a dernière rubrique (« Fractures du marxisme ») était à la fois la plus risquée et celle qui appelait le plus d'explications. Pour une raison au moins, qui est que le bilan commence à peine à se faire autour de nous de ce grand mouvement de fond qui allait exploser en 68 et susciter une ébullition telle que la philosophie elle-même n'en sortirait pas indemne. Que ce bilan soit malaisé, on peut en voir la preuve dans les tentatives les plus récentes qui ont été faites pour clore définitivement, du moins certains le voudraient-ils, un chapitre brûlant et opaque de notre histoire intellectuelle et de l'histoire tout court. Le ton polémique si souvent usité, ne serait-ce que pour prétendre, selon le refrain bien connu, que « les intellectuels » nous auraient en 68 une fois encore « trompés » en même temps qu'ils se seraient trompés eux-mêmes, ce ton doit être pris au sérieux : on doit entendre en vérité, dans cette violence feutrée, qu'il en va de questions aussi fondamentales que celles de l'existence ou non de la pensée politique, de l'existence ou non d'une pensée de l'histoire, de l'existence ou non d'une pensée de la révolte et de la guerre de classe. En ce qui concerne la philosophie, la question n'est sans doute pas moins décisive : elle porte sur ce qui peut, dans l'irruption de nouveautés politiques inédites, cont-raindre la philosophie à prendre position non pas en termes d'idée pure mais en termes d'action concrète, de soutien à une cause ou à une autre.
On a coutume de penser qu'un certain lien organique entre philosophie et politique serait une spécialité française47 : cette thèse n'est pas évidente si l'on veut bien rappeler que Marx était en somme un allemand réfugié en Angleterre, que Lénine était russe et Mao Tsé-Toung, semble-t-il, chinois. Bien plutôt doit-on admettre que, durant les deux derniers siècles, les insurrections populaires ou prolétariennes qui ont ébranlé le monde ont posé frontalement à la philosophie des questions qu'elle n'avait jamais abordées de cette manière, et la liaison à la fois nécessaire et problématique entre la philosophie des cinquante dernières années et le marxisme est en somme l'indice et le plan d'épreuve de ce questionnement souvent éprouvant. Face à ces données, nous sommes peut-être moins désarmés que d'autres. nous avons eu en effet, dans le cadre d'une première exposition, à nous prononcer sur cette attache vive de la philosophie et de la politique qui, pour la génération des années cinquante, s'exprimait d'une double manière : d'une part dans la tentative proprement philosophique de penser l'homme historique à partir de Hegel et de Marx (c'est cette pensée qui ferait aujourd'hui plutôt défaut), d'autre part dans la décision même conditionnelle et révocable de s'engager aux côtés du mouvement communiste international au nom de ce que Merleau-Ponty avait appelé un moment « humanisme révolutionnaire », au nom de ce que Sartre devait exprimer, lui, sous la rubrique de la souveraineté inconditionnée de l'homme et de l'« universel concret ». Dans le même temps, cette exposition nous avait fait pressentir de quelle manière un engagement politique pouvait se trouver à la merci de la violence hasardeuse de l'événement. Plus ou moins tôt, plus ou moins tard, selon les tempéraments, les aléas de la biographie, la plus ou moins grande perméabilité des armatures conceptuelles à la violence du réel, cette génération philosophique devait rencontrer l'évidence d'une incompatibilité entre ses propres principes, sa propre exigence de liberté et de dignité, et la réalité de ces régimes qui dans l'Est de l'Europe prétendaient incarner le communisme et n'étaient que de féroces dictatures. Ces philosophes, en somme, se posèrent, souvent contraints par les faits, une question que les penseurs réactionnaires ne se posent jamais : dois-je renoncer à la philosophie de l'espérance et de la révolte qui est la mienne parce que cette espérance et cette révolte viennent s'incarner dans des pouvoirs fascistes, ou bien dois-je, sans rien céder de mes principes, continuer de dénoncer la conception bourgeoise du monde et appeler de mes voeux l'Autre de l'exploitation et de l'oppression ?
C'est sur cette toile de fond que doit se comprendre l'effet complexe qu'eurent sur le monde intellectuel les mouvements insurrectionnels radicalement imprévus des années 68-70. Ces mouvements doivent eux-mêmes être remis en perspective, faute de quoi bien sûr on s'interdit de comprendre comment un brûlot étudiant limité à une université de la banlieue parisienne a pu mettre le feu aux poudres, faire vaciller le régime gaulliste en dépit de la puissance de son appareil policier, diffuser la contestation au sein du monde ouvrier, inquiéter le parti communiste et agiter passionnellement l'ensemble du monde intellectuel et philosophique. C'est qu'il s'agissait en l'occurrence de l'explosion tardive de révoltes commencées depuis longtemps et de mobilisations populaires qui n'avaient pas attendu ce seul printemps pour se faire entendre : une grande violence contestataire, politique et plus largement culturelle, avait entraîné déjà de larges fractions de la jeunesse américaine, et à sa suite de la jeunesse européenne, dans l'opposition résolue à l'intervention militaire américaine au Vietnam et dans le soutien actif à de nombreuses guerres de libération dans les pays du tiers-monde. Un second élément allait servir de détonateur et expliquer la puissance de la déflagration : la scission déclarée du mouvement communiste à partir de 1963, date de la rupture officielle entre les communistes soviétiques et chinois, allait rendre possible l'appel à un renouvellement de l'utopie révolutionnaire loin de ces compromissions avec le monde bourgeois qu'on voyait dans l'évolution de l'Union soviétique ou dans celle de nombreux partis communistes. Rappelons-nous de quelle manière chez nous certains grands philosophes engagés politiquement à gauche avaient pris peu à peu leurs distances vis-à-vis de ce qu'on savait de plus en plus être la monstruosité de l'univers stalinien : c'est ainsi qu'à la veille de sa mort Merleau-Ponty pouvait écrire dans la préface de Signes qu'il n'était toujours pas question de céder face à l'injustice intrinsèque du capitalisme, face à l'imposture intrinsèque de l'idéologie bourgeoise, mais que pour autant « l'attache marxiste de la philosophie et de la politique s'est rompue »48.
47. Descombes,
Le même et l'autre, op. cit., p. 17 :
« La prise de position politique est et reste en France l'épreuve décisive, c'est elle qui doit révéler le sens final d'une pensée. » 48. Merleau-Ponty,
Signes, Gallimard, 1960, p. 13. On rappelera pour mémoire la violence du bilan tracé par ce penseur :
« Tout ce qu'on croyait pensé et bien pensé - la liberté et les pouvoirs, le citoyen contre les pouvoirs, l'héroïsme du citoyen, l'humanisme libéral - la démocratie formelle et la réelle, qui la supprime et la réalise, l'héroïsme et l'humanisme révolutionnaires - tout cela est en ruine. » (
ibid. p. 31).