'est en ce sens qu'il nous a paru légitime de rappeler les traits principaux de cette doctrine (théorie à la fois de l'appareil psychique, de l'interdit oedipien et des effets constituants de la parole pour le sujet) et ses conséquences pour la philosophie. Une définition de l'inconscient « structuré comme un langage » et du sujet comme effet de signifiant qui donnera un temps l'illusion de pouvoir compter Lacan au nombre des structuralistes de l'époque. Une doctrine du désir et de la loi, du désir dans sa vérité comme « manque à être » et de l'« Autre » comme lieu d'une loi qui n'est rien que loi du langage (« sur les tables de la loi rien n'est écrit pour qui sait lire hormis les lois de la parole elle-même »). Une théorie de la science partant de la distorsion constituante entre vérité et savoir36. Enfin une récusation de toute ontologie philosophique au profit du nouage dernier, à la fois hasardeux et nécessaire, entre le « réel », l'« imaginaire » et le « symbolique »37.
Rude tâche pour le philosophe que d'affronter un discours si puissant sans le trahir et sans renoncer à soi-même. Notons que si Lacan est reconnu comme interlocuteur par les philosophes de son temps, ses propres positons vis-à-vis de la philosophie ont évolué : s'il est tout d'abord assez proche de Hegel lu par Kojève et de la pensée de Heidegger à laquelle il lui arrive de rendre hommage (par exemple en traduisant lui-même la conférence Logos), sa théorisation du sujet comme sujet de l'inconscient (concept absent chez Freud), du cogito cartésien comme fondant le sujet de la science qui est celui sur lequel la psychanalyse opère, enfin de la jouissance comme tenant à l'hétérogénéité radicale du réel « au-delà du principe de plaisir », tout cela va le conduire finalement à congédier toute pensée de l'être, toute ontologie. Disons plus nettement que le lacanisme autorise une critique de l'onto-théologie différente de celle qui s'autorise de Heidegger : dans un même mouvement mettant à distance les mirages « structuralistes » du savoir et les systématiques philosophiques, la catégorie de la jouissance tenant au réel brise les noces éternelles de l'être et de la pensée, autrement dit de l'idéalisme toujours renaissant, l'aveu du trou de la transcendance au coeur du langage conduit à dire « Dieu est inconscient » plutôt que « Dieu est mort », enfin la critique ni obscurantiste ni nostalgique des effets ravageants du discours de la science conduit à affronter, depuis la position de l'analyste, le « malaise dans la civilisation » venu s'incarner principalement, en ce siècle, dans l'abomination des camps de la mort.
Cette très haute exigence donne sa couleur à une « éthique de la psychanalyse » que Lacan n'a jamais exposée d'une manière systématique mais qui trouve présente de façon dispersée dans les différents axiomes définissant le discours de l'analyste sensé ne s'autoriser que de lui-même (rappelons que ce que Lacan nomme « discours » inclut la dimension effective de la pratique en laquelle se noue, selon différentes places, la relation du sujet au signifiant, au savoir et à la jouissance). Si on peut résumer sans trop la trahir cette éthique dont il est arrivé à Lacan de dire qu'elle était une « éthique du Bien-dire »38 on peut retenir qu'elle s'obstine à penser la dimension irréductible du désir inconscient comme lieu de vérité du sujet, de la loi tout autant (des « commandements de la parole », dit Lacan en insistant sur la portée historiquement décisive du Dieu juif puis chrétien au fondement de ce qui pour nous fait loi), qu'elle prône la récusation stricte de tout énergétisme libidinal qui prétendrait faire l'économie de la pulsion de mort, également de toute conception objectivante, instrumentale ou « communicationnelle » du langage là à où il en va du jeu signifiant comme instaurant et le sujet et son désir (d'où l'affirmation tardive mais nette : « mon dire, que l'inconscient est structuré comme un langage, n'est du champ de la linguistique »39). Une telle exigence, qui appelait la psychanalyse, à la suite du Socrate du Banquet, à répondre au défi de se présenter comme une érotique nouvelle, est ce qui va conduire Lacan, de crise institutionnelle en crise institutionnelle, à fonder une École « au sens antique de refuge et de base d'opération contre le malaise dans la civilisation », École qui devait à ses yeux assumer à nouveaux frais la mission, depuis bien oubliée, que s'était fixée la philosophie.
37. Sur Lacan et l'ontologie, à ses yeux résolument « imaginaire », cf. par exemple Le séminaire, livre XI,
« Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », pp. 31, 53 (sur le
« noyau du réel »), 54 (sur le réel comme
« rencontre ») et 67 (sur le réel
« comme originellement malvenu »).
38. Télévision, Seuil, 1973, p. 65.
39. Le Séminaire, Livre XX, « Encore », Seuil, 1975, p. 20.