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Les Jeux du sport-spectacle : Paris (5 mai-27 juillet 1924)
La semaine de Chamonix, malgré son succès et son importance dans l’établissement des Jeux d’hiver, n’est encore qu’un aimable prélude à l’olympiade d’été. Celle-ci a définitivement acquis ses lettres de noblesse. Contrairement aux concours de 1900, ce qui relève du sport y est désormais bien délimité et fait l’objet d’une compétition unifiée et plus ramassée dans l’espace et le temps.
Le succès des Jeux de Chamonix ne fut pas moindre auprès du public, qu’auprès des nations conviées à y participer. Insuffisamment instruits au début, semble-t-il, il fut rapidement captivé par la grandeur du cadre et la diversité de cette manifestation. Il accourut en foule de tous les points de la région, puis de Paris et des grandes villes avoisinantes et des milliers de spectateurs, définitivement conquis à la saine et rude beauté des sports d’hiver, composèrent un public qui vibra passionnément aux exploits des athlètes olympiques. Il y eut matière à s’enthousiasmer devant les foudroyants démarrages d’un Jewtraw ou le déboulé puissant d’un Skutnabb, devant la descente impressionnante, à la direction de son bobsleigh d’un La Frégolière, l’envolée de 57 mètres, sur ses skis d’un Thams ou la virtuosité des joueurs de hockey canadiens qui, sur leurs lames rectilignes d’acier, offraient un spectacle d’une élégance et d’une noblesse des gestes inégalables.
Rapport officiel de la viii. Olympiade,
«Le bilan des Jeux de Chamonix ou la découverte des sports d’hiver par le public français selon Frantz Reichel, secrétaire général du Comité d’organisation des Jeux de 1924»
Des enceintes pour les Jeux : le stade de Colombes et la piscine des Tourelles
Dès que la décision du Cio est connue en juin 1921, la Ville de Paris demande un rapport à Frantz Reichel, sportsman aux talents athlétiques variés et secrétaire général du comité exécutif de la viii. Olympiade, sur le programme des Jeux et les besoins en infrastructures. Les exigences sont d’une portée jamais envisagée : une enceinte de cent mille places, pour l’athlétisme, le football ou la gymnastique, une piscine, un stade de tennis ou encore un stand de tir.De fait, les rares équipements sportifs existant en France sont soit des vélodromes financés par des promoteurs privés comme le stade Buffalo, soit des initiatives encore isolées de maires éclairés, tel Édouard Herriot. Le fer de lance du radicalisme avait lancé, en 1914, à Lyon la construction du stade de Gerland dans l’espoir d’accueillir un jour les Jeux olympiques, tout en favorisant le développement d’une éducation physique de masse.Toutefois,Gerland, oeuvre de Tony Garnier, ne sera achevé véritablement qu’en 1926.
