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Cinquante ans de philosophie française - Actualités /  Puissances du langage
 

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Puisque le paradigme du langage sous domination de la linguistique avait été le fer de lance de l’avancée des sciences humaines dans les années60, il était logique que la retombée de cette vague conduise à un examen critique. Rappelons que si la linguistique avait pu être le pivot de l’offensive des sciences humaines contre un certain type de philosophie (les philosophies de la conscience en l’occurrence), c’est dans la mesure où la doctrine saussurienne du signe semblait propre à fournir un modèle d’analyse généralisable à l’ensemble des manifestations humaines hors de toute référence à l’expérience vécue. Nous avons vu que, pour autant, les conséquences qui pouvaient en être tirées au plan philosophique étaient multiples et qu’il était légitime de distinguer entre ceux des philosophes qui prônaient purement et simplement la disparition de la catégorie de «sujet» et ceux qui s’efforçaient différemment d’en produire une nouvelle définition. Sans doute est-ce dans cette insistance compliquée mais perceptible de la philosophie des années60-70 à poser la «question du sujet» qu’on peut trouver la raison de son hostilité à toute forme de positivisme ou d’objectivisme. Et sans doute est-ce la même raison (à laquelle il faut joindre l’importance depuis longtemps donnée en France à la psychanalyse, à l’expérience littéraire et à la politique comme révolte) qui explique pourquoi la pensée française a été si longtemps rétive aux arguments de la philosophie analytique anglo-saxonne et à cette logique propositionnelle fondant chez Wittgenstein la doctrine des «jeux de langage». Les choses en tout cas ont changé et cette résistance semble avoir faibli: dans le même temps où certains s’en prenaient violemment et parfois inconsidérément à la «pensée 68» taxée d’irrationalisme et de nihilisme, certains se faisaient chez nous les apôtres d’un nouveau positivisme, qu’il prenne la forme d’une recherche placée sous l’autorité de Wittgenstein, d’une doctrine de la grammaire logique, ou de ce nouveau «mentalisme» passé à l’offensive sous le nom de «cognitivisme» sans que soit réellement clarifié ce qu’on doit entendre dès lors par «sujet», ni s’il est véritablement utile de maintenir une telle catégorie. Pour autant, il ne s’agit nullement de dire que la philosophie analytique n’a produit aucune analyse rigoureuse ni aucune proposition féconde sur la nature du langage humain. Il s’agit plutôt de prendre d’abord la mesure de cette philosophie du langage dans ses différents aspects et de relever ses éventuelles conséquences pour la philosophie. Il s’agit ensuite de montrer qu’il existe, parallèlement à ce courant formaliste ou logiciste, d’autres avancées, qu’elles se situent sur le terrain de la logique et de la phénoménologie ou qu’elles prolongent les interrogations de la période précédente, soit en prenant en compte la profondeur historique et sociale du langage comme «pouvoir symbolique», soit en cherchant à penser les entrelacs du langage et du désir tels qu’ils s’avèrent dans l’expérience psychanalytique ou dans l’expérience artistique et littéraire.

