Il ne sagit pas simplement, dans cette seconde rubrique, de mentionner les travaux
de quelques historiens de la philosophie, mais plutôt de prendre la mesure
du mouvement qui sest opéré dans un domaine souvent abandonné
aux synthèses académiques et aux particularismes érudits
et cela sous une double influence: dune part celle des travaux des historiens
de la «nouvelle histoire», dautre part celle des thèses de Heidegger
sur lhistoire de la métaphysique. Ces recherches nenvisagent pour autant
ni dappliquer sans plus les leçons de la nouvelle histoire aux grands
textes de la philosophie, ni de répéter sans distance les affirmations
hautaines de Heidegger. Elles visent plutôt à susciter une nouvelle
lecture des textes par-delà une tradition universitaire souvent convenue,
à la fois en y intégrant les nouvelles philosophies du langage et
du signe, et en remettant en cause la représentation providentielle dune
histoire de la pensée continue et majestueuse. Ni une histoire secrètement
finalisée, ni un panorama abstrait des grands systèmes coupés
de leurs conditions concrètes dénonciation: une histoire contradictoire,
multiple et hasardeuse travaillée par la guerre des discours, telle quil
soit possible de faire entendre la voix des sophistes à côté
de celle de Platon, celle des Stoïciens de lère impériale
à côté de celle de Plotin et des premiers penseurs chrétiens,
telle aussi quil soit possible, à la suite de quelques maîtres prestigieux,
de rappeler le rôle essentiel, dans la constitution de la philosophie dOccident,
non seulement de la théologie chrétienne, patristique et médiévale,
mais également de la pensée juive et de la pensée arabe.
Que la philosophie des Grecs ait été la première à
être ré-interrogée de cette manière ne doit pas étonner
si lon se rappelle que cest à son propos que Heidegger a prétendu
prendre en écharpe la totalité de lhistoire de la métaphysique
comme «oubli de lÊtre», si lon se rappelle également
comment Jean-Pierre Vernant, Jean-Pierre Vidal-Naquet et Marcel Détienne
ont proposé avec dautres une compréhension renouvelée de
la pensée grecque par la mise en évidence dune structuration complexe
de cette pensée dans son rapport au mythe, à la religion, aux jeux
de langage et à linstitution de la cité. Né en 1929, Pierre
Aubenque sest imposé en deux livres majeurs, Le problème de
lêtre chez Aristote (1962) et La prudence chez Aristote (1963),
suivis de nombreux essais. Il a, de fait, relancé pour nous la lecture
de ces textes fondateurs de notre tradition métaphysique en les arrachant
à une certaine scolastique dorigine thomiste. Sil sest efforcé
de restituer lémergence de la «question de lêtre» telle
quelle se formulait pour les contemporains de Platon et dAristote, cest dune
part en décidant de «désapprendre tout ce que la tradition
a ajouté à laristotélisme primitif», dautre part en
refusant de voir dans les contradictions du texte lindice dune prétendue
évolution du philosophe. De fait, ces contradictions tiennent à
lobjet lui-même du discours, «lêtre en tant quêtre».
Refusant de fermer le langage sur lui-même, Aristote pose que cest lordre
de lêtre qui commande à lordre du connaître. Or il existe
deux modes de lêtre: lêtre sensible, en devenir, et lêtre
premier ou divin, qui est parfaitement ce quil est. Il existe donc dune part
une science des modes multiples selon lesquels se dit lêtre en devenir,
dautre part une science de lêtre divin ou «théologie».
Cette dualité est-elle le dernier mot? Pierre Aubenque suggère que
non: «Entre la recherche ontologique et la contemplation du divin, il
peut et il doit y avoir des rapports que le mot de séparation ne
suffit pas à épuiser.» Lhomme lui-même est la preuve
de cet «effort du divers pour ségaler à lunité subsistante
de Dieu» ou des dieux: cet effort est précisément lenjeu de
léthique, partagée entre le désir de se rapprocher du divin
et la prudence (phronesis), attitude pratique qui permet à lhomme
de se repérer raisonnablement au sein dun monde contingent. Cette lecture
vivante dAristote aura conduit Pierre Aubenque à prendre récemment
position dans le débat contemporain sur la «déconstruction
de la métaphysique», de Heidegger à Derrida.
