La rubrique «Philosophie et religion» ne simposait pas delle-même:
elle appelle donc quelques explications. À cet égard, il ne serait
pas mauvais de revenir à quelques évidences de fond parfois oubliées.
Depuis les Pères de lÉglise jusquà la Renaissance au moins,
il est clair que philosophie et théologie ont été consubstantielles,
aucune élaboration philosophique nétant longtemps possible hors
du dogme chrétien qui régissait à la fois les modes de pensée
et les modes dorganisation de lexistence concrète des hommes. Cest avec
Descartes en un sens, avec Kant surtout, on le sait, que la philosophie comme
telle va prendre son envol en se séparant de la tutelle théologique,
séparation que la philosophie française des Lumières saluera
comme le triomphe (tardif) de la raison enfin adulte et de la pensée libérée
des chimères métaphysiques. Les choses, pourtant, ne sont pas si
simples. La philosophie de Kant ne congédie pas purement et simplement
la religion, mais la réinterprète «dans les limites de la simple
raison» en intégrant à ses équations lénigme
métaphysique du mal radical. La philosophie hégélienne à
son tour se pense comme lachèvement, sous la forme du savoir absolu, de
cette «phénoménologie de lEsprit» en travail de soi dont
la religion est lune des figures ultimes, et il faudra la violente proclamation
de la «mort de Dieu» dans le lyrisme de Nietzsche pour quon en vienne
à penser quune philosophie systématiquement athée est possible
qui ouvre à linconnu dune nouvelle ère.
Larrivée tardive en France de Nietzsche, de Hegel, de Marx aussi bien,
explique sans doute la longue insistance dune philosophie spiritualiste qui aura
su résister à la puissance des courants rationalistes (néo-kantiens
notamment), voire franchement scientistes. Cette tendance a pu sexprimer brillamment
dans tout un pan de la philosophie de Bergson, mais également dans les
analyses métaphysiques de Maurice Blondel (LAction, 1893; La
Pensée, 2 vol., 1934; LÊtre et les Êtres, 1935),
de Jacques Maritain (Humanisme intégral, 1936; Court Traité
de lexistence et de lexistant, 1947) ou de Gabriel Marcel (Être
et Avoir, 1935; Journal métaphysique, 1927). Cette philosophie
se révélait alors capable dopposer un humanisme chrétien
à un humanisme existentialiste qui était en un sens son interlocuteur
privilégié, capable aussi de maintenir lancrage de la pensée
dans une ontologie héritée du thomisme (sous une forme il est vrai
souvent scolastique et dogmatique). Il est de fait que cette «philosophie
chrétienne» sest en grande partie éloignée de nous
avec la langue quelle parlait, et que le lien historique entre philosophie et
théologie sest ensuite fortement distendu. Pourtant, il nest pas impossible
de supposer que cette situation soit en train de changer, non certes dans le sens
dun retour en arrière, mais dans celui dune relance de linterrogation
et du dialogue. Leffondrement des mouvements insurrectionnels des années70,
lécroulement de lunivers communiste font partie de cette nouvelle donne:
la remise au premier plan de la question éthique suscitée
par exemple par les progrès récents des sciences de la vie, leffondrement
des utopies émancipatrices, les formes nouvelles de destructuration de
la personnalité que psychanalyse et psychothérapies abordent selon
leurs protocoles respectifs, tout cela conduit à rouvrir un champ dinterrogation
et à questionner de nouveau cette longue mémoire dOccident au cur
de laquelle insiste le message des trois monothéismes - pour méditer
la puissante consistance dun rapport du sujet à la loi et à lhistoire
qui sy trouve formulée.