En tout cas, les architectes qui présentent leurs projets à l’École des beaux-arts à l’automne 1921 suivent les recommandations de Reichel, et présentent par conséquent des factures dépassant largement les possibilités financières parisiennes. En mars 1922, le conseil municipal décide de mettre à disposition des Jeux le stade Pershing à Vincennes ainsi qu’une subvention d’un million de francs, proposition totalement insuffisante. L’organisation des Jeux est au point mort. C’est l’initiative des dirigeants du Racing Club de France qui va permettre de sauver l’olympiade parisienne. Ils proposent au Cio et au comité d’organisation de mettre à leur disposition leur terrain de Colombes, dans la banlieue nord-est de Paris,
contre le versement de 50 % des recettes. Le projet est conçu et réalisé par l’architecte Maurice Faure-Dujarric, ancien capitaine de l’équipe de rugby du Racing. La construction fonctionnelle et sobre, utilisant des matériaux modernes (béton armé et armatures métalliques), répond à la volonté de réduire les coûts, tout en offrant la meilleure visibilité possible aux spectateurs et en satisfaisant aux normes de sécurité dans la gestion de la foule. Le stade, s’il n’atteint pas la capacité «mythique » des cent mille places comme celui de Wembley à Londres, achevé en 1923, peut tout de même accueillir vingt mille personnes assises dans des tribunes couvertes et quarante-quatre mille debout dans les virages. L’enceinte de Colombes est aussi équipée en moyens de transmission modernes : téléphones, télégraphe et haut-parleurs, qui selon l’écrivain Géo Charles ont été l’une des révolutions des Jeux : « Le haut-parleur constitue une des révélations techniques des Jeux olympiques de 1924. La transmission au public fut rapide ; l’audition parfaite.On ne concevrait plus une grande réunion sportive dépourvue d’un tel système. »
L’équivalent nautique de Colombes est la piscine des Tourelles, construite finalement par la municipalité parisienne près de la Porte des Lilas. En béton armé, elle peut accueillir vingt mille spectateurs autour d’un bassin de 50 mètres, au fond duquel, pour la première fois, sont tracés les couloirs des nageurs. Si les projets présentés à la Ville de Paris incluaient généralement un « village olympique » composé d’une centaine de chambres dans l’enceinte des stades, les athlètes de Colombes devront se contenter de baraques de bois installées à proximité des installations sportives.
Les Jeux du ballon rond et… ovale
Les Jeux commencent de manière un peu désordonnée.Avant l’ouverture officielle du 5 juillet 1924 sont en effet organisés les tournois de rugby et de football.
Le premier ne réunit que trois équipes : la France, la Roumanie et les États-Unis, du 4 au 18 mai. Le match entre cousins latins ne satisfait qu’à moitié la fierté nationale. Les Roumains sont certes défaits 61 à 3, mais dans un stade de Colombes dont les peintures ne sont pas achevées et où manquent le tableau d’affichage et la tribune de presse. C’est la partie contre les États-Unis qui doit décider du vainqueur du tournoi. La rencontre est aussi l’occasion de régler un « contentieux sportif » né des Jeux interalliés de 1919, au cours desquels le match entre frères d’armes avait dégénéré en une violente rixe qui, selon un observateur venu d’outre-Atlantique, aurait représenté « ce qu’on peut faire de mieux sans couteaux et sans revolvers ». Plus rapides et plus puissants, débordant des joueurs français à court d’entraînement, les Américains l’emportent 17 à 3, provoquant l’ire des dizaines de milliers de spectateurs déçus par la prestation des Français. Réaction caractéristique de ce premier âge des publics sportifs, quand les matchs offraient l’occasion d’exprimer les pulsions nationalistes et chauvines. Les commentaires de la presse prennent alors des accents que n’auraient pas reniés Gustave Le Bon, pour dénoncer « la foule, une fois de plus […] scandaleuse, houleuse et chauvine ».
Le « système » organisant la compétition de football reprend explicitement le « principe de la Coupe d’Angleterre », à savoir tirage au sort pour désigner les adversaires et matchs par élimination directe, afin de limiter la durée de la compétition. Les associations nationales ont été consultées par la Fédération internationale de football association (Fifa), coorganisatrice du tournoi avec les autorités olympiques : les fédérations scandinaves veulent en particulier défendre l’amateurisme de leurs joueurs, qui ne peuvent s’absenter longtemps de leur lieu de travail.
En plus de Colombes, qui accueille les rencontres les plus importantes, quatre autres enceintes parisiennes, dont le stade Pershing, sont mobilisées pour permettre aux vingt-quatre nations participantes de disputer leurs rencontres. Le tournoi de football est le théâtre d’une véritable révélation, celle du talent des joueurs sud-américains. L’équipe d’Uruguay, emmenée par sa «merveille noire » Andrade, se livre à une véritable démonstration technique et physique en éliminant la France 5 à 1 et en battant en finale la Suisse 3 à 0. Les succès de la «Celeste » sont suivis avec passion à Montevideo et participent à la construction de l’identité nationale de l’Uruguay, pays neuf et peuplé d’immigrants. Ils montrent aussi que le football international ne se résume pas au vieux continent et que l’Angleterre n’est plus la seule référence. Les exploits de l’équipe uruguayenne assurent aussi le succès
financier du tournoi, puisque, pour Le Miroir des sports, la finale a constitué l’apothéose de « la grandiose épreuve », réunissant 60 000 spectateurs, « chiffre jamais atteint en France », et que « 10 000 personnes durent attendre, devant les portes fermées », le résultat du match.