Né en 1922, professeur honoraire au Collège de France, Pierre Hadot
travaille depuis longtemps sur les points de contact entre la philosophie des
Grecs et la première philosophie chrétienne. Sétant fait
connaître dabord par ses travaux sur les traités théologiques
de Marius Victorinus, il sest également attaché à la philosophie
de Plotin (Plotin ou la simplicité du regard, 1963) et a publié
une introduction à la traduction des Pensées de Marc-Aurèle
(La citadelle intérieure). Il a résumé lactualité
à ses yeux de la sagesse antique dans sa Leçon du Collège
de France, Éloge de la philosophie antique (1998): «Le
souci du destin individuel et du progrès spirituel, laffirmation intransigeante
de lexigence morale, lappel de la méditation, linvitation à la
recherche de cette paix intérieure que toutes les écoles, même
celle des Sceptiques, proposent comme fin à la philosophie, le sentiment
du sérieux et de la grandeur de lexistence.» Si les philosophies
de lAntiquité paraissent souvent déconcertantes pour le lecteur
moderne, cest que nous oublions trop souvent quelles avaient avant tout pour
finalité la transformation spirituelle de lhomme auquel elles sadressaient
et quelles étaient, en ce sens, inséparables des pratiques et rituels
ascétiques propres à chaque communauté de pensée (Exercices
spirituels et philosophie antique, 1987 - Quest-ce que la philosophie
antique?, 1996).
Né en 1923, Jean Bollack est professeur à luniversité de
Lille III, où il a fondé un Centre de recherches philologiques.
Représentant en France de lherméneutique critique, il sest attaché
avant tout à définir en toute rigueur les conditions dune science
de lobjet écrit, quil sagisse de la tragédie (La naissance
ddipe, 1995) ou de la philosophie. Suscitant des croisements féconds
entre philologie, mythologie et doxographie, il a mis en évidence les transformations
successives et les modes de sédimentation de la matière textuelle.
Quil sagisse des «présocratiques» (Empédocle,
3t., 1965-1969, Héraclite ou la séparation, 1972, en collaboration
avec H. Wisman) ou de luvre si malmenée dÉpicure (La
lettre dÉpicure, avec Wisman et Mayotte Bollack, 1971), cela la conduit
à faire en archéologue lhistoire dun aveuglement ou dune incompréhension
liés à une naïveté méthodologique et à
des projections interprétatives erronées. Sa grande idée
est en somme quil est vain de chercher par-delà le texte une vérité
métaphysique ou mystique et quil convient plutôt de comprendre en
chaque cas à quelle stratégie discursive particulière répond
une intervention philosophique. Cela le conduit par exemple à poser que
«la réflexion dHéraclite ne se concentre pas sur la présence
de lÊtre, mais sur lunivers de la signification». Cela le conduit
également à réévaluer, contre un dualisme trop strict
du mythe et de la raison, le rôle du premier à lintérieur
de la philosophie même: «Mythe et vérité constituent
les aspects complémentaires dune histoire philosophique, immanente à
la cohérence du concept philosophique.» Il a récemment
rassemblé des textes témoignant de létendue de son parcours
dans La Grèce de personne (Seuil, 1998). On signalera, parallèlement
aux recherches de Jean Bollack, celles de Clémence Ramnoux (Héraclite,
lhomme entre les choses et les mots, 1958 - La nuit et les enfants de
la nuit, 1958 - Études présocratiques, I et II, 1969-1983),
et de Jean-Paul Dumont, éditeur des Présocratiques pour lédition
de la Pléiade.
Directrice à lEHESS, anthropologue et historienne de lAntiquité,
Nicole Loraux avait ainsi défini son programme de recherche: «Ouvrir
les questions de lanthropologie à une interrogation plus proprement centrée
sur les chemins et les modalités grecs de limaginaire, pour tenter de
comprendre la nature du bénéfice comptabilisé par la cité
lors de cette parenthèse institutionnelle quest la représentation
dramatique.» Conduisant une double interrogation sur les possibles de
la démocratie et sur les représentations culturelles de la différence
des sexes, Nicole Loraux a ouvert les études grecques à une ré-évaluation
des représentations de la citoyenneté et de la division des sexes
qui suppose quon prenne en compte la puissance de limaginaire à côté
du discours de la norme fixé en un lieu discursif. Dans Façons
tragiques de tuer une femme (1985), cet imaginaire dessine les voies de la
mort des femmes en brouillant lordre civique qui est lordre viril des valeurs.