En ce sens, le mot de Nietzsche «Dieu est mort» indiquerait
plus une direction pour la pensée quune assurance, et de même il
serait juste dentendre de nouveau dans son ouverture la parole de Heidegger dans
sa Lettre sur lhumanisme: « La pensée qui signale la
vérité de lÊtre comme ce-qui-est-à-penser ne voudrait
aucunement sêtre décidée en faveur du théisme. Elle
ne peut pas plus être théiste quathée». Autant dire
que «athéisme» serait à prendre comme une question plutôt
que comme une donnée de fait sociologique inscrite dans la réalité
de nos cultures. La période philosophique qui vient de sécouler
demanderait, du même coup, à être regardée avec dautres
yeux. Il est clair en effet que linterrogation sur la signification du fait religieux
na jamais cessé de hanter lespace philosophique, de Hegel, Nietzsche
ou Freud à Bataille (La Part maudite, Théorie de la
religion) et de Bataille à Derrida (Mal darchive, Sauf
le nom). Comment négliger aussi bien la passion quaura mis Lacan à
interroger les ressorts de la subjectivité mystique et les ressources de
la théologie catholique? Comment oublier également cette enquête
hélas interrompue du dernier Foucault sur lémergence de la subjectivité
chrétienne succédant au «souci de soi» des Grecs, sur
laquelle se sera close linterrogation commencée avec la «nef des
fous» médiévale? Tout cela semblerait montrer non pas certes
que nous assisterions, comme le posent les esprits confus, à un «retour
du religieux», mais quil est plus que jamais nécessaire pour la philosophie
dinterroger sa longue ascendance théologique. Occasion pour nous de saluer
le travail irremplaçable de quelques grands historiens chrétiens
de la philosophie concernant la philosophie médiévale et la patristique,
occasion également dinsister, à partir de quelques hautes figures,
sur la fécondité très actuelle dun dialogue ouvert entre
les trois grandes spiritualités qui ont contribué à forger
lhomme dOccident.
La pensée judaïque aura été longtemps occultée,
jusque chez Heidegger lui-même, par la dominance dune théologie
chrétienne qui voulut emprunter les motifs de son ontologie à la
philosophie grecque. Si elle revient sur le devant de la scène philosophique,
cest assurément en raison du prestige de certains de ses représentants,
mais cest aussi et surtout en raison de deux grands événements
qui auront marqué ce siècle. Le premier bien sûr est labomination
de la Shoah, dont la philosophie française aura longtemps si peu parlé,
pour ne pas dire que dans lensemble elle ne laura même pas vue, à
de rares exceptions près. Le second aura été la création
de lÉtat dIsraël avec les conséquences politiques, philosophiques
et religieuses majeures que cette création ne pouvait pas ne pas induire
non seulement au sein de la communauté juive mais bien au-delà delle.
Il nous est dabord apparu indispensable de revenir, dans cette troisième
exposition, sur la pensée dEmmanuel Levinas et sur son enracinement explicite
dans la tradition talmudique. Situés à lintersection dun commentaire
proprement talmudique, en principe réservé à la communauté
juive croyante, et dune réflexion philosophique (nourrie dun dialogue
prolongé avec Husserl, Heidegger, Merleau-Ponty, Buber ou Franz Rosenzweig),
ces textes singuliers sont une mine par leur teneur métaphysique et éthique
comme par le débat quils engagent polémiquement avec la pensée
«idolâtre» des Grecs (Quatre Lectures talmudiques; Du
sacré au saint; LAu-delà du verset; À lheure
des nations; Nouvelles Lectures talmudiques). On y relève certains
des traits que nous avons déjà notés dans le cadre de la
première exposition: la hantise dune obligation absolue envers lAutre
qui dune certaine manière précède léthique elle-même,
lexigence dune «singularité pensable au-delà de luniversalité»,
laffirmation dune histoire «sainte» ou sacrée transcendante
à lhistoire purement humaine et qui se révèle dans des «instants
de sainteté», la dénonciation de linterminable idolâtrie
au cur même dIsraël (du nationalisme), laffirmation de la vocation
infiniment singulière dIsraël, la méditation de lidée
de justice comme à la fois strictement humaine et plus quhumaine, la méditation
sur lessence de la Loi et sur lessence de Dieu en tant quelle se révèle
avec et par Son Nom.
Il paraissait juste également de signaler luvre philosophique dAndré
Neher (1914-1988), sans prendre position sur ses engagements idéologiques
et politiques vis-à-vis de lÉtat dIsraël et de la politique
israélienne. Penseur et théologien du judaïsme, professeur
à Sarrebourg, la guerre de 1939 le contraignit à se réfugier
en Corrèze, période durant laquelle il apprit lhébreu et
découvrit la Bible, ce qui devait décider de sa vocation. Cest
en 1967, au moment de la guerre des Six-Jours, quil quittera la France pour sétablir
définitivement en Israël. Sil a tenté déclairer à
la lumière de Maimonide les liens historiques complexes qui ont pu se nouer
entre judaïsme et philosophie, on voit en lui surtout celui qui a réhabilité
la figure spirituelle du Maharal de Prague, auteur du Puits de lexil.