Les footballeurs uruguayens vus par la presse sportive française
Après la victoire écrasante sur la Yougoslavie (7 à 0), L’Auto du 27 mai 1924 peut s’enthousiasmer : «Les Américains du Sud nous ont littéralement stupéfiés. Certes ils avaient accompli des performances remarquables en Espagne.Mais nous étions loin de nous attendre à les voir évoluer avec une telle virtuosité. Dribblings remarquables, démarquages, passes redoublées, et science comparable à celle des pros anglais. D’ores et déjà, il faut les considérer comme les favoris du Tournoi ! »
Pour Le Miroir des sports du 12 juin 1924, « la principale qualité des vainqueurs est une virtuosité merveilleuse dans la réception, le contrôle et l’utilisation du ballon. Les Uruguayens ont une technique tellement complète, qu’en courant au-devant de la balle, ou même en la maîtrisant, puis en la dribblant, ils disposent du loisir nécessaire pour regarder la position occupée par adversaires et partenaires. Ceux-ci, de leur côté, ne restent pas immobiles à attendre la passe ; ils se démarquent, ils s’éloignent de l’adversaire, ils se placent de manière à faciliter la tâche de leur coéquipier et à se servir aisément, efficacement du ballon, si le précieux objet leur parvient. »
L’inauguration officielle, entre internationalisme et prestige national
Les Jeux ne sont inaugurés officiellement que le 5 juillet. Le cérémonial olympique est déjà bien constitué, même si ce n’est qu’à partir de 1928 que le rituel de la flamme est introduit à Amsterdam. Pour les organisateurs, naturellement, il s’agit d’une cérémonie « grandiose, digne de son objet, digne de Paris et de la France»… Le jugement de la presse, lui, est plus mesuré. Selon Gabriel Hanot dans Le Miroir des sports, c’était d’abord « une remarquable performance […] que d’avoir attiré au stade de Colombes 20 000 personnes et d’avoir encaissé 300 000 francs de recettes, alors qu’il s’agissait uniquement d’assister à un défilé des concurrents et d’entendre, grâce au haut-parleur, d’une part, le président de la République prononçant la phrase d’ouverture des Jeux de la viii. Olympiade, d’autre part, Géo André prêtant le serment olympique au nom de tous les athlètes ».
Quoi qu’il en soit, la cérémonie montre l’importance symbolique et rituelle attribuée désormais aux grandes compétitions sportives, située aux confins d’une représentation symbolique des relations internationales et d’une mystique olympique.