Dans Les enfants dAthéna (1981) et Né de la terre
(1996), cet imaginaire sélabore autour de lidée dauto-chtonie
et traverse aussi bien le rituel de loraison funèbre que le récit
mythique. Dans Les mères en deuil (1990), il sagit dexaminer
les pratiques permettant de canaliser lexcès féminin sur la scène
civique, cependant que dans Les expériences de Tirésias
(1990) lauteur analyse lexpérience du féminin comme présente
au plus profond de lhomme grec. Récemment, dans La cité divisée
(1997), Nicole Loraux a souligné lambivalence de lordre civique comme
«liaison de la déliaison», avec cette idée que cest dans
la division partagée que prend son origine ce qui est commun, source de
méditation pour une pensée actuelle de la démocratie.
On signalera, dans une démarche assez proche, les travaux de François
Hartog, historien et professeur à lEHESS, auteur du Miroir dHérodote
(1980), qui propose les éléments dune rhétorique de laltérité,
et de Mémoire dUlysse (1996), qui pose la question des frontières
de lidentité grecque.
On signalera également les analyses de Jacques Brunschwig (né en
1929), qui a consacré lessentiel de son enseignement et de ses recherches
à lhistoire de la philosophie antique, notamment à lépicurisme,
au stoïcisme et au scepticisme (Études sur les philosophies hellénistiques,
1995). Favorable à une «micro-histoire de la philosophie» qui
refuse de sengager sur le terrain des grands débats métaphysiques
et préfère sen tenir à la lettre du texte et aux problèmes
locaux, il a publié en compagnie de Geoffrey Lloyd un dictionnaire critique,
Le Savoir grec (1996). Né en 1946, Luc Brisson a travaillé
de son côté sur les relations complexes entre mythologie et philosophie
et sur les religions de lAntiquité, lorphisme par exemple, quil sagisse
de commenter la cosmologie du Timée, de suivre les méandres
du mythe de Tirésias (Le mythe de Tirésias, 1976) ou dexaminer
le jeu des mythes dans le texte de Platon (Platon, les mots et les mythes,
1982). Dans Inventer lunivers (1991) et dans Puissance et limites
de la raison (1995), Luc Brisson admet que les limites de la raison lui sont
fixées par des axiomes quil est difficile de justifier sinon par un recours
à la tradition, donc au mythe.
Directrice de recherches au CNRS, Barbara Cassin (née en 1947) fait se
croiser Aristote et Heidegger dans une double perspective, philosophique et philologique,
grecque et moderne. Pour prendre distance vis-à-vis deux, elle a choisi
la sophistique: cette dernière permet de cerner le caractère efficace
du langage et de remettre à sa place lontologie comme une performance
discursive parmi dautres sans se laisser enfermer dans un idéal de vérité.
Ce détour violent par un autre héritage grec lié à
la rhétorique délimite la philosophie et décloisonne les
genres du Logos (Leffet sophistique, 1995- Aristote et le logos,
1998). Né en 1942, Michel Narcy est parti de lévidence selon
laquelle Platon, tout en la combattant, donne à la sophistique une place
cardinale dans léconomie de sa pensée. Cest ainsi quil a suggéré
lidée de représenter la philosophie grecque comme un triangle dont
les trois côtés seraient la sophistique, le platonisme et laristotélisme.
Il a publié en collaboration avec Barbara Cassin La décision
du sens (1989).
Dans la foulée des travaux entrepris par un grand historien de la pensée
comme Étienne Gilson et par quelques théologiens de haute volée,
on peut à bon droit parler également dune relance actuelle des
recherches en philosophie médiévale. Cest ainsi que Rémi
Brague, parti de létude de Platon et dAristote (Du temps chez Platon
et Aristote, 1982 - Aristote et la question du monde, 1988), a élargi
son champ de recherche à la pensée médiévale (saint
Bernard, Maimonide à travers Léo Strauss et Pinès qui en
ont renouvelé linterprétation) et à la philosophie arabe
(Averroès) quil enseigne à luniversité de Paris I. Il sagit
pour lui de faire ressortir ressemblances et différences entre les trois
héritiers de la sagesse grecque, et de montrer de quelle étrange
rencontre est issue la civilisation européenne (Europe, la voie romaine,
1993 - La sagesse du monde, sous presse).