Par ailleurs, André Neher a développé dans de nombreux essais
(LEssence du prophétisme, 1955; LExil de la parole, 1970)
une méditation forte sur la singularité de la subjectivité
juive constituée dans une relation originaire au fait de lalliance et
de lélection, nouage singulier et déterminant entre temps et vérité,
temps et éternité. Sil semble difficile de ne pas rendre hommage
aux commentateurs et traducteurs qui auront proposé à un large public
les trésors de la pensée judaïque et favorisé le dialogue
entre spiritualités (André Chouraqui, traducteur irremplaçable
des grands textes bibliques, auteur de très nombreux essais dont un récent
Moïse, 1955; Armand Abécassis, auteur dun essai magistral
en quatre volumes La Pensée juive), on se doit en même temps
de signaler, dans le sillage de la méditation de Levinas, les ouvrages
de quelques penseurs quon peut à bon droit considérer comme ses
disciples français. Ainsi de David Banon (La Lecture infinie, 1987),
de Marc-Alain Ouaknin (Le Livre brûlé, Ouvertures hassidiques,
Tsimtsoum, Introduction à la méditation hébraïque),
de Stéphane Moses (avec des essais consacrés notamment à
Franz Rosenzweig) et enfin de Shmuel Trigano, auteur entre autres de La Demeure
oubliée (1984), livre qui sattache à retracer le projet philosophique
juif au travers des figures de Maimonide, Spinoza et Moïse Mendelsohn.
Évoquer ensuite la «philosophie chrétienne» ne se peut
sans apporter quelque lumière sur une telle expression. Y aurait-il, en
effet, un mode de philosopher qui serait propre à celui qui parle au nom
de la foi, comme le supposaient les Pères de lÉglise depuis Origène?
Cette position, on le sait, a été récusée par un penseur
comme Ricur: philosopher renvoie à une discipline spécifique
de la pensée qui est en tant que telle supposée autonome en regard
des confessions religieuses. Cette séparation pourtant ne va pas de soi
et en particulier ne rend pas compte de ce qui aura constitué durant cette
période la contribution spécifique de quelques grands penseurs catholiques,
théologiens et historiens de la pensée, à la philosophie
vivante. Dabord, il est clair que cette contribution demeure liée à
la volonté de la plupart de ces penseurs de porter plus loin la question
ontologique en partant de lhéritage du thomisme. Ce dernier constituait
alors la philosophie officielle de léglise catholique sous la forme bien
souvent dune scolastique abstraite: sous linfluence de Bergson, de langlais
Henri Newman, un certain renouveau du thomisme sétait déjà
manifesté dans les uvres de Maurice Blondel (1861-1949), de Gabriel
Marcel (1889-1973) et de Jacques Maritain (1882-1973), originaire dune famille
laïque et par la suite converti au catholicisme. Mais ce renouvellement devait
surtout venir de théologiens qui, historiens de la pensée, allaient
bouleverser leur discipline en portant un regard neuf sur la patristique et sur
la philosophie médiévale et au premier chef sur la pensée
de Thomas dAquin lui-même (Étienne Gilson, Henri de Lubac, Jean
Daniélou, Yves Congar, Marie Dominique Chenu), au prix bien souvent de
démêlés violents avec la hiérarchie ecclésiastique.
Il convenait en même temps de rappeler comment ces penseurs enracinés
dans la tradition catholique allaient, pour certains dentre eux, débattre
avec les grands courants de la pensée contemporaine, quil sagisse de
la lecture de Hegel et de Marx autour de Gaston Fessard puis de Jean-Yves Calvez,
ou du dialogue dun esprit merveilleusement rebelle comme Michel de Certeau avec
lanthropologie, la «nouvelle histoire» et la psychanalyse.
De toute évidence, à qui enquête sur la puissance alors de
la philosophie «chrétienne», le nom dÉtienne Gilson (1884-1978)
simpose le premier. Auteur dune uvre considérable, cet élève
de Bergson, professeur à la Sorbonne où il occupa la chaire dhistoire
de la philosophie du Moyen Âge, puis au Collège de France jusquen
1951, érudit infatigable, est dabord celui qui est venu apporter une connaissance
renouvelée, minutieuse, argumentée et sans préjugés
de la philosophie médiévale. La Philosophie du Moyen Âge
(1922) inaugurait ainsi une longue série douvrages consacrés à
des penseurs (saint Augustin, saint Thomas, saint Bonaventure, saint Bernard,
Duns Scot) dont il détaillait les systèmes de pensée en les
rapportant à leurs conditions historiques et culturelles démergence.