Né en 1940, professeur à l’université Paris I et à Genève avant d’être nommé en 1995 au Collège de France, Jacques Bouveresse est assurément l’un de ceux qui auront le plus contribué à faire connaître au public français la philosophie analytique anglo-saxonne et plus particulièrement la pensée singulière de Ludwig Wittgenstein (1889-1951). Juif autrichien naturalisé anglais en 1939, ayant longtemps travaillé à Cambridge en compagnie du logicien et mathématicien Bertrand Russel, Wittgenstein est l’un des théoriciens les plus originaux de l’analyse du langage, dont il a exposé les conséquences philosophiques dans son Tractatus logico-philosophicus (1921, traduit en français en 1961 par Pierre Klossowski) et dans le manuscrit posthume des Investigations philosophiques, publié après sa mort en 1953. Là où Kant proposait de dénoncer comme vaines du point de vue de la connaissance les idées métaphysiques, Wittgenstein va plus loin: il s’agit pour lui de décrire le langage comme constituant par lui-même un univers qu’il est interdit de transgresser en se prononçant sur des réalités hors langage ou en supposant un «méta-langage», illusion angélique consistant à se situer au-dessus du langage pour parler de lui («on ne peut parler de ce qui peut être dit, on peut seulement le dire» commente Bouveresse). Analysant, notamment en relation avec la philosophie logique de Carnap, ce «finitisme» du langage qui s’en tient à un univers «sans événement et sans histoire», strictement atomisé dans l’espace et le temps, Bouveresse montre comment les jeux de langage constituent pour Wittgenstein le «phénomène premier». Soucieux en même temps d’exposer la cohérence du système, il montre la continuité profonde chez Wittgenstein entre sa philosophie du langage (La parole malheureuse, 1971), sa critique du subjectivisme (Le mythe de l’intériorité, 1976), sa philosophie des mathématiques et de la logique (La force de la règle, 1987 - Le pays des possibles, 1989), enfin ses recherches originales parfois méconnues dans les domaines de l’esthétique et de l’éthique (Wittgenstein: la rime et la raison, 1973). Finalement, qu’est-ce qui préserve cette pensée sceptique de sombrer dans la pure sophistique ou dans le désespoir? Qu’on puisse penser avec de tout autres réquisits et le langage et l’impossibilité du méta-langage, l’œuvre de Lacan suffit à le démontrer. Pour Jacques Bouveresse, qui n’a jamais vu dans la psychanalyse autre chose qu’une mythologie, il s’agit de suivre Wittgenstein jusque dans les apories qui l’ont conduit à une sorte d’ascétique mystique. Moins mystique que polémiste toutefois, et soucieux d’énoncer un minimum de règles pratiques, Bouveresse a pris position pour un «rationalisme militant», critiquant parfois violemment ce «nihilisme nietzschéen» qui lui paraît caractériser tout un pan de la philosophie française des années 60-70 incarné par Derrida, Lyotard ou Foucault (Le philosophe chez les autophages, 1984 - Rationalité et cynisme, 1985).

Si la philosophie analytique anglo-saxonne a mis longtemps à pénétrer en France, les efforts conjoints de maîtres logiciens comme Jules Vuillemin, Gilles-Gaston Granger, Jean Largeault et Jacques Bouveresse ont eu raison de cette longue résistance. Désormais, les spécialistes du «tournant linguistique» (linguistic turn) en philosophie ne peuvent plus ignorer les études historiques de Philippe de Rouilhan (Frege: le paradoxe de la représentation, 1988) ou François Rivenc (Recherches sur l’universalisme logique, 1993), ni les interprétations de Christiane Chauviré (Peirce et la signification, 1995), Jean-Pierre Cometti (La maison de Wittgenstein, 1998), Antonia Soulez sur Carnap, Alain Boyer sur Popper, Sandra Laugier sur Quine. Il nous a semblé qu’une place à part devait être faite aux travaux de Vincent Descombes, demeuré chez nous figure d’exception par l’aisance avec laquelle il se meut à l’intérieur du courant analytique aussi bien que dans les méandres de la tradition dite continentale. Après avoir présenté dans Le même et l’autre (1977) un tableau de la philosophie française des années 60-70 rendant compte du passage de l’humanisme de la génération d’après-guerre à l’anti-humanisme à la fois structuraliste et nietzschéen qui a suivi, il a voulu, dans L’inconscient malgré lui (1977), s’en prendre à la doctrine lacanienne du sujet de l’inconscient pour en démontrer la prétendue inanité au nom d’une doctrine purement logique de l’énonciation qui ne veut rien savoir de la dimension du désir. Par là même, il démontrait à quel point cette théorie psychanalytique du sujet constitue un des points de résistance, en France, à l’impérialisme logique et aux nouvelles offensives positivistes venues contester les pensées récentes qui se sont efforcées de construire des modèles inédits, susceptibles de rendre compte de réalités rebelles aux formalisations traditionnelles. Après Grammaire d’objets en tous genres (1993), où il s’agissait d’examiner les règles grammaticales à partir desquelles nous signifions différents modes possibles d’objet, Vincent Descombes a entamé avec La denrée mentale (1995) et Les institutions du sens (1996) une réflexion sur les phénomènes de l’esprit définis comme phénomènes mentaux. Il s’agit à la fois d’affirmer l’extériorité de l’esprit contre la phénoménologie (l’esprit est ce qui se produit dans les échanges entre personnes) et d’utiliser la logique des relations de Peirce pour constituer une théorie «holiste» ou globale du mental capable d’intégrer à la fois sa dimension intentionnelle (penser, c’est penser «à») et sa dimension impersonnelle comme esprit «objectif».

