« Pensées du multiple » : les philosophies que nous avons voulu rassembler sous ce titre présentent un certain nombre de points communs. Le plus visible est le suspens résolu de la catégorie de sujet, de tout ce qui s'était présenté jusque-là dans la philosophie au titre de la subjectivité. Sans doute est-ce là d'abord l'effet dans le champ philosophique de l'enseignement des trois « maîtres du soupçon » que sont Marx, Nietzsche et Freud. Mais c'est l'influence de Nietzsche surtout qu'on doit entendre dans ces pensées caractérisées à la fois par un athéisme radical, par le refus de toute vérité ultime comme de tout signifié transcendantal, enfin par l'énoncé d'ontologies qui rompent avec les ontologies antérieures26. Ontologies du multiple dont on pourrait résumer les réquisits en trois axiomes : l'être ne se dit pas sous l'emblème de l'Un mais sous celui d'une multiplicité sans fond et sans fin ; cette multiplicité première est un jeu infini d'intensités énonçables comme forces et rapports de forces ; ce qui s'est énoncé jusqu'à présent dans la philosophie comme sujet unifié doit être compris comme l'effet symptomal, illusoirement unifié, de ce jeu de forces. Nous retrouverons ainsi les éléments pertinents que relevait Vincent Descombes : c'est une seule et même pensée de la multiplicité radicale qui récuse à la fois le primat de la subjectivité (au profit de relations objectives inaperçues, de ce que Foucault appellera quant à lui « dispositifs ») et celui de l'histoire entendue comme déploiement d'une conscience cumulative : « Le discours ainsi conçu n'est pas la manifestation, majestueusement déroulée, d'un sujet qui pense, qui connaît, et qui le dit : c'est au contraire un ensemble où peuvent se déterminer la dispersion du sujet et sa discontinuité d'avec lui-même »27. L'idée de subjectivité constituante et le concept d'histoire reçu de la philosophie hegelienne via Kojève : c'est avec tout cela qu'il convient d'en finir. Non plus une représentation finalisée du devenir, mais une « généalogie » au sens de Nietzsche qui dans un seul geste iconoclaste met à mal l'idée de sujet, l'idée d'homme, l'idée d'histoire cumulative et l'idée de raison28. C'est à un tel dispositif que ressortit chez Lyotard l'idée d'un espace « post-moderne » identique à la fin de ce qu'il appelle « les grands récits » ou les grandes téléologies. Ce que Foucault explicite dans L'Archéologie du savoir est en somme le bien commun de toute une pensée de cette période, éclairée à la fois par la prophétie nietzschéenne et par une certaine histoire des sciences capable de nous révéler les genèses locales et discontinues du savoir, rebelles à toute représentation continuiste de l'histoire de la raison. C'est ainsi par exemple que peut se comprendre le geste qui pousse Foucault à écrire une Histoire de la folie qui, tout en se tenant minutieusement au ras des archives et des institutions, prend en écharpe une certaine histoire traditionnelle de la pensée comme devenir de la conscience de soi. Mais la même option commande également le propos de Deleuze dans Logique du sens et dans Différence et répétition, celui de Lyotard, celui du premier Barthes quand il propose avec Le Degré zéro de l'écriture une histoire qui serait moins celle des hommes que celle du langage par lequel ils se trouvent parlés à leur insu, et il n'est pas jusqu'à la notion althussérienne d'une « histoire symptomale » qui ne vienne croiser ce que Foucault appelait dans son vocabulaire les « a priori historiques ».
27. Foucault,
L'archéologie du savoir, Gallimard, 1969. p. 264 également :
« il m'a paru que là, pour l'instant, était l'essentiel : affranchir l'histoire de la pensée de sa sujétion transcendantale ».
28. Cf. notamment l'article de Foucault « Nietzsche, la généalogie, l'histoire » in
Hommage à Jean Hyppolite, PUF, 1971.