Sil y a bien eu, surtout à partir de laprès-guerre, une «phénoménologie
française», cette dernière na jamais été homogène
et sest trouvée demblée traversée par plusieurs courants,
ce qui tient à la fois au texte fondateur choisi comme référence
(Husserl ou la dissidence dabord discrète de Heidegger vis-à-vis
de Husserl) et à la manière dont les uns et les autres ont lu ce
texte. Ainsi de la voie ouverte par Merleau-Ponty, conduisant à une ontologie
esquissée sur la base dune analytique de la «chair». Ainsi également
du parcours exemplaire de Paul Ricur, sur lequel il paraît juste de
revenir. Né en 1913, ce dernier aura traversé le demi-siècle
comme lune des incarnations les plus originales de cette phénoménologie
«à la française» sans jamais céder sur les principes
de base de son engagement philosophique (une herméneutique du sens trouvant
ses motifs à la fois chez Husserl et Jaspers), sans se laisser émouvoir
par la vague structuraliste, sans ignorer non plus ces nouveaux courants avec
lesquels il sest efforcé tout au long de dialoguer, attentivement et sans
dogmatisme. Il est remarquable en particulier que ce philosophe du sens ait pu
accompagner à sa manière la grande offensive des sciences du langage
qui aura tant marqué la période récente. Sil lui est arrivé
toutefois de rendre hommage à la philosophie analytique (par exemple dans
Soi-même comme un autre, 1990), cest dans la mesure où il
lui a semblé que ses propositions pouvaient être intégrées
à une doctrine phénoménologique du sens et du sujet voué
au sens sur laquelle il entendait ne pas céder. Une réflexion constamment
ouverte sur la multiplicité des domaines de signification et une érudition
considérable auront alimenté cette philosophie. Située entre
sémantique et ontologie, elle sefforce dexplorer les modes de constitution
dun sujet non pas donné davance mais révélé dans
la multiplicité des modes de signification qui se déploient entre
«logos» et «muthos», entre logique de la rationalité
et logique mythique. Réfléchissant sur les «sources non philosophiques
de la philosophie» (mythe, tragédie, religions), croisant lherméneutique
biblique sans admettre la confusion entre philosophie et théologie, enquêtant
sur les modes de la narrativité comme sources de la constitution de soi
(Temps et récit), mettant au jour loscillation de la pensée
de Freud entre une énergétique des pulsions et une herméneutique
du sens (De linterprétation, 1965), il reste celui qui, durant
toute lépoque, aura incarné la phénoménologie la
plus ouverte et la plus dense, celui qui a renouvelé en profondeur la tradition
de la philosophie morale en questionnant le sujet éthique comme sujet pratique,
en situant le «juste» entre aspiration morale et norme juridique (Le
juste, 1995), en reconnaissant également la dualité de lidéologie
et de lutopie comme pôles de limagination politique: «Lidéologie
a toujours pour fonction de préserver une identité, quil sagisse
de groupes ou dindividus... Lutopie a une fonction inverse: ouvrir le possible»
(Lidéologie et lutopie, 1997).
À côté de luvre de Paul Ricur, on notera la perpétuation
dune interrogation philosophique qui se situe dans la suite du projet husserlien
et, pour une part, dans la suite de la lecture que Merleau-Ponty avait proposée
de ce projet. Ainsi de Renaud Barbaras, attaché à explorer la singularité
de lontologie de Merleau-Ponty (De lÊtre du phénomène,
1991 - Le tournant de lexpérience, 1998). Ainsi de Didier Franck,
qui sefforce de ressaisir le rôle constituant de la «subjectivité
transcendantale» en commentant la catégorie, centrale chez Husserl,
d«intuition donatrice» (Chair et corps: sur la phénoménologie
de Husserl, 1981). Ainsi, enfin, de Marc Richir, universitaire belge qui,
fort de sa double formation de physicien et de philosophe, a développé
une véritable épistémologie phénoménologique
capable de surmonter la distinction entre «science» et «pensée»
telle que Heidegger la proposée. Son uvre retient par lampleur
des domaines quelle embrasse, par la cohérence systématique dont
elle fait preuve, et par sa fidélité déclarée à
lexigence de rationalité invoquée par Husserl depuis les Recherches
logiques jusquà La crise des sciences européennes.
