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Cinquante ans de philosophie française / Les années-structure, les années-révolte / Structure et sujet
 

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l'écart de la doctrine lacanienne, à l'écart tout autant des militantismes de l'époque, mais sans jamais renier une hostilité de principe à la conception bourgeoise du monde et aux pensées du consensus (ce qui lui valut de longues inimitiés dans le monde universitaire), Barthes n'est pas non plus un philosophe mais il pose à la philosophie depuis la littérature, condition de son propre discours, des questions que celle-ci ne saurait méconnaître. Plus modeste que Lacan dans sa théorisation, son intervention n'en sera pas moins décisive et nombreux seront ceux qui en viendront à le considérer comme un des maîtres à penser de la période. C'est que, parallèlement à la théorisation lacanienne du sujet de l'inconscient en proie à la fois au langage et au désir, il va se trouver interroger d'une manière neuve, notamment à l'aide des conceptualisations les plus récentes de la linguistique 40, la singularité du texte littéraire au sein d'un ensemble « textuel » plus vaste qu'il nommera pendant un temps « mythologies ». Sans doute peut-on, afin de mieux mesurer la réalité de son influence, reprendre le diagnostic formulé par Julia Kristeva dans un livre récent41 : dans une époque qui voit s'éloigner le magistère intellectuel de Sartre, Barthes est l'un de ceux qui vont incarner une certaine capacité à la rébellion contre la culture dominante, non pas au nom de principes philosophiques ou moraux posés a priori, mais au nom de cette morale du langage ou du signe qui traverse en sous-main toute la période et qui porte le soupçon au coeur de l'idéologie bourgeoise en s'appuyant sur ces langages au second degré, à la fois dissidents et « déceptifs »42, qui sont ceux de la littérature. Il y a sans doute dans un premier temps un Barthes « structuraliste » qui use ouvertement d'une méthode de décomposition structurale pour analyser telle mythologie bourgeoise, le théâtre de Racine, le « système de la mode » ou une nouvelle de Balzac. Mais comment oublier que dans le même temps il est celui qui se passionne pour le théâtre de Brecht, pour les costumes de théâtre, pour le nouveau roman ? Qu'est-ce donc qui le fascine à la fois dans l'écriture blanche de Camus, chez Blanchot ou dans l'écriture expérimentale des premiers romans de Sollers ? Qu'est-ce qui va le conduire à la fois dans les parages brûlants du texte de Sade et vers la grande gestuelle anonyme, anti-subjective et anti-hystérique du « corps japonais » ?

Ce qui motive toute son entreprise n'est pas le seul souci d'une exhaustivité scientifique, de la construction d'objets entièrement transparents à la pensée, mais aussi les effets de sens liés au langage et à la manière dont les sujets que nous sommes viennent y jouer, à la fois serfs, complices et (éventuellement) rebelles. Pour le dire en clair, et en signalant du même coup la grande proximité de pensée entre lui et les jeunes théoriciens du groupe Tel Quel, il s'agit de dénoncer la tyrannie du sens établi (qu'il qualifiera même de « fasciste » dans sa Leçon inaugurale au Collège de France, en 1978), à la fois en révélant ses règles inaperçues de fonctionnement et en libérant un autre sujet, moins serf et plus joueur, moins unifié, plus ironique à la fois et plus jouissif43. On comprend mieux par là que Barthes ait été la bête noire de tout ce qui se présentait comme défense académique des valeurs établies et qu'il se soit en même temps perçu comme profondément étranger à un certain militantisme de gauche pressé d'imposer son contre-ordre. Barthes penseur ? Critique littéraire ? Structuraliste ? Caméléon se plaisant aux aphorismes nietzschéens d'une biographie fragmentaire ? Disons plus sérieusement, à propos d'un homme si assoiffé de rigueur : un penseur-moraliste dont l'oeuvre aura reflété d'une manière frappante les oscillations de la pensée d'alors, depuis un formalisme théoriciste qui ne fut jamais chez lui qu'une tendance, jusqu'à cette éthique du sujet de l'écriture qui s'énonce à la fois dans Plaisir du texte, manifeste de joyeuse dissidence, dans Fragments d'un discours amoureux, tentative de dire un sujet de l'amour selon lui massivement censuré, et dans L'empire des signes, peut-être le plus heureux de ses livres parce que déployant, à l'occasion de la rencontre avec une culture autre, l'utopie d'une socialité qui serait elle-même écriture à l'infini entre l'anti-hystérie du « Nô » et la ponctualité évanouissante du « haïku ».

40. Ces conceptualisations, Barthes les a lumineusement exposées dans Eléments de sémiologie, paru en complément du Degré zéro de l'écriture, Gonthier, 1965.
41. Julia Kristeva, Sens et non-sens de la révolte, Fayard, 1996.
42. Le thème de la déception est un thème central de la réflexion de Barthes. Par exemple dans Essais critiques, Seuil, 1964, p. 256 : « L'oeuvre n'est jamais tout à fait insignifiante... ni jamais tout à fait claire : elle est, si l'on veut, du sens suspendu : elle s'offre en effet au lecteur comme un système signifiant déclaré mais se dérobe à lui comme objet signifié. Cette sorte de déception, de dé-prise du sens, explique d'une part que l'oeuvre littéraire ait tant de force pour poser des questions au monde... sans cependant jamais y répondre ».
43. C'est un tel sujet qui se trouve mis en jeu dans Le plaisir du texte (Seuil, 1973), mais aussi dans L'Empire des signes (Skira, 1970) au titre de l'« exemption de sens » et passim dans Roland Barthes par Roland Barthes (Seuil, 1975).