Au cours des trois expositions précédentes, nous avons cru pouvoir
relever une spécificité de la philosophie française dans
cette manière quelle a de ne jamais céder sur la «question
du sujet» quel que soit le paradigme suivant lequel ce sujet doive être
pensé, comme conscience ou non, comme fini ou infini, comme matériel
ou immatériel, comme un donné, ou au contraire comme irréductible
à tout donné. Dans le même temps, il nous a semblé
que cette dimension du sujet était ce qui venait à la philosophie,
et ce qui demandait à être systématisé par elle, à
partir de deux régions qui la bordent et qui constituent en quelque sorte
sa condition silencieuse de possibilité: celle de lart et de la littérature
dune part, celle de lhistoire et de la politique vivante dautre part. Ce serait
même cette vocation de notre philosophie à mettre en jeu la question
du sujet qui aurait été désignée jusquà une
date récente par le mot intellectuel: ce terme en effet, jusqualors,
concernait moins des journalistes censés pouvoir parler de tout dans lexacte
mesure où ils nont aucune compétence particulière, que des
philosophes supposés intervenir dans le champ de lidée politique
comme dans celui de lart et de la littérature à partir dune doctrine
cohérente de la subjectivité. Encore fallait-il admettre quil existe
également un autre «bord» de la philosophie sans lequel elle
naurait pas lieu: celui que constitue le travail des sciences (Troisième
exposition). Non que la philosophie doive être définie comme la servante
des sciences ou, à linverse, comme surplombant leur diversité au
nom dune théorie intégrale du savoir et du vrai, mais en posant
plutôt que cest en tenant compte de ce qui à chaque époque
est produit dans ce champ que le philosophe en vient à cerner le mode selon
lequel sénoncent pour un temps les questions de la connaissance du réel
et de la vérité.
Nous avons montré dans la seconde de nos expositions, Les années
structure, les années révolte, comment, dans les années
60 à 70, ce dispositif densemble sest trouvé modifié sous
linfluence de deux facteurs: lessor nouveau du paradigme structural dune part,
lachèvement dautre part de la crise interne du marxisme et de lidée
révolutionnaire comme foyers de la pensée politique. Dune part
le paradigme du langage (linguistic turn) et les nouvelles théories
du signe sont venus contester toute référence principielle à
la conscience et à lexpérience vécue: ce qui valait pour
le langage lui-même, forme nécessaire simposant par-delà
toute conscience, valait également pour lart et la littérature
et plus largement pour lensemble des manifestations de lêtre humain, ainsi
que le démontraient Lévi-Strauss pour lanthropologie, Freud relu
par Lacan pour la psychanalyse, Marx relu par Althusser pour lhistoire des sociétés.
Il revenait à des philosophes (Derrida, Foucault, Deleuze) den énoncer
la conséquence du point de vue de la philosophie en faisant valoir leur
propre contestation, étayée ou non des pensées de Nietzsche
et de Heidegger, des catégories d«homme», de «sujet»
et de «vérité». Dautre part le mouvement insurrectionnel
de Mai 68, en France comme dans le reste de lEurope, révélait une
puissance de rébellion capable de dénoncer lorganisation densemble
des sociétés capitalistes mais népargnant pas non plus le
marxisme officiel, mettant ainsi à mal la vieille figure du philosophe
de gauche «compagnon de route» de lappareil communiste dans le temps
même où se trouvait crûment relancée la question de
linsertion de la philosophie dans la violence du réel. Notre titre lui-même
visait cette apparente contradiction: une récusation de toute philosophie
de la conscience au nom du modèle structuraliste dune part, dautre part
une apologie de la révolte et de la dissidence croisant dans la réalité
un puissant mouvement de contestation issu de lensemble du corps social.
Comment être à la fois un penseur de la structure et un penseur de
la révolte? Cette formulation résume, grossièrement sans
doute, la richesse dun moment de la pensée quon pourrait rétrospectivement
caractériser par une double résolution, à la fois intellectuelle
et éthique: ne pas céder sur un certain modèle de scientificité
alors presque unanimement reçu dans le champ des sciences humaines, ne
pas céder non plus sur cette insistance subjective qui se donne
à la fois dans le champ de laction politique rebelle et dans celui
des pratiques de lart et de la littérature -quitte, comme nous lavons
indiqué alors, à penser le sujet autrement et à forger pour
rendre compte de ses manifestations de nouvelles catégories. Reste que
ce moment est passé et que la situation de la philosophie nest plus aujourdhui
la même. Cest quun autre événement de grande ampleur sest
produit dans le monde: leffondrement du communisme. Que cet effondrement, dont
nul navait prévu lintensité, surplombe désormais toute
pensée de la réalité suffit à démontrer après
coup que cest bien lidée communiste qui durant un demi-siècle
au moins avait commandé le débat politique et la vision même
de lhistoire, comme il apparaît à considérer la grande onde
de choc qui aura mené de Sartre et Merleau-Ponty à Deleuze et Foucault,
puis à loffensive provisoire des «nouveaux philosophes». Est-ce
à dire que Sartre avait tort de définir lhomme comme puissance
de néantisation et réclamation dune liberté infinie par-delà
tout donné et toute institution? Que Merleau-Ponty avait tort lui aussi
de chercher une philosophie politique articulée à une pensée
de lexistence comme incarnation en récusant à la fois les
abominations du stalinisme et la pauvreté de la pensée libérale?