Est-ce à dire que le grand projet husserlien de fondation transcendantale,
non seulement des sciences mais de toutes les «ontologies régionales»
en y incluant le «monde de la vie» et lunivers de la perception, serait
à reprendre tel quel? Sans doute pas. Toute la philosophie de Marc Richir
se déploie en effet entre la fidélité au modèle husserlien
(la philosophie «comme science rigoureuse») et laveu finalement de
limpossibilité dun transcendantalisme strict qui verrait dans l«ego
transcendantal» la source de toute constitution de sens -un aveu qui dune
certaine manière pousserait à recroiser le parcours de Merleau-Ponty
et lontologie charnelle que celui-ci esquissait dans ses derniers textes. Si
Richir part, tout comme Husserl, de la «crise du sens» (La crise
du sens et la phénoménologie, 1990), ce nest pas pour dégager
dans sa pureté linstance dun sujet constituant, cest plutôt pour
revenir à ce que les sciences humaines de leur côté désignent
comme «institution symbolique» afin dinterroger ce qui en fait le lieu
hasardeux de la création du sens à lintersection de la finitude
des corps et de limmaîtrisable de lhistoire (Phénoménologie
et institution symbolique, 1988). En même temps quelle se veut une
ré-interrogation de toute lhistoire de la métaphysique (mais sans
en passer par les formulations heideggeriennes), cette philosophie renvoie à
une «expérience du penser» donnée dans les événements
de la temporalisation du sens, événements singularisés dans
une langue spécifique, quil sagisse de la langue philosophique, de la
langue des mythes (La naissance des dieux, 1995 -
Lexpérience
du penser, 1996) ou de la langue de la littérature (Melville,
1996). On notera que cette doctrine de linstitution symbolique, qui sénonce
à la fois comme philosophie du langage, du sujet et des corps, se propose
également daborder le champ de la politique par le biais de la dimension
du sublime (Du sublime en politique, 1991).
Ce nest là pourtant quune orientation possible: il nest pas faux dadmettre
en effet quune grande part de la phénoménologie française
actuelle se trouve commandée bien moins par la reprise du transcendantalisme
husserlien (ou, sous une certaine forme, de lontologie de Merleau-Ponty) que
par une re-lecture de Heidegger, dans des directions au reste divergentes. Hommage
dune nouvelle génération philosophique à celui qui, sécartant
progressivement du modèle husserlien de rationalité intégrale,
a voulu proposer, dans des termes qui nont cessé dévoluer depuis
la publication en 1927 de Être et temps, une pensée-méditation
de lÊtre trouvant dans le poème son appui privilégié
et se situant dans un au-delà risqué de la phénoménologie
voire de la philosophie elle-même -un au-delà défini à
la fois, non sans paradoxe, comme «phénoménologie de linapparent»
et comme réponse de lhomme à cet «appel de lÊtre»
qui le destine par-delà les limites de la métaphysique traditionnelle.
Mais on ne saurait comprendre tout à fait le nouveau dispositif suscité
par ces lectures élogieuses ou critiques de Heidegger sans rappeler de
quelle manière elles viennent à la suite de deux lectures antérieures
qui ont été, en France, déterminantes. Dune part celle dEmmanuel
Levinas qui, engageant assez tôt la polémique avec Heidegger, a choisi
la voie dune phénoménologie de la présence dautrui comme
antichambre dune méditation éthique et finalement religieuse sur
le rapport de lhomme à Dieu et au «prochain» sous commandement
de Dieu dans la plus pure tradition rabbinique. Dun autre côté la
lecture de Jacques Derrida, inventeur de cette «déconstruction de
la métaphysique» dont il avait certes trouvé le programme chez
Heidegger mais quil a développée dans la contestation de toute
ontologie et de toute philosophie de la «présence», habité
lui aussi par une conscience toute talmudique de linfini déploiement des
strates du texte -un texte toutefois qui nest que le texte profane et sans surplomb
de la philosophie dont il sagit de dérouler la trame signifiante.
On comprend mieux à partir de cette double ascendance la complexité
des débats qui traversent aujourdhui la recherche phénoménologique.
Ces tensions ont été récemment relevées par Jocelyn
Benoist ou par Éric Alliez (De limpossibilité de la
phénoménologie,
1995). Mais cest Dominique Janicaud, lecteur à la fois de Husserl et de
Heidegger, qui, de lintérieur de ce courant, en a révélé
le plus clairement les lignes de fracture dans un essai en forme de pamphlet,
Le tournant théologique de la phénoménologie française
(1995). Rappelant le caractère rationaliste du projet husserlien de la
philosophie comme «science rigoureuse» et la netteté de son «athéisme
méthodologique», il dénonce la tendance de certains penseurs
à présenter sous le nom de phénoménologie ce qui ne
serait en fait quune théologie déguisée. Comment admettre
en effet que la phénoménologie, constituée par Husserl dans
une fidélité explicite à la théorie kantienne de la
connaissance et à sa critique de la métaphysique, puisse être
compatible avec des formulations clairement spiritualistes? Ne serait-ce pas là
à la fois lombre portée des hésitations de la pensée
heideggerienne sur le «divin» et la réintroduction dune confusion
grave entre le domaine de la philosophie et celui de la foi? Comment comprendre
cette curieuse démarche qui, tout en regardant vers Heidegger et son histoire
de la métaphysique «en tant quhistoire de lÊtre», décide
à la fois darracher la pensée chrétienne au diagnostic heideggerien
et de voir en elle soit la parole retrouvée de lÊtre par-delà
toute métaphysique des étants, soit la révélation
dun «Dieu sans lêtre»?