Contrairement à ceux de 1900, les Jeux ne sont pas le lieu d’une célébration des vertus républicaines et laïques. En effet, le 5 juillet à 10 heures, l’archevêque de Paris, le cardinal Dubois, célèbre une messe en l’honneur des concurrents : depuis l’épreuve de la guerre et la fraternisation des curés et des instituteurs dans les tranchées, la question cléricale ne se pose plus.Au-delà de la note religieuse, ce sont des valeurs de fraternité et d’entente qui sont mises en exergue lors de l’inauguration et du défilé des quarante-cinq délégations.De l’Afrique du Sud à la Yougoslavie, les athlètes partent de la piste « réplique » d’entraînement pour déboucher sur le stade proprement dit par la porte de Marathon, saluent le président Doumergue et ses hôtes de la tribune officielle, avant de s’aligner derrière le comte Clary. Ce dernier s’adresse alors au président de la République pour lui signaler la réussite de l’organisation et rappeler l’idéal olympique : «Le succès a dépassé toutes nos espérances. Quarante-cinq nations ont répondu à l’invitation de la France. Plus de six mille athlètes accourus des quatre coins du monde vont lutter de vitesse, de force et d’adresse sur le Stade olympique de Colombes édifié pour la plus grande gloire du sport, du sport régénérateur des races, bienfaiteur de l’humanité, le champion le plus qualifié de la paix universelle. » Avant même que Gaston Doumergue ne proclame « l’ouverture des Jeux olympiques de Paris », Clary a donc signalé l’ambiguïté de l’olympiade : rassemblement pacificateur certes, mais aussi compétition des nations et enjeu de prestige international.D’ailleurs, même si les Autrichiens et les Hongrois sont à nouveau présents, une distinction manifeste est établie par le public entre celles qui sont bienvenues et celles qui le sont moins.De fait, le Rapport officiel précise que les trois pays ayant conquis les suffrages du public sont la France, les États-Unis et le Royaume-Uni, alors que « les spectateurs français, tout le long du parcours, [ont fait] une fête sans fin à la délégation belge ». Et dans la tribune officielle, le président Doumergue suit la cérémonie avec à sa droite le prince de Galles, c’est-à-dire l’allié indéfectible lors de la grande épreuve, et à sa gauche le prince Carol de Roumanie, l’allié des confins orientaux de l’Europe.
«La cérémonie d’ouverture des Jeux de Paris : un hymne à la jeunesse et à la paix »
Le beau temps aidant, les musiques militaires jouant des marches entraînantes, le spectacle fut vraiment impressionnant des représentants de quarante-cinq nations, qui défilaient avec solennité et gravité derrière leur drapeau. Les profanes étaient charmés par l’aspect multicolore de cette jeunesse disciplinée qui accomplissait le tour du stade. Les sportifs se sentaient étreints au coeur par la vision de l’élite athlétique de la terre, de la plus belle fleur de la jeunesse du monde entier, rassemblées des quatre coins du globe à Paris, afin d’y prendre part à des luttes pacifiques. Jamais on ne vit, sur un même terrain, groupé derrière un même porte-drapeau, un nombre aussi considérable de nations, une sélection aussi parfaite de champions. Toute querelle de peuples était oubliée : aussi l’Autriche précédait, dans le défilé, la Belgique que suivait la Bulgarie. […] l’inauguration de la viii. Olympiade eut sa beauté morale. Elle servit à prouver publiquement la communion des nations de l’univers entier dans le culte pacifique du sport.
Gabriel Hanot, Le Miroir des sports, 9 juillet 1924.
Les dieux du stade
Le programme des Jeux de 1924 est recentré sur les disciplines et épreuves jugées essentielles.Des disciplines présentes à Anvers comme le tir à l’arc ou le hockey sur gazon sont retirées des compétitions, de même que le nombre d’épreuves dans certains sports tels que le tir ou l’aviron est réduit.Ainsi, comme le proclame le Rapport officiel, « les jeux athlétiques demeurent la partie fondamentale des Jeux olympiques modernes comme ils l’étaient de ceux de l’Antiquité », puisque c’est « surtout vers les succès du Stade que porte l’effort des nations qu’a conquis le néo-olympisme ».De fait, les grands moments des Jeux ont lieu à Colombes ou à la piscine des Tourelles. Les épreuves d’athlétisme se disputent sous un temps chaud mais pas étouffant qui favorise les performances : toujours selon le Rapport, « treize records olympiques furent battus et deux égalés, et six records du monde passèrent de vie à trépas ».Trois nations tirent leur épingle du jeu de ces épreuves d’athlétisme: les États-Unis avec douze premières place la Finlande avec dix victoires, et la Grande-Bretagne, qui remporte trois succès.
