n pourrait dire que le reste appartient à l'histoire politique, pas à l'histoire de la philosophie. C'est une façon, très traditionnelle en effet, de postuler que la philosophie n'a pas à participer à l'élaboration de l'histoire vivante. C'est le contraire que nous avons choisi de montrer ici, en proposant une lecture du mouvement qui vit une génération philosophique montante se jeter dans la bataille. Une seule génération ? Pas exactement. Disons plutôt que trois générations philosophiques auront un temps fusionné sur la base d'un ralliement explicite aux insurrections multiples de la fin des années soixante : celle de Sartre (au point que sa critique ina-chevée du stalinisme, présente dans les pages alors non publiées de sa Critique de la raison dialectique, paraît s'être réalisée pratiquement dans son soutien effectif aux maoïstes de la Gauche prolétarienne), celle de Foucault, Deleuze et Derrida, diversement mais réellement impliquée dans le procès de ces révoltes (les limites de l'engagement de Derrida semblent tenir assez clairement à ses sympathies jamais démenties pour le Parti communiste), celle enfin de philosophes plus jeunes qui eurent à coeur de donner leur première mesure en épousant la cause des révoltes. La dernière de nos expositions tentera de faire le point sur la trajectoire ultérieure de quelques-unes de ces étoiles naissantes : on se contentera de citer quelques-uns des acteurs de la période sans dissimuler ni ce qui les sépare les uns des autres ni ce qui pouvait alors les diviser de l'intérieur. Si certains élèves d'Althusser (Rancière au premier chef) devaient rompre assez tôt avec les positions althussériennes pendant que d'autres (Macherey, Balibar, Labica) demeuraient dans son orbite, d'autres encore, disciples à la fois d'Althusser et de Lacan, Gérard et Jacques-Alain Miller, Jean-Claude Milner, choisissaient d'incarner la violente tension entre un souci de réflexion théorique de haut niveau (incarné notamment par la publication des Cahiers pour l'analyse où voisinaient Canguilhem, Althusser, Foucault et Lacan) et l'engagement militant au sein de la Gauche prolétarienne. Ils devaient y retrouver Benny Levy et André Glucksmann, leur aîné, auteur d'un Discours de la guerre (L'Herne, 1967) qui examinait avec brio les thèses respectives de Hegel, de Clausewitz et de Mao, cependant que régis Debray, lui aussi élève d'Althusser, s'éloignait de France pour rencontrer en Amérique latine la réalité d'une guerre de libération menée contre la violence de l'impérialisme américain (Révolution dans la révolution ?, Maspero, 1967). Deux jeunes khâgneux de Louis-le-Grand, Christian Jambet et Guy Lardreau, allaient épouser eux aussi les thèses de la Gauche prolétarienne avant de tirer dans L'Ange (Grasset, 1976) le bilan rétrospectif de leur engagement, sous la forme inattendue d'une mystique gnostique de la rébellion mêlant les références au premier christianisme, à Lacan et à Lin Piao.
Si, de son côté, le courant anti-autoritaire, héritier de la puissante tradition française de l'anarcho-syndicalisme, allait s'exprimer dans une multitude de publications (dont la revue Révoltes logiques animée par Jacques Rancière et à laquelle Foucault collabora58), on citera pour finir les deux seuls philosophes importants issus du mouvement situationniste. Le premier, Raoul Vaneigem, devait publier en 1967 un Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations clairement inspiré de Nietzsche en même temps que de la tradition anarchiste (couplage assez rare mais nullement impensable puisqu'il avait déjà trouvé antérieurement une expression dans certains textes de bataille). Mais c'est surtout La société du spectacle de Guy Debord, également parue en 1967, qui allait avoir un long retentissement. Notre quatrième exposition, là encore, nous permettra de faire le point sur la fortune ultérieure de ce penseur, à la fois théoricien politique, militant révolutionnaire, théoricien de l'art et écrivain. La société du spectacle, livre en tous points prophétique, alliait à une doctrine somme toute assez classique de la guerre de classe, pensée toutefois dans une hostilité résolue et argumentée à l'égard des appareils communistes staliniens, une théorie du spectacle défini comme la nouvelle logique inaperçue commandant à l'ensemble des sociétés parvenues à ce stade de développement de l'économie marchande que ni Marx ni Lénine n'avaient pu d'aucune manière imaginer. Loin de réduire la notion de « spectacle » à celle vulgaire d'« image », Debord avertissait :
« Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par les images »59. Plus précisément encore : « Le langage du spectacle est constitué par des signes de la production régnante, qui sont en même temps la finalité dernière de cette production »60. Tout en décrivant les modes selon lesquels cette logique aliénante et destructrice, soustraite à toute contestation et à toute réfutation, embrassait désormais l'ensemble de la réalité dans les sociétés dites « développées » (la ville comme la campagne, l'espace, le temps, la mémoire), il en venait à donner le spectacle comme « l'idéologie par excellence », c'est-à-dire comme « l'asservissement et la négation de la vie réelle »61. Peut-être cette exposition sera-t-elle l'occasion pour chacun de réfléchir à ce qui, dans les philosophies marquantes de cette époque, se sera situé du côté de la vie réelle...
58. Ce courant
« populaire » sinon populiste n'est bien entendu pas sans relations avec le mouvement qui devait conduire un certain nombre d'historiens de la
« nouvelle histoire » (Leroy-Ladurie, Philippe Ariès, Pierre Goubert, bien d'autres) à donner ou redonner la parole aux traditionnels oubliés de l'histoire, classes défavorisées, petites gens, masses anonymes, témoins sans gloire. Foucault, parmi les philosophes, est celui qui aura le plus obstinément dialogué avec cette nouvelles conception de l'histoire (cf.
Moi, Pierre Rivière... Gallimard, 1973 et « La vie des hommes infâmes » in
Dits et écrits, T. II, p. 237).
59. Debord,
La société du spectacle, rééd Gallimard, 1992, p. 4.
60. ibid, p. 5.
61. ibid, p. 164.