Que Deleuze et Foucault à leur tour avaient tort de dénoncer les
protocoles de normalisation propres aux sociétés capitalistes modernes
et de leur opposer les singularités désirantes à luvre
dans le poème ou dans linsoumission politique? Sans doute pas. Reste que
la chanson de la Révolution sen est allée et que, dans une atmosphère
de pesante restauration, il semble que cen soit fini à la fois de lâge
dor des sciences humaines (histoire, ethnologie, psychanalyse), du lien fécond
de la philosophie à ces nouveaux savoirs, et de lidée de révolte.
Deux traits en effet dominent la nouvelle conjoncture: le retour à un certain
ordre moral, la domination dune idée positiviste de la science. Retour
à lidéalisme moral le plus traditionnel sous lemblème de
Kant et à lhumanisme moralisateur qui laccompagne: il sagit de rendre
leur lustre aux philosophies de la conscience en récusant la «barbarie»
de ces philosophes irresponsables qui, au nom de Nietzsche, Marx et Freud, avaient
sapé les fondements de la raison. Dautre part il semble que soit tranché
le lien vif de la philosophie aux sciences humaines qui avait alors produit ces
pensées riches de lhistoire, des formes de la socialité et de léchange,
de linconscient et du désir ou des régimes de la signification.
À leur place, voici que tend à simposer un positivisme logique
dont larrogance se fait entendre dans le domaine des théories du langage
comme dans celui des nouvelles «philosophies de lesprit» (cognitivisme)
constituées dune rencontre entre linguistique, neurosciences et informatique
en laquelle Heidegger aurait lu le triomphe de lâge de la Technique. Puissante
offensive scientiste face à laquelle on en vient à douter que ces
pensées dhier aient été si ennemies de lhomme quand, après
Merleau-Ponty, avec Lacan, Barthes ou Foucault, elles se demandaient selon quelles
formes, quels protocoles, quels dispositifs de savoir et de pouvoir ont lieu ces
devenirs-sujets qui ne se définissent ni par la simple obéissance
à une norme préétablie, ni comme les reflets passifs dune
situation objective.
Dans ce nouveau contexte dominé en partie par létrange accouplement
dun idéalisme moral assez académique et dun positivisme logique
tranchant le lien dhier entre la philosophie et les sciences humaines, jai cru
possible de dégager quelques courants et dénumérer quelques
rubriques, tout en reconnaissant bien sûr quaucune philosophie de quelque
ampleur ne se loge entièrement dans ces cases. Tout dabord, il est assez
frappant de voir revenir au premier plan le souci de la phénoménologie.
Non pas un retour en arrière comme si de rien nétait, mais lavancée
dun questionnement pour une nouvelle génération, celle des Enfants
de Husserl et de Heidegger qui font retour au texte de ces deux maîtres
en se situant dune manière critique vis-à-vis des différentes
lectures auxquelles la phénoménologie aura donné lieu en
France depuis Levinas et Merleau-Ponty, en passant par Paul Ricur, jusquà
Jacques Derrida. Dune part, quelques tentatives pour relancer le projet husserlien
de re-fondation de la rationalité philosophique en réponse à
la «crise des sciences européennes» (Richir). Dautre part, une
confrontation à la philosophie majeure de Heidegger, quon cherche à
la déborder vers une ontologie intégrale ou vers une théologie
de la «donation» (Michel Henry, Marion), ou bien quon examine avec
quelques réserves ce qui se formule en elle comme pensée en direction
de lÊtre opposable à lhumanisme métaphysique.
Une seconde rubrique, Revisiter lhistoire de la métaphysique,
ma paru propre à faire figurer certains travaux, récents et moins
récents, qui ont renouvelé notre regard sur lhistoire de la métaphysique
comme histoire de lÊtre. Si nous avons à lesprit les deux sources
fondamentales de cette métaphysique, il était logique que ce dialogue
se noue principalement avec la pensée des Grecs dune part (sous limpulsion
notamment dune nouvelle génération dhellénistes), avec
la patristique et la pensée médiévale dautre part, sans
oublier les nouvelles lectures de la philosophie classique et moderne, quil sagisse
de Descartes, de Spinoza ou de Hegel. Il ma paru légitime de conclure
provisoirement cette rubrique en citant un mode inédit et fécond
de «déconstruction» de cette histoire de la métaphysique
à partir de son Autre, là où cet Autre a le visage de la
sagesse chinoise recueillie par lérudition de François Jullien.
