e projet d'une telle
exposition, qui dans un premier temps m'avait paru assez simple et plus excitant que
difficile, devait s'avérer dans le concret assez redoutable et ayant presque la
dimension d'un défi. Je pensais d'abord n'avoir que quelques noms à inscrire
au tableau de cette mémoire toute proche et voici qu'à l'inverse, au fur
et à mesure que je passais de l'idée simple à une ébauche de
réalisation, la tâche se révélait gigantesque. Tant de noms,
tant de pensées singulières, souvent rebelles à toute
catégorisation, à tout regroupement en courants ou en mouvements ; il y
avait presque là de quoi se décourager si dans le même temps la
difficulté d'un tel travail n'avait son envers positif : ils s'étaient
donc trompés, ces prophètes pressés de la « mort de la
philosophie » ; contrairement aux annonces répétées et
visiblement intéressées, la philosophie n'avait pas cessé en
France durant ces cinquante ans, les pistes sans doute s'étaient brouillées,
certains courants avaient perdu leurs frontières nettes, mais il y avait abondance de
biens plutôt que carence et jamais la recherche n'avait tari, que ce soit en son coeur,
là où l'Université la recueille patiemment dans le mouvement d'une
tradition, ou que ce soit sur les marges, là où des pensées
insubordonnées et singulières, inassimilables visiblement par l'institution
philosophique, n'en continuent pas moins d'alimenter le grand fleuve de la réflexion
philosophique. Pour le dire encore autrement, et avec plus de précision, le
prophétisme de la « mort de la philosophie » avait eu la vue courte,
encore qu'il ait eu ses raisons de fait : la vogue un temps du structuralisme (ce
mot que certains pensaient clair et qui devait recouvrir des pensées si contradictoires
ou incertaines) avait fait croire, parfois, que c'en était fini de la philosophie, que
cette dernière devait enfin disparaître au profit des «
sciences humaines » qui en effet ne lui laissaient guère de place - l'âge
d'or de l'ethnologue, de l'anthropologue, du linguiste, du psychanalyste et de l'historien
avait apparemment évidé le lieu philosophique bien plus définitivement
que les insurrections temporaires de mai 68.
Bernard Sichère a publié plusieurs essais philosophiques (Merleau-Ponty ou
le Corps de la philosophie, Grasset, 1982 ; Eloge du sujet, Grasset, 1990 ;
Histoires du mal, Grasset, 1995) plusieurs romans (Je, William Beckford,
Denoël, 1984 ; La Gloire du traître, Denoël, 1986), ainsi que de
nombreux articles dans Tel quel, L'Infini, Les Temps modernes, Les Cahiers de la
Comédie française. Il a animé durant deux ans un séminaire
au Collège international de philosophie et a animé un séminaire au
sein du Centre d'étude du vivant, université Paris-VII Denis-Diderot,
dirigé par Pierre Fédida.