Issues d’une rencontre entre les neurosciences, la linguistique et la théorie informatique, les sciences cognitives et les recherches en intelligence artificielle sont en plein essor en France comme dans la plupart des pays occidentaux. Les universités, les grandes écoles (Polytechnique, Normale Sup), le CNRS, ont inventé des structures pour les abriter. Y travaillent des philosophes et des scientifiques comme Daniel Andler (Introduction aux sciences cognitives, 1992), Jean-Gabriel Ganascia (L’âme-machine, 1990), Pierre Jacob (Pourquoi les choses ont-elles un sens? 1997), Daniel Kayser, Pierre Livet, Jean-Noël Missa, Joëlle Proust, François Recanati et bien d’autres. On citera plus particulièrement Pascal Engel, auteur de La norme du vrai (1989), ouvrage dans lequel il examine l’état actuel des recherches en philosophie de la logique. Dans Introduction à la philosophie de l’esprit (1994), cet auteur présente les thèses essentielles du courant mentaliste ou cognitiviste anglo-saxon (Davidson, Fodor, Denette, Dretscke) portant sur les relations de l’esprit et du corps et la nature des phénomènes mentaux. À considérer la remarque conclusive de l’ouvrage, selon laquelle «le matérialisme non réductionniste a ceci de satisfaisant qu’il semble apporter à la fois une forme de solution ontologique du problème esprit-corps et respecter ce qui fait qu’il y a problème», on demeure perplexe. En quoi en effet le fait de constater qu’il y a «dépendance des propriétés mentales par rapport aux propriétés physiques» apporte-t-il plus que l’indication empirique qu’il existe un lien, sans qu’on puisse trancher sur la nature de ce lien?

Face à l’ensemble de ce courant scientiste, polémiquement dirigé contre un certain nombre d’acquis philosophiques antérieurs, on doit citer tous ceux qui, sous formes diverses, ont entendu maintenir le lien de la question du langage à celle de la vérité et à celle du sujet par-delà toutes les réductions formalistes, objectivistes ou technicistes. C’est ainsi que Jean-Claude Pariente, né en 1930, a orienté sa recherche dans deux directions. D’une part il montre, dans Le langage et l’individuel (1973), comment l’individualité est une notion formelle qui ne peut se penser que dans sa relation au langage: à chaque type de langage correspondent des procédures d’individualisation spécifique (c’est ainsi qu’il propose de penser par exemple la différence entre langages ordinaires et langages de connaissance, dont le langage des sciences humaines). D’autre part, sa recherche s’est orientée vers l’histoire de la philosophie du langage et plus particulièrement la grammaire et la logique de Port-Royal (L’analyse du langage à Port-Royal, 1985).

On doit également nommer Francis Jacques (né en 1934): prenant appui sur la philosophie analytique, ce penseur s’est attaché, au rebours de toute réduction objectivante, à reprendre la question des conditions de possibilité des énoncés scientifiques et celle aussi du rapport éthique avec autrui, point faible de la doctrine de Wittgenstein de l’aveu même de Jacques Bouveresse. C’est sur la dimension de la communication en tant qu’elle implique l’ouverture à l’altérité d’autrui qu’il a décidé d’insister, apportant les éléments d’une méta-théorie des sciences de la communication tout en discutant à partir de ce thème central les thèses de Platon, Descartes, Kant, Levinas et Austin (Dialogiques, 1979-1985).

On doit enfin faire une place à part à l’ouvrage de Claude Imbert Phénoménologies et langues formulaires (1992). Logicienne, traductrice des Fondements de l’arithmétique et des Écrits logiques et philosophiques de Frege, Claude Imbert est partie de la constatation de l’intraductibilité des logiques grecques dans une logique syntaxique du type de celle de Frege. Ce point fait à ses yeux symptôme: de l’impasse d’un mathématisme simpliste en même temps que de l’échec de ce «dessein d’unir par le truchement d’une médiation logique uniforme les domaines thématiquement disjoints de la science physico-mathématique et de la connaissance perceptive». Le champ de la recherche logique actuelle se trouverait ainsi tributaire d’un double renoncement: celui de la phénoménologie husserlienne à aboutir à une syntaxe mathématique qui était pourtant sa grande visée, celui d’autre part de la logique mathématique selon Russell à dire quoi que ce soit sur la perception. D’où les deux axes entre lesquels désormais la logique se distribue: d’une part une phénoménologie catégorielle, d’autre part une écriture quantificationnelle. Reste à ouvrir un autre chemin: celui des langages «indirects» (le roman grec, le paradoxe du menteur) et des syntaxes logiques auxquelles ils se réfèrent.