Sil a pu sintéresser également dune manière féconde
à la philosophie de la Renaissance (Dante et la Philosophie, Dante
et Béatrice) ou à linfluence de la philosophie médiévale
sur la formation du système cartésien, il aura consacré lessentiel
de ses recherches au réexamen de lontologie dAugustin et de Thomas dAquin.
On retiendra enfin, à côté douvrages consacrés à
lesthétique (LÉcole des Muses, Peinture et Réalité),
la présence dans son uvre dun dialogue avec la philosophie islamique
(Les Sources gréco-arabes de laugustinisme avicennisant). Il nest
pas exagéré de penser que, par sa capacité singulière
à renouveler notre abord de la pensée médiévale et
à réinterroger la conceptualité propre à la théologie
de cette période (Albert le Grand, Gilbert de Poitiers, Raymond Lulle),
Alain de Libéra se situe dans la filiation dÉtienne Gilson.
Dans la même perspective, il convenait de citer les noms de deux grands
théologiens. Le premier, Henri de Lubac (1896-1991), jésuite, professeur
à lInstitut catholique de Lyon quil marqua de son empreinte, fut durant
la guerre un opposant actif au nazisme. Auteur de Catholicisme (1938)
et de Surnaturel (1946), livre un temps suspect aux autorités ecclésiastiques
avant que le père de Lubac ne soit conduit à exercer une influence
intellectuelle directe sur la préparation du concile Vatican II (il sera
par la suite nommé cardinal par Jean-Paul II), on lui doit à la
fois, dans le sillage dÉtienne Gilson, une réévaluation
de la philosophie thomiste libérée de la gangue scolastique, et
des commentaires précieux sur Anselme et Suarez. On citera également
une étude tardive sur Joachim de Flore et sur lhéritage de la pensée
millénariste chez Saint-Simon, Fourier, Quinet mais aussi bien Hegel, Fichte
et Schelling, et plusieurs essais consacrés au bouddhisme (Aspects
du bouddhisme, 1951). Jean Daniélou (1905-1974), disciple de Henri
de Lubac, a consacré de nombreux ouvrages à la pensée patristique,
notamment celle de Grégoire de Nysse, dans son lien intime à la
philosophie grecque (Platonisme et théologie mystique, 1944). Enfin,
il était juste, dans cette perspective de la réévaluation
des pensées patristique et médiévale, de citer le nom de
Marie Dominique Chenu (1895-1990). Théologien dominicain, créateur
de l«Institut détudes thomistes», il est à la fois un
historien remarquable et un réformateur des études thomistes. On
peut caractériser son orientation par une volonté de revenir à
la lettre du texte par-delà les interprétations dogmatiques de la
tradition comme par le désir de réhabiliter, dans sa vivacité
polémique, lactivité théologique des douzième et
treizième siècles (La Théologie comme science au XIIIe
siècle, rééd. 1969; La Théologie au XIIe siècle,
1966).
Que lactivité philosophique, du côté des catholiques, ne
se soit pas limitée à lhistoire de la philosophie, et spécifiquement
au travail érudit et irremplaçable en patristique et philosophie
médiévale, on le mesure en rappelant comment, dans les années50,
le milieu des théologiens chrétiens fut réceptif aux thèses
de Hegel et même de Marx et contribua à les diffuser dans le champ
philosophique. Dune part, il convient de mentionner, dans le cadre des études
hégéliennes, linfluence du père Gaston Fessard, élève
de Kojève dans les années30. Auteur douvrages de philosophie politique
(De lactualité historique; Chrétiens marxistes et Théologie
de la Libération), on lui doit surtout une interprétation de
la dialectique hégélienne dans la Phénoménologie
et dans la Philosophie de lesprit comme dialectique de la liberté
spirituelle, clé de toute philosophie de lhistoire (Hegel, le christianisme
et lhistoire, 1990). Disciple de Gaston Fessard, un jeune jésuite,
Jean-Yves Calvez allait faire paraître en 1956 La Pensée de Karl
Marx, livre qui eut une grande influence, du moins jusquà ce que simpose
autour de Louis Althusser lidée dune coupure radicale entre le jeune
Marx encore humaniste et le Marx scientifique, anti-humaniste, du Capital.