Les courses de sprint et de demi-fond sont le théâtre de joutes homériques. Ainsi, l’épreuve déjà reine du 100 m constitue un véritable condensé des Jeux : elle attire plus de 82 athlètes représentant 42 nations. Il ne faut pas moins de 17 séries pour passer aux quarts de finale, avant que les demi-finales ne dégagent une élite mondiale du sprint très anglo-saxonne.Quatre Américains, un Britannique et un Néo-Zélandais se disputent l’un des titres les plus recherchés. Et c’est au terme d’une course très disputée que l’Anglais Abrahams gagne en 10,6 s. Inscrit au barreau de Londres, ancien de Cambridge,Abrahams est le premier Européen à remporter l’épreuve du sprint. Le deuxième, l’Américain Scholz, rétablit la suprématie américaine sur le sprint en remportant le 200 m en 21,6 s.
Au 400 m, c’est un véritable sportsman qui fait vaincre l’Union Jack. Lidell remporte le tour de piste en 47,6 s il utilisera aussi ses qualités de résistance et de vitesse dans les rangs de l’équipe d’Écosse de rugby. C’est par ailleurs un homme pieux puisque le Rapport officiel indique : «Ayant terminé ses études de théologie, il est pasteur anglican et fit même, au lendemain de sa victoire olympique un sermon au temple protestant de Paris. » Cependant, la véritable star de ces Jeux est le Finlandais Paavo Nurmi. Déjà vainqueur aux Jeux d’Anvers,Nurmi remporte à l’olympiade parisienne cinq médailles d’or (au 1 500 m, au 5 000 m, au cross-country individuel et par équipes, ainsi qu’au 3 000 m par équipe).Menant une vie d’ascète, pionnier de la préparation scientifique et diététique, il impressionne le public et les journalistes par sa capacité à maîtriser son corps et ses performances.Même si Le Miroir des sports considère que « l’extraordinaire champion de course à pied Paavo Nurmi gagnerait à être moins fermé, moins sauvage et plus humain », les succès du Finlandais et de son compatriote Ritola au 10 000 m apparaissent comme le produit d’un mode de vie frugal et énergétique, de la santé d’un peuple vigoureux.
Paavo Nurmi, « l’homme à la montre »
Nous voyions Nurmi sur la piste lever une montre jusqu’aux yeux, lire après chaque tour le temps dépensé, et régler là-dessus l’économie de ses pas. Il chronométrait son vouloir si bien qu’il pouvait prédire efforts et résultats, et ses jarrets mesuraient la nuance qui sépare le tour achevé en quatre-vingt-dix secondes du tour abattu en quatrevingt-neuf. Nous n’étions pas seulement étonnés de deviner en ses tendons et en ses nerfs cette surhumaine subtilité. Contempler ces évolutions aussi régulières que celles d’une planète, et comprendre que cet astre était à lui-même son propre dieu et son propre astronome, accroissait notre confiance dans le corps humain.
Paavo Nurmi décrit par le romancier Jean Prévost dans Plaisirs des sports, Paris, La Table ronde, coll. «La petite vermillon», 2003.
De la piscine des Tourelles à Hollywood
Loin des épreuves de 1900, disputées sur les bords de la Seine, les compétitions de natation bénéficient du cadre moderne et pensé pour le sport-spectacle de la piscine des Tourelles. Parmi les dix-sept épreuves qui constituent le programme nautique, le public attend avec impatience les prestations du meilleur nageur du monde, Johnny Weissmuller. Né en 1904 en Pennsylvanie, entraîné par William «Big Bill » Bachrach, de l’Illinois Athletic Club de Chicago, il a été l’année précédente le premier nageur de l’histoire à descendre en dessous de la minute au 100m nage libre. Les organisateurs ne s’y trompent d’ailleurs pas : ils programment cette distance pour les deux derniers jours, comme une « apothéose » des épreuves de natation.Weissmuller ne les déçoit pas.Grâce notamment à sa botte secrète, le départ plongeant, qui lui assure immédiatement une longueur d’avance sur ses adversaires, il remporte le 100 m en moins d’une minute, puis le 400 m, avant de partager la première place du podium avec les membres du relais 4 x 200 m. Johnny Weissmuller installe également le crawl comme technique la plus efficace de la nage libre.Après avoir reconquis un nouveau titre olympique sur 100m aux Jeux d’Amsterdam en 1928, le champion incarnera dans les années 1930 le premier et le plus célèbre des Tarzan produits par Hollywood.