Cette résistance au formalisme comme à l’objectivisme se lit aussi dans la prise en compte de la fonction sociale et politique du langage là où les nouveaux courants logicistes, oscillant sans cesse entre empirisme et idéalisme, semblent avoir abandonné l’enquête antérieure, pourtant nécessaire, sur le caractère inévitablement «idéologique» de tout langage et sur la complexité des relations de pouvoir qui peuvent se jouer en lui. C’est ainsi que Jean-Pierre Faye, écrivain et philosophe né en 1925, fondateur de la revue Change et directeur actuel de l’Université européenne de la recherche, a pu s’intéresser aux systèmes d’énoncés sous-jacents à l’idéologie nazie (Langages totalitaires, 1972) et, par-delà cet exemple historique lourd et décisif, aux éléments constituants d’une logique de la narrativité (La raison narrative, 1990).

Mais c’est surtout Pierre Bourdieu, philosophe de formation et sociologue de vocation, qui continue d’animer le débat actuel sur ces questions. Il a en effet développé une doctrine de la pratique sociale située entre Marx et Wittgenstein, qui repose sur la mise en évidence de dispositions inconscientes et héritées, qu’il nomme «habitus», à partir desquelles les sujets sont conduits à agir. Il s’est ainsi attaché aux mécanismes de reproduction des connaissances (Les héritiers, 1966, et La reproduction, 1970, écrits en collaboration avec Jean-Claude Passeron) et plus généralement au fonctionnement des «institutions symboliques» dans et par lesquelles se trouve distribué le rapport des acteurs sociaux au savoir, aux compétences culturelles et au langage (La distinction, 1979 - Le sens pratique, 1980 - Ce que parler veut dire, 1982 - Les règles de l’art, 1992). Faisant récemment le bilan de sa trajectoire (Méditations pascaliennes, 1997), Bourdieu nous invite à en repérer les traits saillants: une volonté de restituer le jeu méconnu ou «refoulé» du fonctionnement des sujets humains entre objectivisme et subjectivisme («sortir de l’objectivisme structuraliste sans tomber dans le subjectivisme»), une critique de la «raison scolastique», c’est-à-dire de la raison savante oublieuse de ses privilèges et de ses conditions sociales de fonctionnement, une recherche des fondements historiques de la raison, une analyse de la différenciation des circuits de légitimation, enfin une description des jeux propres à la «violence symbolique» et à sa répartition dans le corps social (cf. Sur la télévision, 1996). Reste l’ambiguïté propre à cette discipline et au discours qu’elle permet. À la critique de fatalisme qui lui était adressée, Pierre Bourdieu a répondu que la description des déterminismes était précisément de nature à introduire une marge de liberté («À travers le sociologue... tous les agents sociaux peuvent savoir un peu mieux ce qu’ils sont et ce qu’ils font»). À l’accusation de réduire l’ensemble des comportements humains à des déterminations de classe, il a également répondu que son but était de réfléchir à la constitution des sujets dans le champ de la pratique et du discours, là précisément où le structuralisme d’un Althusser avait laissé le problème en suspens («Je voulais réintroduire en quelque sorte les agents, que Lévi-Strauss et les structuralistes, notamment Althusser, tendaient à abolir, en faisant d’eux de simples épiphénomènes de la structure», Choses dites, p.19).

Demeure toutefois un hiatus assez manifeste entre le sujet défini comme assujetti à des conditions inconscientes et le sujet comme acteur: quelles sont, en somme, les conditions concrètes et politiques d’une liberté effective? Le sociologue assurément ne saurait répondre à une telle question et c’est peut-être, à sa place, le «militant» Bourdieu qui répondrait, ainsi qu’il tend à le faire depuis un moment au nom d’une gauche de protestation (cf. par exemple la publication sous sa direction de La misère du monde, Seuil, 1993). Quant à ce que pourrait être l’autonomie relative de la philosophie en regard des conditions sociales et idéologiques d’assujettissement, l’essai que Pierre Bourdieu a voulu consacrer à L’ontologie politique de Martin Heidegger (1988) laisse également le lecteur en partie sur sa faim: montrer l’enracinement à un moment donné d’un discours philosophique dans le jeu social et politique des «positionnements idéologiques» est sans nul doute une entreprise utile, mais il reste à démontrer comment, en se déployant, une telle pensée peut fournir les éléments de dépassement de cet enracinement premier.