On doit à Jean-Yves Calvez la valorisation du jeune Marx, celui des Manuscrits
de 44, et de lhégélianisme de gauche dans la pensée
marxienne. Il sagissait en somme, dans la perspective humaniste dune réconciliation
de lhomme avec son essence, de mettre au premier plan le concept d«aliénation»
hérité de Hegel.
Cette tradition hégélienne assez forte et vivace chez les jésuites
français, sest prolongée au-delà des ouvrages de Calvez
et son influence se retrouve, plus près de nous, dans les travaux de Dominique
Dubarle (1907-1987), de Georges Morel, de Pierre-Jean Labarrière (1931)
et de Paul Valadier (1933). Dans le même mouvement dactualisation de la
réflexion philosophique au sein des penseurs chrétiens, on doit
évoquer la présence du père Stanislas Breton. Né en
1912, ce docteur en théologie fut successivement professeur aux Instituts
catholiques de Paris et de Lyon avant dêtre nommé en 1970 maître
de conférences à lÉcole normale supérieure. Soucieux
de restituer la pensée de saint Paul (1988) ou de saint Thomas (Saint
Thomas dAquin, 1965), mais aussi bien celle de Spinoza (Spinoza, théologie
et politique, 1977) ou de Hartmann (Le Problème de lêtre
spirituel dans la philosophie de N.Hartmann, 1962), on lui doit en outre une
très riche réflexion philosophique au croisement de la mystique,
de lontologie et des philosophies contemporaines (Approches phénoménologiques
de lidée dêtre, 1959; Foi et Raison logique, 1971;
Unicité et Monothéisme, 1981).
Cette ouverture de la pensée chrétienne aux nouveaux courants de
la philosophie sest également incarnée dans la vive personnalité
de Michel de Certeau (1925-1986). Jésuite, psychanalyste membre de lÉcole
freudienne, disciple de Lacan et ami de Foucault, on lui doit, outre un livre
sur Mai 68 (La Prise de parole), deux ouvrages qui manifestent son ouverture
desprit et sa capacité à produire une pensée originale au
croisement de la philosophie et des sciences humaines. LÉcriture de
lhistoire (1975) interroge le projet historien en tant que travaillé
et par la fiction et par la violence du pouvoir: écrire lhistoire, cest
surmonter la multiplicité hétérogène des faits pour
construire une raison présente qui est (presque) toujours une raison politique.
Par ailleurs, La Fable mystique (1982) tente de montrer, au croisement
de la psychanalyse, de lhistoire des religions et de lanalyse du récit,
comment la subjectivité mystique avec ses singularités propres peut
venir sinscrire dans la réalité de lhistoire. Cette réflexion
interdisciplinaire sest encore prolongée dans Histoire et Psychanalyse
entre science et fiction (1987).
Dans un ordre desprit également interdisciplinaire mais assez différent,
on peut évoquer luvre multiple de René Girard (1923). Reconnu
tout dabord comme un théoricien original de la littérature avec
un essai remarqué (Mensonge romantique et Vérité romanesque,
1961) qui proposait notamment une lecture passionnante de Dostoïevski entre
stylistique et psychanalyse, René Girard allait développer dans
ses livres suivants (La Violence et le Sacré, 1972; Des choses
cachées depuis la fondation du monde, 1978; Le Bouc émissaire,
1982) une étonnante apologétique de la vérité christique
comme démystification,aveu et rédemption du «désir sacrificiel»,
sorte de somme gigantesque empruntant à la fois à la psychanalyse
freudienne ou lacanienne la notion du «désir mimétique»
jaloux et meurtrier, à lexégèse catholique une certaine
lecture (libre) des thèmes sacrés, à lanthropologie (Mauss
et Bataille) le thème, omniprésent au point den devenir obsédant,
du sacrifice comme point de nouage du lien social.
Mention particulière enfin doit être faite de la tentative originale
de Henry Dumery (1920) de développer une phénoménologie de
la conscience religieuse. Disciple de Blondel (Blondel et la Religion,
1954), il sagit pour lui, sans contester aucunement la légitimité
du monde de la foi, den mettre entre parenthèses les évidences
«naïves» pour dégager les conditions transcendantales de
lacte de croire. La réduction transcendantale naboutit pas, comme chez
Husserl, à laffirmation dun pur «ego» solitaire, mais, par-delà
cet ego qui en a la révélation sous forme de «donation»,
de lactivité transcendante de Dieu. Il ny a donc pas à opposer
le Dieu de la révélation et le Dieu des philosophes, puisque le
second nest que lexplicitation méthodique et respectueuse du premier.