Cette critique visait moins en loccurrence Paul Ricur que Levinas lui-même
ou, plus près de nous, Michel Henry, Jean-Louis Chrétien et Jean-Luc
Marion. Il est de fait que cette version de la phénoménologie comme
antichambre de la théologie se trouve demblée et ouvertement présente
dans la recherche de Michel Henry. Né en 1922, professeur émérite
à luniversité Paul-Valéry de Montpellier, ce dernier na
cessé daffirmer depuis 1963, date de parution de sa thèse Lessence
de la manifestation, une conception singulière de la phénoménologie
comme formulation philosophique de lexpérience chrétienne. Entendant
par le mot «phénomène» un donné que déborde
de toutes parts la transcendance de lêtre, il indiquait déjà
dans ce livre comment, pour lui, la phénoménologie devait se comprendre
comme une ontologie générale: «De la Grèce à
Heidegger, dans les problématiques de la conscience et de la représentation,
dans leurs critiques, dans la phénoménologie de lintentionnalité
et dans ses prolongements, »phénomène« désigne
ce qui se montre à lintérieur dun horizon de visibilité,
lextase dun Dehors.» Or ce Dehors nest rien dautre que la transcendance
divine de la «Vie», à la fois révélée dans
le phénomène dêtre et le débordant (cf. Phénoménologie
matérielle, 1990). Déplacer lentreprise phénoménologique
en postulant à la fois un au-delà radical du phénomène
et un immanentisme du divin ou de la vie divine (Cest moi la vérité,
1996), tel est le programme apparemment paradoxal dune pensée qui, partant
de ces présupposés, a voulu méditer également la pensée
de Marx, dont Michel Henry récuse le matérialisme mais chez qui
il découvre une authentique philosophie de concret (Marx, 2 t.,
1976), la psychanalyse (Généalogie de la psychanalyse, 1985),
ou la peinture moderne, en particulier celle de Kandinski resituée dans
le contexte spiritualiste du début de ce siècle (Voir linvisible,
sur Kandinski, 1988).
Dans une démarche qui pourrait elle aussi tomber sous le coup de la critique
de Dominique Janicaud, Jean-Louis Chrétien sefforce de donner accueil
à lau-delà divin du don et de la promesse en tant quils dessinent
un espace où peuvent se croiser une histoire de la métaphysique
(de Platon et Plotin à Malebranche ou Heidegger), une phénoménologie
de lexcès du don sur toute présence, enfin une esthétique
qui part de lénigme de la chair pour conduire à lexcès
qui sindique dans l«effroi du beau», ou à une méditation
sur la parole, la musique et la voix (La voix nue, 1990 - Lappel
et la réponse, 1992 - Corps à corps, 1997).
Mais cest sans doute luvre en cours de Jean-Luc Marion qui témoigne
le mieux par son ampleur de la complexité de ce débat entre phénoménologie
et théologie qui est une des données de la conjoncture philosophique
présente. Né en 1946, professeur à Paris IV-Sorbonne, il
a dabord interrogé en historien de la philosophie lontologie et la théologie
de Descartes. Par la suite, il a voulu revenir dune manière critique sur
la formulation par Heidegger de la «question de lêtre», à
la fois en théologien et en philosophe. Il a ainsi montré dans un
premier temps comment trois versions possibles de la «mort de Dieu»
(Denys lAréopagite, Hölderlin, Nietzsche) répondaient à
la représentation de Dieu comme «idole», et comment il était
possible de rétorquer par la version «distante» et sans idolâtrie
du Dieu «Père» (Lidole et la distance, 1977). Il sest
également efforcé dans Dieu sans lêtre (1982) dopposer
à Heidegger que «la foi na pas besoin de la pensée de lêtre»
et quil est possible de penser (à) Dieu sans en passer par la «différence
ontologique» (relue ou non avec Derrida), en proposant par exemple de méditer
le «Dieu est amour» chrétien comme lappel à un au-delà
de lontologie (Prolégomènes à la charité,
1986). Enfin, en phénoménologue, il a voulu donner dans Réduction
et donation (1989) et dans Étant donné (1997) toute
la mesure dune relecture de Husserl et de Heidegger menée à partir
du postulat de lexcès de tout Donnant sur ce qui est phénoménalement
donné ou reçu. Ainsi trouve à saccomplir ce quil définissait
en 1989 comme son projet: «Au Je constituant, mais aussi bien au Dasein,
peut succéder un interlocuteur plus originaire, -celui même quinterpelle
la pure donation elle-même, celle qui se laisse interloquer par le donné
en tant que tel.»
