an-archie
Ce terme, tel que l'utilise E. Levinas, joue avec l'étymologie grecque
(arkhê au sens de « principe originaire », à la fois source
absolue de quelque chose et principe de puissance ou de domination). Pour Levinas,
ce terme désigne le sujet en tant qu'il ne renvoie à aucune origine et
à aucune primauté : il est second en regard du commandement absolu de l'Autre.

aporie
Du grec poros (la voie, le chemin) et a privatif. Désigne un embarras de la
pensée ou du raisonnement tel que cette pensée se trouve suspendue sans savoir
s'il sera possible de surmonter l'obstacle.

concept
Terme très usité en philosophie, parfois trop. Si le mot «
catégorie » est forgé par Aristote pour désigner (dans sa
Métaphysique) les différentes rubriques de l'énonciation
à propos de quelque étant (cf. étant) telles que «
substance », « accident », le mot « concept » est parfois
employé d'une manière floue comme synonyme d'« idée ». Kant
insiste sur la propriété du concept d'être forgé par l'entendement
humain (par opposition à la réceptivité sensorielle), soit a priori,
indépendamment de toute expérience (il est alors universel et
nécessaire), soit a posteriori, et il a alors le statut d'une
généralité extraite par induction à partir de multiples
expériences sensibles.

Da-sein
Terme forgé par Heidegger pour désigner le caractère spécifique
de l'existant humain qui n'est pas seulement un « étant » parmi
d'autres « étants », mais qui est le « là » de l'être,
ce par quoi l'être vient à la présence à soi sous la forme d'une
requête et d'une question. Ce terme est explicitement revendiqué par
Heidegger à partir de Sein und Zeit (1927), mais c'est quelques années
plus tard (notamment dans la Lettre sur l'humanisme) que ce Da-sein sera explicitement
posé comme irréductible à toute pensée existentialiste (pour
laquelle l'humain fini prime sur la pensée de l'Être).

doxa
Terme venu du grec et qui a fini par désigner, sans référence à
un courant de pensée particulier, l'opinion en tant qu'entachée d'incertitude ou
d'illusion, par opposition à la connaissance. C'est chez Platon que doxa peut
prendre un tel sens négatif, que le terme n'avait pas clairement en grec avant
l'apparition de la philosophie puisqu'il désignait alors seulement ce qui est
reçu, ce qui est convenable, l'usage admis.

empirisme
Doctrine ou position selon laquelle ce qui est pensé par la pensée n'est
jamais que l'effet de données ou de formes imposées par l'expérience
sensible. Que la pensée du monde ne soit pas simplement la sommation d'indices
passivement reçus par la sensation, c'est ce qu'affirme Merleau-Ponty, tout en
opposant à l'intellectualisme que la perception n'est pas non plus un acte
de l'entendement puisqu'elle suppose la mise en jeu décisive de l'existence
corporelle irréductible au corps-objet.

esprit objectif
Désigne chez Hegel le mouvement par lequel l'Esprit, qui est la réalité
absolue (qui est l'Absolu), se donne une effectivité concrète dans l'ensemble
des institutions qui font de lui un Esprit concrètement incarné comme «
moment » de l'histoire.

essence
Terme souvent usité comme traduction problématique du
mot grec ousia ou du mot eidos. Dans le premier cas, c'est un mot d'Aristote
qui désigne l'être substantiel par opposition aux qualifications accidentelles
de l'être. Dans le second cas, le terme désigne soit l'ensemble des
déterminations d'un objet de pensée (essence logique par opposition à
l'existence), soit ce qui est à la fois plus vrai et plus réel que le réel
apparent.

étant
Terme français pouvant désigner simplement ce qui se présente
dans l'expérience et dont on peut dire que « cela est », ou plus
précisément ce que Heidegger nomme « seiende », tout ce qui
vient à être rencontré dans le monde sans qu'il soit fait état
du fait que cela « est », ni à plus forte raison sans faire état de
l'Être qui pourrait être donné par-delà tout étant (et
notamment dans l'annulation virtuelle de tout étant).