Phénoménologie de lego, donc, mais à la condition dajouter
que cet ego est liberté, pouvoir auto-créateur lui-même créé.
(Philosophie de la religion, 2 vol., 1957; Phénoménologie
et Religion, 1960)
Nous nous devions de clore cette rubrique sur la «philosophie islamique»:
si la théologie est le refoulé de lhistoire de la philosophie dOccident,
alors il serait juste de poser que la spiritualité musulmane est le refoulé
de ce refoulé. Nous nen sommes que plus heureux de rendre ici hommage
à ceux, érudits et parfois mystiques, qui ont apporté au
lecteur français des lumières indispensables sur ce chapitre si
longtemps censuré (par les théologiens chrétiens eux-mêmes)
de la raison occidentale, proposant du même coup aux hommes daujourdhui,
dans une conjoncture marquée par tous les périls du fanatisme et
de linstrumentation politique, lidéal dun dialogue de la pensée,
que ce dialogue se situe plutôt du côté dune certaine rationalité
philosophique (héritière de Platon et dAristote), ou plutôt
du côté dune métaphysique et dune mystique propres à
lislam mais dont les points de connexion avec la métaphysique et la mystique
chrétienne sont évidents.
Simpose tout dabord la haute figure de Louis Massignon (1883-1962). Attiré
très tôt par lOrient sans entreprendre demblée une carrière
dorientaliste, Louis Massignon se passionna dabord pour la personnalité
du philosophe arabe Léon lAfricain: il partit sur ses traces au Maroc
et rédigea sur lui un ouvrage que Lyautey remit de sa part au père
de Foucauld. Cest par le jeune Luis de Cuadra, auquel devait le lier une passion
amoureuse tourmentée, quil eut la révélation du martyr de
lislam El Hallaj, qui allait être désormais le fil conducteur secret
de sa pensée et de sa méditation. Affecté en 1914 sur le
front des Dardanelles, il sera appelé comme officier de renseignements
et chargé de contrôler les actions du colonel Lawrence. Cest en
1922 quil soutient sa thèse sur La passion de El Hallaj. Il y
affirme la spécificité de la mystique musulmane tout en indiquant
ses points de contact possibles avec la mystique chrétienne. Professeur
au Collège de France jusquen 1957, il devait créer au Caire le
centre détudes Dar-es-Salam, qui se voulait un espace de rencontre entre
christianisme et islam au nom de l«hospitalité abrahamique»,
une des idées-forces de toute la fin de sa vie. Il sera ordonné
prêtre selon le rite melkite en 1950. À partir de 1954 il tentera,
en vain, de prêcher la réconciliation entre la France et lAlgérie.
La Passion de El Hallaj est à la fois une extraordinaire enquête
historique et sociologique sur la Bagdad de lan mil, sur les liens complexes,
dans lhistoire de lislam, entre pouvoir politique (le califat), pouvoir juridique
et pouvoir religieux, sur la spécificité de la tradition soufie,
et sur la place singulière de Hallaj au sein de cette dernière.
À la différence de son élève Henry Corbin, Massignon
sest moins attaché à parcourir, sur une séquence historique
donnée, les relations entre théologie et philosophie, quà
interroger la puissance de la révélation mystique par laquelle un
sujet unique peut intercéder pour une communauté et trouver dans
lunion extatique avec Dieu laccomplissement de son être. Lidée
dintercession-substitution (badaliya) est celle sur laquelle il ne cessera
dinsister tout en poursuivant sa révélation dune fusion possible
entre mystique chrétienne et mystique musulmane, dont Hallaj demeure à
ses yeux la personnification exemplaire.
Né en 1903, mort en 1978, Henry Corbin, germaniste, philosophe, est dabord
cet élève dÉtienne Gilson qui soutient en 1928 un mémoire
sur la pensée de Louis de Léon. Mais cest à Louis Massignon
quil devra, en 1929, la révélation de la Théosophie
orientale de lIranien Sohrawardi. Il traduira avant-guerre plusieurs
textes de Heidegger dont Quest-ce que la métaphysique? (il traduit
«Dasein» par «existence» en induisant en France une lecture
massivement existentialiste de la pensée heideggerienne). Chargé
à partir de 1945 de fonder un département diranologie à
lInstitut français de Téhéran, il succédera à
Massignon à la chaire dislamisme à lEPHE en 1954 et fondera également
luniversité Saint-Jean de Jérusalem, centre de recherche spirituelle
comparée.
