvaient donner accès,
son uvre philosophique, commencée avec éclat, à la
lisière de lesthétique et de la psychanalyse, par Lenfance
de lart (1970), Nietzsche et la métaphore (1972) et Camera
obscura (1973), se sera poursuivie avec la même tension jusquà
Socrate(s) en 1989 et Explosion I et II en 1992 et 1993. Le poignant
petit récit Rue Ordener rue Labat (1994) sera venu donner une ultime
ponctuation à ce destin dun écrivain et penseur qui nous avait
invités à considérer létrangeté du féminin
dans Lénigme de la femme (1980) et Le respect des femmes
(1982).
Plus près de nous Monique David-Ménard, psychanalyste et philosophe,
sest intéressée à la figure de lhystérique (Lhystérique
entre Freud et Lacan) en même temps quelle cherchait à manifester
les failles secrètes de la pensée conceptuelle, bâti masculin
propre à dénier la différence sexuelle qui cependant la travaille
(La folie dans la raison pure, 1990 - Les constructions de luniversel,
1997). Si Catherine Millot, psychanalyste, aborde la question du transsexualisme
(Horsexe, 1983) et cherche à explorer les ressources de la sublimation
littéraire à la jointure de la violence pulsionnelle et du travail
de la lettre (La vocation de lécrivain, 1991 - Gide Genet
Mishima, 1996), Sylviane Agacinski, après Critique de légocentrisme
(1996), issu notamment dune lecture de Kierkegaard, est intervenue en philosophe
dans le débat actuel sur le féminin avec Politique des sexes
(1998).