Autres formes de résistance aux doctrines logiciennes et positivistes du langage: celles qui puisent dans le vif de la pensée freudienne du désir inconscient comme moteur de la vie psychique, entre violence des intensités pulsionnelles et puissance de la loi œdipienne analogue, selon Lacan, à la loi du langage. C’est ainsi que Jean-Claude Milner, linguiste et philosophe, né en 1941, s’est révélé d’abord dans l’environnement de l’enseignement lacanien à l’époque des Cahiers pour l’analyse dont il fut, à l’École normale supérieure, l’un des animateurs. Il a d’une part développé dans Ordres et raisons de langue (1982) et dans Introduction à une science du langage (1989) une réflexion épistémologique qui prend en compte les données les plus récentes de la linguistique (Chomsky, l’école de Cambridge, le cognitivisme de Marr) pour les soumettre aux critères de la «science galiléenne» définie par la mathématisation de l’empirique et par la relation constituante de la science à la technique. D’autre part, il a manifesté dans plusieurs essais (L’amour de la langue, 1978 - Les noms indistincts, 1983 - L’œuvre claire, 1995) son attachement à la doctrine lacanienne et rappelé l’ambition de celle-ci de produire une nouvelle définition de la scientificité qui ne serait pas mathématique. C’est précisément en regard d’une théorie possible du langage qu’il s’attache à montrer les conséquences de la doctrine lacanienne du réel, de l’imaginaire et du symbolique: s’en déduit l’impasse d’une doctrine logique de la langue méconnaissant le réel de l’inconscient et l’hétérogénéité du désir et de la jouissance. On notera enfin chez cet auteur la présence d’une réflexion politique, caractérisée par la distance prise vis-à-vis de la dogmatique marxiste et des divers dogmatismes gauchistes, mais sans complaisance non plus pour les ombres de la période mitterrandienne: critique de la «vision politique du monde» dans Les noms indistincts, analyse des impasses de la pensée progressiste dans L’archéologie d’un échec (1993), interrogation pessimiste sur l’avenir d’une réclamation révolutionnaire (Constat, 1992), enfin, tout récemment, évocation caustique du possible avenir d’un capitalisme sans bourgeoisie (Le salaire de l’idéal, 1997).

Liée dans les années60 au mouvement Tel Quel, Julia Kristeva (née en 1941) a d’abord fait partie de ceux qui ont apporté, à partir de Saussure et du formalisme russe, les éléments d’une théorie du langage impliquant une méthodologie structurale mais capable également d’inscrire, à partir de la double source freudienne et marxiste, la singularité de l’expérience littéraire comme lieu d’un «sujet en procès» à l’intersection du champ freudien de la pulsion et du désir et du champ marxiste de la révolution sociale. Dès 1969, elle proposait d’appeler «sémiotique» cette théorie générale des modes de signification incluant le sujet et l’histoire: La révolution du langage poétique (1974) et Polylogue (1977) développaient ce programme et mettaient en évidence, à partir d’analyses précises, les points d’intersection entre les grandes écritures de la modernité (Mallarmé, Joyce, Céline, Sollers) et la crise de la raison occidentale. Par la suite, prenant ses distances vis-à-vis des utopies révolutionnaires et des mouvements collectifs, sa pensée n’a cessé de se développer aux confins de la pratique analytique et de la théorie du texte littéraire. D’une part, la pratique analytique et notamment l’expérience des «cas-limite» lui paraît imposer un examen plus poussé de cet espace intermédiaire entre le langage œdipien, soumis à la loi du père, et le pré-langage de la pulsion et de l’affect, lieu de ce qu’elle nomme, en le qualifiant souvent de «maternel» ou de «féminin», le sémiotique (Pouvoirs de l’horreur, 1980 - Soleil noir, 1987 - Les nouvelles maladies de l’âme, 1993). D’autre part, le texte littéraire demeure à ses yeux une puissance unique de mise en cause des formes imaginaires et symboliques sous-jacentes à l’institution sociale (Le temps sensible, 1994 - Sens et non-sens de la révolte, 1996 - La révolte intime, 1997). S’il y a bien une «expérience» de l’écrivain et si cette expérience demeure irremplaçable, c’est dans la mesure où elle suppose, et engendre, une dissolution ironique des normes et des identités (Proust, Aragon) à partir d’un sujet libre incarnant «la légèreté de la fin jamais atteinte de l’analyse». Entre la littérature comme parole retrouvée de l’Être, au risque de la perte de soi dans l’autisme, et les formes assujetties de la croyance religieuse se joue, dit-elle, le destin du sujet occidental.

