e ce point de vue, il n'est pas absurde d'admettre que, pour Foucault au moins et Deleuze, pour Derrida aussi peut-être, le nom de Nietzsche est le symptôme insistant de cette double question. Ce que certains ont appelé non sans raison le « nietzscheisme français » des années soixante16 est moins une adhésion à la philosophie de Nietzsche qu'une manière de faire entendre la position nietzschéenne qui dans une polémique continuée avec Platon s'en prend à la « volonté de vérité », voyant en l'homme le serf d'un langage qui bien au-delà de lui parle et veut, de forces qui le travaillent comme corps bien avant qu'il en prenne conscience comme sujet. Le Nietzsche avec lequel cette nouvelle pensée dialogue est celui dont la philosophie vient à se condenser dans une double thèse, d'une part quant au sujet (ce qu'on nomme « sujet » n'est que l'effet et le symptôme du jeu des forces au sein de la volonté de puissance), d'autre part quant à l'être (ce qu'on nomme « être » n'est jamais qu'un état donné, conjoncturel, de la même volonté de puissance). On comprend ainsi peut-être mieux comment les « années structure » ont pu être en même temps ces « années révolte », agitées par un mouvement de contestation à l'égard des assurances philosophiques antérieures, qu'on prenne pour ce faire plutôt appui dans la « déconstruction » heideggerienne de la métaphysique et dans l'anti-humanisme de la Lettre sur l'humanisme, ou plutôt dans la pensée nietzschéenne qui autorise une « généalogie » iconoclaste de la raison, de la morale et de la subjectivité. On peut également admettre qu'une telle disposition mettait cette génération de penseurs dans la meilleure disposition pour accueillir les mouvements politiques de contestation qui allaient marquer la fin des années soixante. Ces mouvements nous intéressent ici non seulement parce qu'ils vont retentir dans l'ensemble du milieu intellectuel, comme des nombreuses études l'ont déjà rappelé, mais parce qu'ils vont induire des effets marqués dans le discours de certains philosophes, réclamations libertaires dont certaines philosophies « désirantes » se feront l'écho dans le temps même où l'onde de choc contestataire se propage dans l'ensemble de l'institution psychiatrique17, tentative de rénover le marxisme ossifié des années cinquante sans parvenir à équilibrer le pôle de la conceptualité et celui d'une pratique d'extrême-gauche qui dénonce l'appareil répressif du parti communiste, tentative également de faire se rejoindre révolution poétique et révolution sociale.
Jacques Derrida
Tout cela dessine une constellation singulière dont cette seconde exposition tente de décrire les grandes lignes, même si nous sommes conscients que le bilan de ces années commence à peine. Sous la rubrique des « Lectures heideggeriennes » il nous a paru légitime de faire entendre de quelle manière l'oeuvre de Heidegger, peu lue finalement jusqu'à cette date, va venir jouer une fonction libératrice à l'égard de la « métaphysique occidentale », du subjectivisme et de l'humanisme qui lui sont inhérents : s'il était juste de situer l'intervention de Derrida dans le fil d'une certaine lecture très personnelle et inédite de la déconstruction heideggerienne, il l'était tout autant de convoquer ce grand témoin de la pensée heideggerienne qu'aura été Jean Beaufret, celui qui s'obstinera à faire entendre l'invocation heideggerienne à l'Être face aux récusations obstinées de toute ontologie et de tout primat de la présence. Sous la rubrique des « Pensées du multiple », nous avons réuni trois philosophies (Foucault, Deleuze, Lyotard) qui ont pour trait commun d'être des pensées de l'immanence pure dans la filiation de l'anti-platonisme nietzschéen, des pensées de l'être défini en termes de multiplicité et de rapports de forces, qu'il s'agisse de traquer les entrelacs subtils du savoir et du pouvoir à la source des modernes appareils de normalisation, ou de valoriser les intensités corporelles dans une doctrine du désir positif qui voit son principal adversaire dans la psychanalyse, et notamment dans la version lacanienne du freudisme. Dans la rubrique « Structure et sujet », il nous a semblé qu'il était possible de réunir deux pensées passablement différentes dans leur enjeu, l'une tenant à la pratique analytique et à la lettre de Freud, l'autre à la théorie littéraire, mais ayant ceci de commun qu'à des degrés divers elles ont reconnu l'importance de l'analyse structurale du langage tout en valorisant la dimension d'un sujet en excès sur toute structure objectivée : cet excès est ce qui vient à être pensé chez Lacan dans la doctrine du « sujet de l'inconscient », à la fois effet de signifiant, marqué par la loi du sexe et en proie aux effets de la parole ; chez Barthes, dans l'enquête minutieuse qui le conduit aussi bien à analyser la manière dont les sujets que nous sommes viennent à être assujettis dans le jeu des mythologies collectives qu'à décrire la singularité rebelle du « plaisir du texte » dans lequel se produit un sujet disséminé jouissant de cette dissémination même. Une dernière rubrique, « Fractures du marxisme », se propose de rendre compte des effets produits dans le champ de la pensée par les violents mouvements contestataires qui éclatent dans cette période. Louis Althusser en est assurément le symptôme le plus parlant s'il est aussi le plus pathétique : déchiré entre une exigence théorique de refondation du matérialisme historique légué par ses aînés, et une fidélité jamais démentie au vieil appareil communiste, débordé en vérité par les mouvements de 68, que ces derniers soient identifiés à partir de leur polarité anarchiste ou de leur polarité dirigiste et dogmatique.
16. Descombes, Le même et l'autre, p. 138, p. 219. (« Le nietzscheisme français des vingt dernières années »).
17. De ce point de vue, L'anti-oedipe de Deleuze et Guattari, en même temps qu'il reprend à son compte en les appropriant et les transformant certaines thèses de Reich ou de Marcuse, en même temps qu'il se veut un brûlot dirigé contre Lacan, n'est pas séparable de tout le mouvement de contestation qui traverse alors l'institution psychiatrique (cf. la traduction en français de David Cooper, Psychiatrie et anti-psychiatrie, Seuil, 1970 et de Franco Basaglia, L'institution en négation, Seuil, 1970).