À lécart de ces formulations ambitieuses et de ces relances dune
quasi-théologie de la Vie, de la Présence ou du Don, on situera
des lectures plus prudentes et plus modestes de Heidegger qui toutes se caractérisent
par un attachement à la lettre du texte, par une réserve vis-à-vis
de ce qui peut apparaître comme périlleux dans certaines formules
de lanti-humanisme heideggerien, enfin par une volonté de sexpliquer
au plus clair avec les éventuelles impasses de la pensée politique
de Heidegger et avec les ombres de son engagement momentané du côté
du nazisme (dans lequel Jacques Derrida, par exemple, a voulu voir la preuve que
le Heidegger de ces années-là avait moins rompu avec la métaphysique
quil ne le pensait lui-même). Michel Haar, qui enseigne la philosophie
contemporaine à luniversité de Paris XII, a dabord voulu prolonger
la méditation heideggerienne sur lessence de luvre dart en la
reliant à celle de Nietzsche (Le chant de la Terre, 1987 - Luvre
dart, 1994). Mais cest dans Heidegger et lessence de lhomme (1990)
quil est revenu sur véritables enjeux de la Lettre sur lhumanisme.
Tout en reconnaissant à la suite de Heidegger les impasses dun certain
humanisme historique, il signale le danger que représenterait à
ses yeux une dépossession de toute subjectivité au profit de lÊtre,
à quoi il oppose un balancement entre le «monde» comme lieu de
linstitution langagière (et de léthique) et la «terre»
comme origine toujours déjà perdue.
Dominique Janicaud, lui, assume le projet heideggerien de déconstruction
de la métaphysique tout en formulant dune manière différente
les rapports entre la science et la pensée. Commentateur également
de Hegel (Hegel et le destin de la Grèce, 1975), il a proposé
dans La puissance du rationnel (1985) de reprendre la question de la technique
là où Heidegger lavait laissée. Sans renoncer aux exigences
de rationalité internes aux procédures scientifiques, il interroge
le mouvement historique qui a conduit la science à se ranger du côté
de la puissance et de laccroissement de la puissance incarné autour de
nous par la techno-science. Dans Lombre de cette pensée (1990),
il montre que le lien entre philosophie et politique est chez Heidegger plus complexe
que certains ne le disent. Plus récemment, dans La phénoménologie
éclatée (1998), il est revenu sur la polémique engagée
par Le tournant théologique. Il y plaide clairement pour un athéisme
méthodologique et pour une phénoménologie «minimaliste»
acharnée à débusquer les fantômes de lidéalisme
toujours renaissant et les tentations récurrentes de transgresser la règle
dimmanence vers des transcendances problématiques.
Lecteur lui aussi de Hegel et de Heidegger, familier de lidéalisme allemand
(La nostalgie de la Grèce à laube de lidéalisme allemand,
1967 - Naissance de la philosophie hégélienne de lÉtat,
1984), Jacques Taminiaux a publié en 1995 Lectures de lontologie fondamentale.
Il y examine la démarche du premier Heidegger telle quelle savère
dans la publication de Être et temps et montre comment le jeune
Heidegger accomplit le programme de la métaphysique plus quil ne le conteste.
Interrogeant à son tour les ombres de la pensée politique de Heidegger
dans ces mêmes années, il tente den restituer la logique, notamment
en confrontant cette pensée à la pensée tout autre de son
élève Hannah Arendt (La fille de Thrace et le penseur professionnel,
1992).
Enfin Jean-Louis Courtine, spécialiste de Schelling et de Husserl, est
revenu dans Heidegger et la phénoménologie (1990) sur la
complexité du débat entre le jeune Heidegger et son maître
Husserl afin de mieux comprendre comment les premières formulations de
l«analytique existentiale» du Dasein (de lhomme comme «être-là»)
ont pu conduire à la version tardive dune phénoménologie
«tautologique» saccordant à lancienne parole de Parménide
sur le «même» de lêtre et de la pensée. Historien
de la philosophie, relisant à sa manière lhistoire de la métaphysique,
Jean-Louis Courtine confronte lopération husserlienne de «réduction
phénoménologique» à la thèse heideggerienne de
la «différence ontologique», en prenant une certaine distance
vis-à-vis des formulations de Être et temps sur la «voix
de la conscience» dès lors quil y repère limpasse virtuelle
dune pensée de la relation éthique à autrui.