Dans une perspective proche, il était légitime enfin de citer quelques œuvres manifestant elles aussi l’effraction de l’ordre de la langue et de la norme par la différence sexuelle, et attachées notamment à réserver une place éminente à la singularité du féminin. Figure reconnue de la pensée féministe, psychanalyste, Luce Irigaray (née en 1932) a le mérite de n’avoir jamais dissimulé ses partis pris et d’être intervenue d’emblée avec une violence polémique déclarée: il s’agit pour elle de faire entendre, avec sa voix propre, l’hétérogène d’un «féminin» toujours transversal à l’universel, obstinément méconnu ou censuré par une longue tradition de pensée sous domination masculine et «phallocratique» (Speculum, de l’autre femme, 1974 - Ce sexe qui n’en est pas un, 1977). Elle a poursuivi sa démonstration dans l’espace de la philosophie chez Nietzsche (L’amante marine, 1980) ou Heidegger (L’oubli de l’air, 1983). Tout en lui donnant acte de cette évidence, interne au discours de l’analyste, que Parler n’est jamais neutre (1985), on relèvera la manière dont, récemment, elle est intervenue dans le débat suscité par les nouvelles techniques de procréation en posant qu’«une culture sexuelle est ce qui peut aujourd’hui protéger nos corps et notre monde contre les risques d’une destruction provenant d’un usage irréfléchi de la technique et du profit» (L’Éthique de la différence sexuelle, 1984 - Sexes et parentés, 1987).

À côté de Luce Irigaray, par des voies souvent moins polémiques et plus rusées, d’autres femmes ont permis à la question du féminin d’insister au point de croisement de la philosophie du langage, de la psychanalyse et de la littérature. On doit en ce sens rendre de nouveau hommage à la recherche singulière de Sarah Kofman, née en 1934, et qui s’est donné la mort en 1994 (cf. «Sarah Kofman», Les Cahiers du Grif n°3, printemps 1997). N’ayant cessé d’interroger, parallèlement à la déconstruction derridienne, la consistance et les limites de la «scène philosophique» à partir de cet Autre auquel les pensées aussi bien de Freud que de Nietzsche pouvaient donner accès, son œuvre philosophique, commencée avec éclat, à la lisière de l’esthétique et de la psychanalyse, par L’enfance de l’art (1970), Nietzsche et la métaphore (1972) et Camera obscura (1973), se sera poursuivie avec la même tension jusqu’à Socrate(s) en 1989 et Explosion I et II en 1992 et 1993. Le poignant petit récit Rue Ordener rue Labat (1994) sera venu donner une ultime ponctuation à ce destin d’un écrivain et penseur qui nous avait invités à considérer l’étrangeté du féminin dans L’énigme de la femme (1980) et Le respect des femmes (1982).

Plus près de nous Monique David-Ménard, psychanalyste et philosophe, s’est intéressée à la figure de l’hystérique (L’hystérique entre Freud et Lacan) en même temps qu’elle cherchait à manifester les failles secrètes de la pensée conceptuelle, bâti masculin propre à dénier la différence sexuelle qui cependant la travaille (La folie dans la raison pure, 1990 - Les constructions de l’universel, 1997). Si Catherine Millot, psychanalyste, aborde la question du transsexualisme (Horsexe, 1983) et cherche à explorer les ressources de la sublimation littéraire à la jointure de la violence pulsionnelle et du travail de la lettre (La vocation de l’écrivain, 1991 - Gide Genet Mishima, 1996), Sylviane Agacinski, après Critique de l’égocentrisme (1996), issu notamment d’une lecture de Kierkegaard, est intervenue en philosophe dans le débat actuel sur le féminin avec Politique des sexes (1998).