Si Hallaj est la grande référence illuminante de Massignon, Sohrawardi
occupe la même place centrale dans la pensée de Corbin. Sans sous-estimer
limportance des courants rationalistes dinspiration aristotélicienne
(Averroès, Al-Farabi), Corbin sest surtout attaché à la
philosophie dinspiration néoplatonicienne (Avicenne) et à la métaphysique
propre à certains courants chiites plutôt quau kalam sunnite, dans
la mesure où ces courants lui semblaient porteurs dun messianisme et dune
mystique de lhistoire dune particulière richesse. Histoire de la
philosophie islamique (1964-1974) et En Islam iranien (1971-1973)
constituent à cet égard une somme de référence en
ce qui concerne la métaphysique propre à limamologie chiite et
en ce qui concerne les écoles philosophiques iraniennes depuis Sohrawardi,
le maître des «platoniciens de Perse», jusquà lécole
dIspahan (Mir Damad, Molla Sadra Shirazi) et lécole shaykie. Si limamologie
chiite développe une vision gnostique de lhistoire «voilée»
par-delà la clôture de la prophétie législatrice fixée
à Muhammad (la catégorie de l«imam» est celle du pôle
spirituel commandant en secret, invisible, à lhistoire visible), les deux
livres consacrés à Avicenne et le récit visionnaire
(1979) et à LImagination créatrice dans le soufisme dIbn Arabi
(1976) consacrent limportance de la vision révélatrice qui sert
en quelque sorte de pont entre lineffable unicité de Dieu (le «tawhid»)
et la multiplicité des existences créées. Cest en fin de
compte plutôt dans le contexte hellénisant dune philosophie de lémanation,
depuis lUn absolument transcendant jusquaux existences matérielles finies,
que dans celui proprement chrétien du salut individuel de chaque âme
au sein du plan providentiel de la création, quon peut situer ces grandes
constructions inséparablement spéculatives et mystiques dont la
philosophie de Sohrawardi (Le Livre de la sagesse orientale, LArchange
empourpré) reste le plus impressionnant exemple.
Dans le cadre limité de cette exposition, nous ne pouvions citer que les
développements de lislamologie française dans son lien à
la philosophie: impossible par conséquent de faire écho, comme on
le souhaiterait, à tous les travaux qui se font par ailleurs en terre dislam,
notamment ceux qui sefforcent dacclimater une philosophie de la raison empruntant
une partie de ses termes à la modernité européenne. Reste
quil serait difficile pour ces pays de laire arabo-musulmane dentrer de plain-pied
dans la modernité sans un patient travail dappropriation de leur longue
et riche histoire philosophique et culturelle: cest dune telle appropriation
que participent les travaux que nous évoquons ici en même temps quils
sont les signes dun dialogue vital entre une raison occidentale moins unifiée
quil ne semble et cet Autre islamique qui lui est peut-être moins étranger
quon ne le croit. On fera pleinement droit, en ce sens, au philosophe de langue
française Mohammed Arkoun, auteur de Pour une critique de la Raison
islamique (1982) et de LHumanisme arabe au IVe/Xe siècle (1982),
ouvrage dans lequel, à travers lexemple de Miskawayh et de sa génération
intellectuelle, il nous invite à revenir aux riches débats instaurés
jadis de Bagdad à Ispahan et qui concernent les rapports entre religion,
politique et société (Din, Dawla, Dunyâ). Parmi les
islamologues qui ont initié le lecteur français à la richesse
de la théologie et de la mystique musulmanes, on retiendra notamment George
Anawati, philosophe égyptien de langue française et fondateur de
lInstitut dominicain détudes orientales basé au Caire. Il sest
associé au Français Louis Gardet, auteur dune remarquable Cité
musulmane, pour produire une Introduction à la théologie
musulmane (1948, rééd. 1981), sorte de condensé de ce
quil est indispensable de savoir sur la réalité historique du Kalam
et sur les débats philosophiques qui en sont issus (doctrine de la faute
et du salut, des limites de la liberté, des rapports entre Dieu ineffable
et la création, entre la foi et ce raisonnement philosophique propre à
la «falsafa» issue des Grecs). Les mêmes auteurs, suivant limpulsion
donnée par Louis Massignon, ont apporté dans Mystique musulmane
des observations précieuses concernant le vocabulaire, les arguments et
les techniques propres à la mystique musulmane. On citera encore les travaux
de Jean Jolivet (1925), auteur de LIntellect selon Kindi (1971), Multiple
Averroès (1978) et Études sur Avicenne (1984); ainsi
que ceux de D. Gimaret, Théories de lacte humain en théologie
musulmane (1980) et Les Noms divins en Islam (1988). Enfin Roger Arnaldez
(1911), professeur émérite dislamologie à la Sorbonne et
membre de lInstitut, a consacré plusieurs ouvrages à létude
des sciences coraniques et à la mystique musulmane, cherchant, à
la suite de Massignon, à faire avancer le dialogue islamo-chrétien.
