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Cinquante ans de philosophie française / Les années-structure, les années-révolte / Structure et sujet
 

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« Structure et sujet » : la question que sans cesse les philosophies de Foucault et Deleuze rencontraient pour la suspendre, c'est ailleurs qu'elle se trouvait formulée, par des penseurs dont l'intervention se situait hors du champ de la philosophie. On pourrait à première vue nous reprocher une certaine inconséquence : puisque Lacan est psychanalyste, puisque Barthes est théoricien de la littérature et sémiologue, pourquoi ne pas les avoir fait figurer à la rubrique des « sciences humaines » ? N'était-ce pas là leur place ? En un sens oui... et pourtant non. Parce que Lacan comme théoricien du « sujet de l'inconscient », parce que Barthes comme théoricien de l'écriture et du texte, de ce « sujet de l'écriture » que ses amis de Tel Quel nomment « sujet en procès », posent à la philosophie la question décisive d'un renouvellement (non pas d'une suppression) du concept de sujet dans le temps même où leur démarche apparaît excessive, ou hétérogène, en regard de l'objectivation requise par les sciences humaines. Excès ou hétérogénéité d'un « sujet de l'inconscient » d'une part, d'un « sujet de l'écriture » d'autre part, qui exigent pour être pensés des catégories spécifiques et qui mettent en question plus ou moins frontalement l'idée d'une science « sans sujet ». On peut certes prétendre que ces discours sont des menaces pour la philosophie : mais depuis quand la crainte serait-elle le ressort de la pensée ? La question n'est pas de savoir s'il est méchant d'affirmer que l'homme a un inconscient (plus exactement, s'il est commandé par lui) mais, si l'existence de fait de l'inconscient est avérée et que le concept en est produit dans le champ de la psychanalyse, comment en interroger la conséquence philosophique. Et, de même, la question n'est pas de savoir s'il est dangereux pour la philosophie de trop s'approcher de la littérature au risque de s'y brûler (formulation qui eût bien surpris un Montaigne ou un Diderot), elle est de penser de quelle manière une certaine définition traditionnelle du sujet en philosophie se trouve mise en cause par la doctrine du sujet de l'écriture comme soumis à la fois à l'intensité des pulsions et aux contraintes spécifiques du grand jeu de la langue.

Lacan et non pas la psychanalyse : il faut en effet justifier que seul ce nom figure dans notre exposition et non ceux de nombreux psychanalystes (André Green, Serge Leclaire, tant d'autres) qui ont incontestablement enrichi et la théorie analytique et le champ de la pensée. C'est que Lacan dans cette période est le seul à affirmer, contre le structuralisme ambiant et ses requisits, y compris chez son ami Lévi-Strauss, que si « science de l'homme » il doit y avoir, elle ne saurait se constituer qu'en fonction de la spécificité de son objet. Cet objet, c'est le sujet précisément et non pas « l'homme », par-delà les mirages d'une objectivité sans reste que Lacan n'aura de cesse de dénoncer jusqu'à définir la science comme « une idéologie de la suppression du sujet »33. Et il est également le seul dans le même temps à avoir élaboré pas à pas une doctrine du sujet profondément cohérente et parfaitement hétérogène aussi bien aux philosophies de la conscience qu'à celles, anarchisantes, du désir « libéré » ou des « machines désirantes ». Une théorie capable de rendre compte des étapes de la constitution de toute subjectivité humaine en général, et des effets de la parole sur le sujet tels qu'ils viennent à s'avérer dans la réalité concrète de la pratique analytique : voilà ce qui l'aura conduit à prendre position à la fois sur le rapport de l'être humain au langage, sur les ressorts de son désir, sur les aléas de l'identité sexuée, sur la possibilité d'une éthique qui ne soit pas de l'idéal (c'est-à-dire dans son langage « imaginaire ») mais du « réel », sur le statut de la science et sur l'« être » comme devant être pensé, hors de toute métaphysique, à l'intersection des trois registres du Symbolique (où se constitue le sujet dans son rapport à la loi du langage), de l'Imaginaire (où se constitue l'instance narcissique du « moi » sur le modèle archaïque de l'image au miroir) et du Réel comme hétérogène aux deux premiers et originellement « mal venu ». Que ce soit avec cette pensée forte que Foucault, Deleuze et Guattari aient décidé d'engager le fer suffit à indiquer l'importance que philosophiquement ils lui accordaient : dans le temps même où, nietzschéens conséquents, ils prétendaient en finir (tout comme Derrida) avec la catégorie « métaphysique » de subjectivité, voici que, venu de ce « discours de l'analyste » qu'il posait comme condition réelle de sa propre élaboration34, nourri d'une culture philosophique assez impressionnante, éclairé par ce qu'il pensa tout d'abord être la leçon décisive de la linguistique saussurienne (revue par son ami Jakobson), un penseur venait formuler à la fois que cette catégorie était insurmontable et qu'elle pouvait être construite hors du champ philosophique. On peut certes rappeler avec Alain Badiou35 que c'est sur la trace d'une nouvelle pensée de l'objet comme objet de la pulsion que cette doctrine s'établissait tout d'abord : il n'en reste pas moins qu'il y avait là exposition argumentée d'une pensée neuve des relations entre sujet et objet mettant à mal pour longtemps les définitions antérieures (existentialistes ou phénoménologiques).

33. Lacan, « Radiophonie » in Scilicet 2/3, Seuil, 1970, p. 89 : « Le résultat est que la science est une idéologie de la suppression du sujet ».
34. Je renvoie à la doctrine des « quatre discours » qui se trouve exposée notamment dans « Radiophonie ». Cf. p. 71 : « Il faut dire que le désir d'être le maître contredit le fait même du psychanalyste ». Cette doctrine tranche la question du rapport à la philosophie.
35. Badiou, Manifeste pour la philosophie, Seuil, 1989, p. 73 : « Lacan n'a été le gardien du sujet qu'autant qu'il a aussi repris, réélaboré, la catégorie d'objet ». Disons en clair : si le couple sujet/objet propre aux philosophies classiques de la représentation explose, c'est parce que le concept lacanien de la réalité est tout autre que celui de cette philosophie.