Outre les courses, les spectateurs se passionnent également pour les épreuves de plongeon, notamment celle des « quatre plongeons de haut vol variés », ou encore le plongeon retourné de 5 m, le saut périlleux en arrière de 5 m, le saut périlleux demi-avant de 5 m et le coup de pied à la lune périlleux de 5 m. Mais comme le rapporte le Rapport officiel, « la plupart des plongeons volontaires furent disputés de la plate-forme de 10 mètres, un certain nombre avec élan afin de bénéficier des coefficients de difficulté ».
Courses et plongeons voient la suprématie des nageurs du Pacifique, à savoir les Américains et les Australiens. Les Français brillent peu, sauf en water-polo, où, divine surprise, après avoir éliminé les États-Unis, les Pays-Bas et la Suède, ils battent en finale la Belgique 3 à 0.
Johnny Weissmuller
Weissmuller, grand garçon athlétique, joyeux, nonchalant, dégingandé, farceur dans les conditions normales de l’existence, mais nerveux et tendu à l’instant des épreuves difficiles, est un nageur d’une rapidité d’allure et d’une aisance de mouvements merveilleuses.
Gabriel Hanot, Le Miroir des sports, 23 juillet 1924.
Les Jeux des arts
Dès les premières olympiades, Pierre de Coubertin a voulu inclure, sur le modèle de la Grèce antique, des épreuves artistiques aux Jeux olympiques. Les premières sont organisées à Stockholm en 1912 ; en 1924, les Concours olympiques d’art de la viii. Olympiade sont donc les troisièmes, après ceux d’Anvers. Les artistes participants peuvent concourir dans cinq sections : architecture, littérature,musique, peinture et sculpture, sur lesquelles veillent le marquis de Polignac, président du Comité artistique, et les membres des cinq jurys qui le composent, au sein desquels on retrouve les grands noms de l’art et de la littérature français du début du xx. siècle : Gabriel Fauré,Arthur Honegger,Maurice Ravel, Paul Claudel,
Jean Giraudoux ou Paul Valéry.
Pour exposer les sculptures et les peintures, quatre salles du Grand Palais ont été réservées. On y montre des oeuvres déjà consacrées et servant en quelque sorte de références artistiques, telles que l’Héraklès de Bourdelle ou une esquisse du Ludus pro patria de Puvis de Chavannes. Pour le concours proprement dit, 283 oeuvres sont envoyées, mais seules 158 sont acceptées.
Pourtant, les résultats des concours de sculpture paraissent aujourd’hui décevants. Les artistes en lice éprouvent encore des difficultés pour sortir des redondances de l’art officiel et s’affranchir d’une conception néoclassique de la représentation du corps humain.
En revanche, en littérature, le poète Géo-Charles devance Henry de Montherlant avec une oeuvre ambitieuse mêlant poésie et art théâtral renouvelé par l’emploi de haut-parleurs dans un théâtre de plein air. Les cinquante pages du texte suivent le combat olympique entre Jean Royer, «Champion de France de boxe amateur (poids moyen), agent de publicité et poète », et Jim Harris, «Champion olympique et d’Amérique ». Ponctué par les choeurs à l’antique des Parisiens et des athlètes, l’oeuvre évite les poncifs sur les Jeux de l’Antiquité, en évoquant résolument un univers moderne fait de métropoles, de vitesse et de bruit.
Le speaker
En mon blanc pavillon, fleur bruissante,
je chanterai l’homme courageux, qui porte, blouse
bleue, tout le ciel sur l’épaule,
à l’orée du Nouveau Monde, dans l’ombre des grands
arbres et des machines puissantes comme au matin d’un beau jour publicitaire.