Il était juste ensuite de faire une large place aux interrogations actuelles
sur les Puissances du langage, que ces dernières soient questionnées
dans les termes du positivisme logique, de cette «philosophie analytique»
anglo-saxonne si tardivement reconnue chez nous, ou selon dautres procédures
visant à restituer soit la dimension socio-symbolique du langage (Bourdieu),
soit cette charge de désir que la psychanalyse sobstine à entendre
en lui (Jean-Claude Milner, Julia Kristeva, Luce Irigaray). Si nous avons eu raison
de postuler que la philosophie na jamais lieu sans interroger la puissance subjective
qui se produit dans la dimension du poème ou de luvre dart, alors
il allait de soi de prolonger ces interrogations sur les vertus du langage par
la prise en compte des esthétiques qui se sont élaborées
dans la période récente. Si phénoménologie et ontologie,
dans la suite des pensées de Husserl et de Heidegger, demeurent des perspectives
fécondes pour interroger luvre dart (Mikel Dufrenne, Henry Maldiney,
plus près de nous Jean-Louis Chrétien), les nouvelles théories
du signe ont produit un renouvellement certain de la réflexion esthétique,
quil sagisse des formes historiques du discours, de limage et de l«icône»
(Jean-François Lyotard, Hubert Damisch, Georges Didi-Huberman, Marie-José
Mondzain), ou de cette «théorie des exceptions» qui donne à
penser polémiquement luvre littéraire et picturale comme
le lieu daffirmation de singularités désirantes en rupture de communauté
(Philippe Sollers, Marcelin Pleynet).
Enfin, il fallait se demander ce que peut signifier aujourdhui Penser la
politique. Dès avant leffondrement du communisme et la chute du mur
de Berlin, la révélation croissante du caractère intrinsèquement
criminel du stalinisme (Soljenitsyne) et la retombée de la vague insurrectionnelle
de 68 ont conduit assez logiquement un certain nombre dintellectuels, dabord
rassemblés médiatiquement sous létiquette de la «nouvelle
philosophie», à proclamer comme mot dordre la liquidation du marxisme
et de lidée révolutionnaire (André Glucksmann, Bernard-Henri
Lévy). Cette volonté de liquidation est allée au bout delle-même
avec la publication en 1985 de La pensée 68, pamphlet qui sen
prenait à la fois au gauchisme politique et à lanti-humanisme déclaré
de beaucoup des philosophes dalors. Reste que la conjoncture présente,
dans le domaine de la philosophie politique, ne saurait se résumer dans
loffensive de la pensée libérale et dans linvocation un peu courte
à l«individualité démocratique» définie
de son assujettissement à la norme du droit. Dune part, il existe tout
un ensemble de pensées qui sefforcent de faire travailler lidée
de «démocratie» en tenant compte de sa complexité: il
était utile de rappeler ici les analyses de cette «gauche critique»
qui dès les années50, autour de Castoriadis, de Claude Lefort ou
de Pierre Clastres, a renouvelé la théorie de la démocratie,
avant de citer des travaux plus récents comme ceux de Marcel Gauchet. Dautre
part, il fallait évoquer lobstination de ceux qui ne se résignent
ni à la nouvelle dominance dune philosophie libérale gardienne
de lordre, ni à la proclamation facile de la «mort de Marx»
après la «mort de Dieu», ni à ce qui apparaît comme
une «fin de la politique» conjointe à une fin de lhistoire et
du sujet de lhistoire. Ces pensées «autres» ne sont pour autant
ni ennemies du droit ni ennemies de la démocratie, mais elles nacceptent
ce dernier terme que sous bénéfice dinventaire et cherchent à
penser plus profondément lhistoire contradictoire qui est la nôtre:
ainsi des interrogations sur «le politique» comme essence dune communauté
introuvable dans la filiation critique de Heidegger ou de Bataille (Lacoue-Labarthe,
Jean-Luc Nancy), ainsi des relectures critiques de Marx, de la mise en question
du sujet-peuple comme part en excès de tout calcul et de toute identité
(Jacques Rancière), de la description de la «société
du spectacle» comme puissance mondiale dassujettissement et offensive des
nouveaux espaces de pouvoir (Guy Debord), ainsi encore de cette définition
du sujet de la politique comme sujet fidèle de l«événement»
(Alain Badiou), ou de lanalyse des structures de la filiation au sein desquelles
se joue historiquement le destin du sujet occidental (Pierre Legendre).