Dans une thèse particulièrement brillante, Guillaume dOckham
le singulier (1989), Pierre Alféri sest attaché à démontrer
comment, en rompant avec tout un pan de la scolastique aristotélicienne,
Ockham a entrepris la tâche redoutable de penser la singularité des
choses. Singularité, sérialité et référence
seraient ainsi les trois ressorts dune ontologie «réduite à
sa plus simple expression» et clairement nominaliste («une ontologie
du singulier qui pense les étants extérieurs comme de pures singularités
espacées»). Violente déconstruction ou en tout cas contestation
de la métaphysique grecque: sil est vrai que lintuition est le fondement
de toute vérité, alors la théologie ne peut être que
négative et la métaphysique est récusée, puisque son
objet («lêtre en tant quêtre») est inexistant.
On évoquera enfin luvre déjà considérable dAlain
de Libéra. Né en 1948, directeur de lEPHE depuis 1985, il est le
disciple le plus brillant dÉtienne Gilson et un fils des historiens de
la nouvelle histoire, en même temps quil incarne cette volonté nouvelle
dexplorer le croisement historique entre la théologie chrétienne
et les deux autres sources, juive et arabe, de la philosophie. Auteur de monographies
consacrées à des théologiens ou à des logiciens comme
Albert le Grand et Gilbert de Poitiers, à des mystiques comme Maître
Eckart, il a donné en 1993 avec La philosophie médiévale
la somme que beaucoup attendaient. Sa thèse de départ est que «le»
Moyen Âge nexiste pas mais quil y a bel et bien plusieurs Moyen Âge
dont il faut restituer la multiplicité et décrire les conditions
effectives de possibilité (Penser au Moyen Âge, 1991). Il
sagit en outre de récuser le long préjugé qui a conduit
à représenter la philosophie médiévale à partir
de la seule référence chrétienne en occultant notamment la
source arabe: cest ainsi quAlain de Libéra a récemment publié
et préfacé Averroès, (Lintelligence et la pensée,
Garnier-Flammarion, 1998). La philosophie médiévale propose
donc un vaste panorama permettant de comprendre lémergence dune philosophie
en Europe à partir de trois sources: la philosophie de Byzance, la philosophie
arabe, la philosophie juive (Ibn Gabirol, Maimonide, Gersonide, les kabbalistes).
Explorant en érudit la richesse de la pensée qui sélabore
du XIe au XIVe siècle et dAnselme à Duns Scot, il ne présuppose
pas une unité trompeuse mais il décrit, en historien des épistémê,
à la fois les lieux dinsertion de cette pensée, ses problématiques
complexes entre théologie dogmatique, corpus scolastique et philosophie
politique, enfin le jeu multiple déchanges culturels quelle suppose.
Pour ce qui est de la philosophie classique, quelques travaux ont, dans la période
récente, marqué un renouveau, en particulier en ce qui concerne
Descartes et Spinoza. Dans le premier cas, voici, après le temps des commentateurs
respectueux dune certaine tradition métaphysique (Alquié, Gueroult,
Gouhier, Jean-Marie Beyssade), celui des découvreurs incisifs qui réorientent
les études cartésiennes en défaisant le pli dune longue
tradition rationaliste et en dénonçant lidentification massive
du cartésianisme à un «ordre des raisons». Cest ainsi
que Jean-Luc Marion a voulu revisiter le texte de Descartes à la lumière
à la fois de Pascal, de Husserl et de Heidegger. En articulant ce quil
nomme une «ontologie grise» (réduisant lêtre des étants
à leur objectivité) et une «théologie blanche»
(blanche en ceci que le bénéficiaire ou le porteur en demeure indéterminé
et anonyme), il déploie dans toutes ses instances la constitution de la
métaphysique cartésienne et nous invite à en reconnaître
les limites, suggérant même quelle pourrait être «destituée»
en regard de la charité pascalienne (Sur lontologie grise de Descartes,
1975 - Sur la théologie blanche de Descartes, 1981). Entre une
sorte de phénoménologie négative et une métaphysique
possiblement destituée, il sagirait de fixer un nouveau commencement à
la question de lêtre et à celle du sujet par-delà les limites
du «cogito».
Denis Kambouchner, né en 1953, propose un travail de réévaluation
des conditions de réception actuelle de lidéal classique de la
culture défini comme «corps de philosophie à lusage de tous»
et a centré sa réflexion sur une lecture du traité cartésien
des Passions de lâme impliquant un adoucissement du dualisme souvent
trop marqué entre lâme et le corps (Lhomme des passions,
1995).
