Publications et écrit

 Retour à la liste
des thèmes

Cinquante ans de philosophie française / Les années-structure, les années-révolte / Lectures heideggeriennes
 

 précédent | suivant 

« Lectures heideggeriennes » : si la génération de Sartre et de Merleau-Ponty a finalement peu lu Heidegger, à l'exception sans doute de Sein und Zeit interprété à la lumière de l'existentialisme et d'une phénoménologie du monde vécu, la génération nouvelle accorde beaucoup plus d'importance à certains aspects de la philosophie heideggerienne. La génération précédente, ainsi que nous l'avons montré dans la première exposition, avait proposé une lecture humaniste de Heidegger centrée sur les affres du « Dasein », de l'existant, qu'elle pensait autorisée par la mise en avant des thèmes apparents de l'angoisse, de la déréliction et de l'être-pour-la-mort. C'est à Jean Beaufret, lecteur fidèle de la première heure, qu'on doit d'avoir fait entendre peu à peu, auprès d'un cercle d'abord restreint, l'irréductibilité de la pensée de Heidegger à l'humanisme sartrien et à l'existentialisme. On sait que c'est en 1946, dans sa Lettre sur l'humanisme, écrite en réponse à des questions à lui posées par le jeune Beaufret, que le maître se décida à prendre position contre certaines lectures tendancieuses de sa pensée. En même temps qu'il rappelait sa critique fondamentale de toute l'histoire de la métaphysique comme « oubli de l'Être », il affirmait avec force que « tout humanisme reste métaphysique »18, opposant à l'humanisme d'un Sartre sa propre revendication d'une pensée « autre » capable de franchir la limite de la métaphysique - « L'Être attend toujours que l'homme se le remémore comme digne d'être pensé »19. Il ne fait guère de doute que c'est dans ce texte majeur que beaucoup de penseurs de la nouvelle génération vont trouver de quoi autoriser leur propre contestation de l'« humanisme » de leurs aînés. Présent jusqu'à la fin aux séminaires du maître, Jean Beaufret rappellera inlassablement dans les quatre volumes de son Dialogue avec Heidegger 20 les lignes de force de cette pensée singulière, assurément une des plus fortes du siècle : une parole qui se tourne (presque au sens d'une conversion) vers la lumière oubliée de l'Être dans son antériorité radicale à l'égard de tout « étant », y compris l'étant humain, ce dernier se trouvant sans doute « convoqué » par la parole de l'Être, mais certainement pas « libre et sans excuses » au sens où le voulait Sartre. Un tel primat de l'Être, radicalement transcendant à tout étant, ne pouvait pas ne pas imposer une relecture de toute l'histoire de la métaphysique interprétée, à la suite de Nietzsche, comme oubli de l'Être depuis Platon (d'où la valorisation de ces penseurs-poètes d'avant le geste platonicien que sont Parménide ou Héraclite). Pensée nostalgique d'un « retour aux Grecs » ? Pas plus que pour Hölderlin ou Nietzsche hier, les grands prédécesseurs, pas du tout, au fond, dans la mesure où se trouve affirmé que de nos jours c'est dans la parole du poète (Rilke, Trakl) que se trouve surmonté l'oubli de l'Être propre à la période de la domination mondiale de la Technique, et affirmée la puissance du « ressouvenir » fidèle. En somme, un « pas en arrière » tel que Heidegger le définit lui-même le plus clairement face à tous ses détracteurs : « Pas en arrière veut dire que la pensée recule devant la civilisation mondiale et, en prenant ses distances vis-à-vis d'elle, nullement en la niant, s'introduit dans ce qui devait demeurer encore impensé au commencement de la pensée occidentale, mais qui y est également déjà nommé, et ainsi dit par avance à notre pensée ».

18. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, tr. fr. Aubier, 1964, p. 51. Heidegger annonçait ainsi sa propre démarche : « Mais si l'homme doit un jour devenir à la proximité de l'Être, il lui faut d'abord apprendre à exister dans ce qui n'a pas de nom.»
19. Id, p. 53. En arrière de toutes les formulations qui vont fleurir sur la « fin de la métaphysique », on trouve bien entendu la thèse difficile de Heidegger, irréductible à aucun slogan, et qui se formule par exemple ainsi (ibid., p. 173) : « La pensée à venir ne sera plus philosophie, parce qu'elle pensera plus originellement que la métaphysique ».
20. Jean Beaufret, Dialogue avec Heidegger, 4 vol, Minuit, 1973-1985.