éthique
Souvent employé prétentieusement comme synonyme savant de «
morale ». Dans un sens plus strict, désigne la légitimation
philosophique (au niveau du concept) des règles de l'action par-delà la
donnée empirique (culturelle, sociale) des systèmes de valeurs admis.

Être
Un des mots les plus usités mais aussi les plus complexes et les plus
chargés de tradition dans la philosophie occidentale. S'il est vrai que Heidegger
d'un côté, avec l'accent mis sur la différence de l'Être et de
l'étant, Sartre de l'autre, avec son jeu tout autre de l'être (en soi, inerte)
et du néant (du « pour soi » comme puissance de néantisation de
l'être) ont revitalisé une très antique tradition, celle-ci peut en
somme être arrêtée à la métaphysique d'Aristote en tant
qu'elle pose à la fois le statut de l'être en tant qu'être (de ce qui
constitue l'être de tout étant) et celui de l'être suprêmement
être. Toute la théologie patristique puis médiévale est issue
de ce questionnement aristotélicien et de la langue dans laquelle il s'énonce.

herméneutique
Du grec hermeneia (interprétation ou décodage d'un message) :
désigne par excellence la discipline qui traite de l'interprétation
légitime des textes sacrés, de la Bible. Peut désigner d'une
manière plus large toute discipline qui vise, dans les faits de langage ou
d'écriture, à interroger la dimension du sens par différence avec
les aspects proprement formels (syntaxiques ou autres). L'attitude herméneutique,
qui ne se réduit pas simplement au primat du « comprendre » sur l'«
expliquer », présuppose une « expérience de
vérité » qui est la condition de toute interprétation.
Cette dimension est par exemple, au coeur de la démarche de Paul Ricoeur, laquelle
ne renie pour autant aucun des plans de l'« objectivité » ni aucune des
dimensions formelles du langage.

intentionnalité
Voir « phénoménologie »

matérialisme dialectique
Niveau le plus élevé, chez Marx et Engels, d'une philosophie dont
le « matérialisme historique » est un aspect. Il s'agit d'une thèse
sur l'essence de l'être : ce dernier consiste dans l'ensemble des lois de la
matière, lois de la contradiction qui (comme c'est le cas chez Hegel à
propos de l'Esprit) engendrent le mouvement interne de l'être matériel. La
question de savoir si une telle doctrine peut rendre compte de l'univers non-humain est
restée largement problématique dans l'histoire du marxisme.

matérialisme historique
Application du matérialisme dialectique au domaine de l'histoire humaine. Cette
application suppose, semble-t-il, deux partis pris. Le premier consiste dans une vision
de l'histoire comme procès infini issu des contradictions matérielles telles
qu'elles essaiment au sein de chaque ensemble social : son énoncé le plus
célèbre est la proposition de Marx selon laquelle « toute histoire
jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de la lutte des
classes ». Le second parti pris, moins clair, postule que les hommes «
font leur histoire eux-mêmes » (il y aurait donc un élément
d'imprévisibilité due à l'action libre des sujets) mais « dans
des conditions données qui les déterminent » (ce qui limite toute
liberté et semble indiquer du même coup qu'il n'y a pas de «
sujet » de l'histoire). Sartre et Merleau-Ponty, en particulier, auront à
batailler, en tant que philosophes de la subjectivité, avec cette doctrine qui
les séduit sans les convaincre tout à fait.

ontologie
(voir « Être »)
Terme presque aussi employé que le terme « Être » dont il est
inséparable, puisque l'ontologie est censée être « la science de
l'Être ». Plus précisément, on parlera de « point de vue
ontologique » pour désigner le discours qui, en philosophie, se prononce
sur l'être par opposition aux discours sceptiques (ou sophistiques) qui prononcent
que, de l'être, il ne saurait être question, mais seulement des
énoncés ou des « fables » que l'homme élabore à son
sujet. Sartre, Merleau-Ponty, Bataille, Heidegger ou, plus récemment, Badiou
doivent être comptés dans le premier de ces camps. Foucault (dans une certaine
mesure), Lacan absolument, Wittgenstein (pour de tout autres raisons que Lacan),
sont à ranger dans la seconde catégorie.