On sen voudrait enfin de ne pas évoquer, concernant Descartes, les multiples
travaux de Nicolas Grimaldi, né en 1933, professeur émérite
à Paris I-Sorbonne: Lexpérience de la pensée dans la
philosophie de Descartes (1978); Six études sur la volonté
et la liberté chez Descartes (1988); Études cartésiennes.
Dieu, le temps, la liberté (1996). Ce philosophe dorientation spiritualiste
a par ailleurs poursuivi une recherche situable au carrefour de la métaphysique,
de léthique et de lesthétique qui se déploie depuis Le
désir et le temps (1971) jusquau récent Bref traité
du désenchantement (1998).
En ce qui concerne Spinoza, on pouvait parler il y a quelque temps dun renouveau
des études consacrées à ce philosophe en prenant en compte
les ouvrages de Deleuze, dAntonio Negri (Lanomalie sauvage, 1982) ou
de Robert Misrahi (qui a publié récemment Lêtre et la
joie, Encre marine, 1997). Nous avons pour notre part voulu rendre hommage
à la longue passion spinoziste de Pierre Macherey. Né en 1938, co-rédacteur
dans les années soixante de louvrage collectif Lire le Capital sous
la houlette dAlthusser, Pierre Macherey sest dabord distingué par des
ouvrages consacrés à la théorie littéraire (Pour
une théorie de la production littéraire, 1966 - À
quoi pense la littérature? 1990). Mais cest très vite la haute
et énigmatique figure de Spinoza qui sest imposée à sa méditation.
Dune part, dans Hegel ou Spinoza (1990) et dans Avec Spinoza
(1992), il a choisi denvisager cette philosophie à travers le prisme que
lui offraient dautres grandes figures de la pensée et tout dabord celle
de Hegel. Dautre part, en publiant les cinq volumes dune monumentale Introduction
à lÉthique de Spinoza (1993-1998), il sest attaché
à la lettre du texte pour rendre compte de la puissance démonstrative
de ces thèses qui toutes découlent de «cette chose qui,
étant Dieu même, est tout sauf »une« chose, ou »un«
Dieu». Quant à Pierre-François Moreau (1984), auteur de
Spinoza (1975) et Spinoza, lexpérience et léternité
(1984), il cherche à resituer la démarche du philosophe dans cette
aube de lâge classique où la nouvelle lecture de la Bible, lémergence
de lindividualisme et la physique galiléenne contraignent les philosophes
à repenser les marques de la raison.
On citera encore Michel Fichant (1941): épistémologue et disciple
de Canguilhem, il sest proposé pour objet les enveloppements mutuels entre
métaphysique et science de Galilée à Kant, mais il sest
attaché surtout à luvre de Leibniz en privilégiant
la constitution interne du corpus et en récusant lidée quil y
aurait «un» système de Leibniz plutôt que des systématicités
en mouvement (Leibniz, la réforme de la dynamique, 1994).
Pour la philosophie moderne, on rendra dabord hommage au travail de Gérard
Granel. Penseur singulier, disciple de Heidegger, il a travaillé sur Husserl
mais aussi sur Kant. Dans Léquivoque ontologique de la pensée
kantienne (1970), il démontre comment la question de lêtre telle
que Heidegger lentend sest trouvée à la fois mise en travail et
voilée dans lentreprise kantienne de critique de la métaphysique.
On citera, plus récemment, les études de Béatrice Longuenesse
(Kant et le pouvoir de juger, 1993) et Jocelyn Benoist (Kant et les
limites de la synthèse, PUF, 1996).