On lui doit des études savantes sur Jésus dans la pensée
musulmane (1988), sur la Risala de Qushayri et sur le commentaire
du Coran par Fakhr-al-Din-razi. On rappellera également ses premiers travaux
consacrés à Philon dAlexandrie, dont il a traduit luvre
aux éditions du Cerf: Philon nétait-il pas lui-même lincarnation
du dialogue vivant et fécond entre judaïsme et hellénisme?
Deux noms enfin dans les plus jeunes générations. Si les illuminations
de Hallaj nous sont connues par Massignon, si luvre considérable
de Sohrawardi nous est accessible depuis les travaux dHenry Corbin, on doit reconnaître
en Michel Chodkiewicz lun des meilleurs introducteurs en France de la pensée
du maître soufi Ibn Arabi dont le maître-livre, Les Illuminations
de la Mecque, nest malheureusement et incompréhensiblement toujours
pas accessible en traduction française. Cest notamment dans Le Sceau
des saints (1986) mais aussi dans Un océan sans rivage (1992)
que Chodkiewicz a tenté de faire le point, en lecteur minutieux des textes,
sur le thème philosophico-mystique de la «sainteté mohammadienne»
différente de la prophétie législatrice, dont Ibn Arabi se
pense comme le pôle ultime dans une révélation méta-historique
où la figure musulmane de Jésus (Ysa) occupe une place déterminante.
Comme dans toute la tradition soufie, lexposé théorique nest pas
séparable de lexpérience visionnaire, laquelle à son tour
nest pas séparable de la lecture rigoureuse et soumise du Coran. Le «voyage
initiatique» que conte Ibn Arabi est voyage dans la Parole divine et suppose
lattention la plus scrupuleuse à la lettre dans laquelle se trouve déposée
cette Parole. Voyage en deux phases, montée vers lUn, descente vers les
créatures, dont laccomplissement fait du saint le médiateur entre
Ciel et Terre.
Un autre nom encore: celui de Christian Jambet (1946). Celui que nous avons rencontré
dans les années70 comme maoïste militant puis auteur, avec Guy Lardreau,
de LAnge, a suivi par la suite un fascinant parcours, étrange
seulement pour qui ne sattache quaux signes de lhistoire visible et apparente.
Disciple et héritier spirituel de Henry Corbin (il fut le maître
duvre du Cahier de lHerne consacré à ce dernier), directeur
de la collection «Islam spirituel» aux éditions Verdier, il est
notamment lauteur de La Grande Résurrection dAlamut (1990),
livre dans lequel il interroge, à partir dun épisode particulièrement
dramatique du chiisme ismaélien, le sens profond du messianisme dans lislam
et la part qui sy trouve réservée à la liberté humaine
définie comme «liberté pour limmortalité».
Dans La Logique des Orientaux (paru précédemment, en 1983),
il sest attaché à développer, à la suite de Henry
Corbin, lidée dune philosophie propre à la pensée islamique,
qui trouve dans limaginal (limagination non pas comme faculté
trompeuse mais comme puissance donatrice de formes et voie daccès au monde
des essences spirituelles, Malakut) le ressort de son développement
non pas contre la ration occidentale mais à côté delle. Une
telle doctrine nest pas une théorie de la connaissance au sens kantien
mais une ontologie de la participation à la création. Cest cette
ontologie que retient en fin de compte cet auteur dans La Grande Résurrection
dAlamut comme dans son introduction à La Convocation dAlamut
de Nasiroddin Tussi (1996), une ontologie qui saccomplit dans la révélation
mystique de lUn qui précède toute création. Mettant en avant
le «sentiment gnostique de la vie» propre à cette métaphysique,
lauteur sattache, dans la suite de ses propres méditations politiques
des années 70, à ce thème de la «métahistoire
comme lieu des événements spirituels» qui commande à
lontologie elle-même et saccomplit en une éthique du déjà-là
de la résurrection.