Je veux être un derviche-tourneur,
je dirai les ébats d’un poète-boxeur, ces miroirs,
ces galets du soleil sur les eaux
et sa vie ronflera dans mon bruit de toupie.
Que tel un « jeu de jambes » éclate dans mon chant
la vérité-nature
l’éclair du magnésium sur un public obscur n’est
rien sauf qu’il évoque le soleil sur la mer.
Foule des tribunes, parterre d’oiseaux distingués,
Herbe sombre des places populaires
d’où s’élèvent les cris tels le Vent, grand voyou,
que ma voix arrive vers vous portée sur l’air,
comme sur l’eau le chant d’insecte des canots automobiles.
Géo-Charles, extrait de Jeux olympiques, Paris, Nrf, 1925, p. 18-19.
Le bilan des Jeux : ombre et lumière
La cérémonie de clôture est présidée par Pierre de Coubertin en personne : les chefs de délégation se rendent devant la tribune officielle pour recevoir les médailles remportées par leurs représentants, alors que Maurice Quentin, président du conseil municipal de Paris, reçoit le drapeau olympique des mains du bourgmestre d’Anvers. Paris devra le conserver pour le transmettre en 1928 à Amsterdam. Pour Coubertin, le bilan est très positif : la France aurait été « une bonne et somptueuse prêtresse de l’olympisme », soucieuse du protocole puisqu’une « noblesse supérieure se dégagea du défilé, des discours, du serment. Il y eut en eux, à certains moments, du religieux. Jamais encore l’olympisme n’avait vécu de si pathétiques moments ».
Au-delà du lyrisme du baron, les Jeux de Paris marquent un tournant : le sport-spectacle et le professionnalisme larvé qui s’y dévoilent posent la question de l’amateurisme. Dès son congrès de Prague en 1925, le Cio propose une définition très restrictive et ne correspondant plus à la réalité du sport de haut niveau. Le développement des épreuves, l’allongement des saisons sportives et le culte de la performance rendent presque inéluctable la mise en place du professionnalisme : pour s’entraîner et pouvoir participer aux compétitions, de nombreux sportifs doivent s’absenter de leur emploi. Ce problème de «manque à gagner » est vite compensé par des « mécènes » issus de l’industrie, désireux d’attirer les meilleurs dans les clubs qu’ils financent. Face à cet « amateurisme marron », le Cio et la Fédération internationale d’athlétisme restent inflexibles. Par conséquent, les soupçons et les excommunications d’athlètes tels que Jules Ladoumègue ou Paavo Nurmi marqueront profondément le sport des années 1930. Par ailleurs, la politisation relative des enjeux sportifs et le chauvinisme d’une partie du public préfigurent, toutes proportions gardées, les tentatives d’instrumentalisation à venir de l’olympisme par les régimes totalitaires européens.
Sur un plan strictement sportif, le bilan est en apparence brillant pour la délégation française : elle arrive deuxième derrière l’équipe américaine et devant les athlètes finlandais, avec 14 premières places, 14 deuxièmes et 13 troisièmes, contre respectivement 45, 27 et 27 pour les États-Unis et 14, 13 et 10 pour la Finlande. Toutefois, les succès ont été obtenus dans des disciplines où les sportifs français brillent généralement, comme l’escrime ou le cyclisme; mis à part la troisième place obtenue par Pierre Lewden au saut en hauteur et le succès de l’équipe de water-polo, les résultats restent médiocres dans les sports de base que sont l’athlétisme et la natation et qui expriment la « vigueur » d’une nation. Plus qu’une incapacité physique de la population française, c’est la préparation qui a failli, ce qui pousse l’athlète et journaliste Géo André à proposer un plan de bataille pour les Jeux de 1928, dès le 30 juillet 1924, dans les colonnes du Miroir des sports: « Dans tous les cas, il ne faut pas attendre 1927 pour préparer Amsterdam. Il faut établir dès aujourd’hui un programme d’ensemble :
1925 : année de propagande.
1926 : année de recrutement.
1927 : année de sélection.
1928 : année de préparation. »
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