En ce qui concerne Hegel, on mentionnera dabord ces nouvelles traductions qui
sont par elles-mêmes des relectures du texte hegelien (Gwendoline Jarczyk,
Pierre-Jean Labarrière, Pierre Garniron, Jean-Pierre Lefebvre). Pour sa
part, Bernard Bourgeois, né en 1929, est un héritier de la génération
des grands introducteurs de Hegel en France: il sest attaché à
la fois à la cohérence interne de la logique dialectique et à
linsertion de la pensée hégélienne dans la culture et les
combats politiques de son temps (Hegel à Francfort ou judaïsme,
christianisme, hégélianisme, 1970 - La pensée politique
de Hegel, 1969 - Études hégéliennes, 1992). Dans
La patience du concept (1972), Gérard Lebrun nous a invités
à méditer cette énigme, que la métaphysique se réduise
finalement à la logique: «Si le hégélianisme tire
aussi légèrement un trait sur la Métaphysique, il nen est
plus lachèvement somptueux et dès lors, nous ny sommes plus en
pays de connaissance.» Jean-Luc Nancy à son tour, dans Hegel,
linquiétude du négatif (1997), propose de voir en Hegel «le
penseur inaugural du monde contemporain» en ce que pour lui le sens nest
jamais donné. Il sagit au contraire de se rendre disponible pour lui,
et labsolu hégélien nest finalement rien dautre que le travail
du négatif en nous et «entre nous» comme puissance athée
de la vérité: «Lauprès de labsolu nest
rien dautre que notre auprès les uns des autres.»
Ayant commencé ce parcours par les Grecs, il nest pas sans saveur de le
terminer par une sagesse plus ancienne que toute philosophie: non pas celle de
lInde, chère à Roger-Pol Droit, mais celle de la Chine. Né
en 1951, François Jullien a étudié à Pékin
et Shanghai de 1975 à 1977 et a été responsable de lAntenne
française de sinologie à Hongkong de 1978 à 1981. Il enseigne
actuellement à luniversité Paris VII et a présidé
le Collège international de philosophie. Marchant sur les traces de grands
anciens comme Marcel Granet, influencé également par la démarche
anti-métaphysique de Michel Foucault, il propose au lecteur français
dans une uvre abondante (Procès ou création, 1989
- La propension des choses, 1992 - Figures de limmanence, 1993
- Le détour et laccès, 1995) une méditation sur
ce qui, de cette pensée chinoise, demeure hétérogène
à la métaphysique occidentale telle que Heidegger en a dessiné
les limites depuis un «dehors» problématique. La Chine serait
ce dehors qui nous invite violemment à nous déprendre de nous-mêmes
en nous proposant cette étrange pensée qui nest pas une métaphysique:
affirmation dune pure immanence sans transcendance (dun «fonds dimmanence»)
et dun réel en procès qui est à lui-même sa propre
justification. Doù la mise à distance de tout subjectivisme, doù
une définition de la vérité comme art daccorder la pensée
à la «propension des choses», doù la représentation
du Bien comme ce geste qui permet à lordre des choses (non au moi) de
parvenir à son plein épanouissement, doù enfin cette pensée
pour nous bien étrange dune éternité qui nest pas le contraire
du devenir mais qui se confond avec lui. De ce postulat dune analogie profonde
entre lordre immanent de la nature (le «Ciel») et le monde humain,
François Jullien tire également cette conséquence que la
pensée chinoise est par elle-même peu propice à une pensée
politique formulée dans les termes de lindividualisme occidental et du
sujet à la liberté qui lui correspond. Dans Fonder la morale
(1995), il revient sur les conditions dun dialogue possible entre la pensée
chinoise et la pensée des Grecs: refus de toute théologie, assentiment
donné à lordre du monde, récusation du tragique, méfiance
résolue à légard de toute raison explicative et dominatrice
(«Sans doute un des intérêts de la pensée chinoise
est-il, en effet, de nous dispenser davoir à penser la question du »sens«,
-et notamment du »sens de la vie«.») Dans Un sage est sans
idée (1998), François Jullien développe certaines des
propositions esquissées dans Fonder la morale. En particulier,
il montre quinsister sur lirréductibilité du sage chinois au penseur
occidental, cest «prendre la raison européenne à revers»
et «renoncer à la catégorie du sujet pour celle du procès»,
cest décider de trouver étrange lobsession de lOccident pour
la vérité quand il ny a rien que le devenir, cest admettre enfin
que cette sagesse qui ne rivalise pas, qui ne choisit pas, qui nest ni relativisme
ni scepticisme, qui ignore la contradiction (et Aristote), est au fond ce qui
vient briser «lassociation atavique du »ciel« et de Dieu».
Au point que lanti-philosophie risquée par François Jullien pourrait
se résumer dans cette proposition: «Le Tao de la régulation
sest autant imposé, par son évidence, à la pensée
chinoise que, dans notre philosophie classique, lidée de Dieu. Elle en
tient effectivement la place, elle en est lenvers» (Figures de limmanence,
p.249).