phénoménologie
Ce terme a bien entendu une histoire. D'une part il reçoit ses lettres de
noblesse avec la Phénoménologie de l'esprit de Hegel (1807) :
« phénoménologie » désigne alors la faculté qu'a
l'Esprit de s'apparaître à lui-même dans l'histoire au travers de
ses « figures » successives. - Avec Husserl (1859-1938), lui-même
disciple du philosophe Brentano (1838-1917) qui lui transmet le terme, la
phénoménologie devient une philosophie totale et systématique. Il
s'agit d'un « retour aux choses elles-mêmes » entendu non comme un
abandon empirique et sans principe à l'expérience sensible, mais comme
un retour à cet apparaître des choses à la conscience qui est
ordinairement voilé et qui se trouve mis en évidence grâce à la
méthode de la « réduction » phénoménologique (mise en
suspens de l'« attitude naturelle »). Une telle réduction isole le mouvement
par lequel la conscience « transcendantale » (dépassant
toute réalité empirique) vise les objets aussi bien sensibles
qu'idéaux (cela, c'est l'« intentionnalité » comme caractère
propre de la conscience). Dans le même temps, elle permet de dégager l'«
essence » universelle de chaque opération de conscience (en cela la
réduction phénoménologique est dite « eidétique »,
remontée vers les « essences » par opposition aux manifestations
empiriques et accidentelles).

raison pratique
Renvoie à la seconde critique kantienne, Critique de la raison pratique,
dans laquelle la même raison une est envisagée non plus dans sa fonction de
production de connaissances mais dans sa fonction de législation pure
et a priori dans le domaine moral, en tant qu'elle commande d'une manière
universelle et nécessaire, par sa seule forme, les maximes de l'action.

téléologie
Du grec telos, qui évoque l'accomplissement et le parachèvement
d'un être en mouvement. Signifie, notamment à partir de la théologie
chrétienne, la doctrine des fins dernières de l'homme (en l'occurrence, celle
du salut dans l'au-delà).

transcendantal
Désigne, dans l'oeuvre de Kant, ce qui concerne les conditions de
possibilité de la connaissance en tant que celles-ci se trouvent
situées a priori dans les catégories de l'entendement, donc hors
de toute expérience sensible finie : par suite, « transcendantal »
s'oppose régulièrement à « empirique ».

trotskisme
Renvoie à l'ensemble des positions défendues par Trotski au sein du
mouvement communiste. Ces positions sont souvent ramenées - non sans simplification
au regard du rôle effectivement joué par Trotski au côté de
Lénine dans les premiers temps de la révolution bolchevik de 1917 -, à
une critique de la bureaucratisation, principale cause de la
dégénérescence de l'idéal révolutionnaire.
Divers mouvements trotskistes, depuis les années 1920-1930, jusqu'à
une date récente, auront à coeur d'invoquer les positions de Trotski
pour défendre un communisme davantage ancré dans la spontanéité
des masses et la rigueur du point de vue de classe face à la dictature stalinienne.
On n'a jamais vu à ce jour de mouvement trotskiste prendre le pouvoir.

universel concret
Terme à connotation hégélienne. Souvent usité par Sartre
pour désigner, par opposition à l'universalité abstraite coupée
de toute effectivité, l'universel en tant qu'il s'incarne dans des figures
historiques, au sein des tensions propres à la lutte des classes et des camps.
L'universel abstrait, c'est avant tout l'universel bourgeois dans son imposture et son
ignominie : affirmer bien haut l'Homme en général pour maintenir l'oppression
des hommes concrets, la domination d'une classe d'hommes sur les autres hommes. Le
colonialisme est par excellence, selon Sartre, le lieu où se dévoile la
contradiction explosive entre l'humanisme abstrait et l'exigence d'un universel concret.