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La France et l'Olympisme

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Les premiers Jeux de la neige et de la glace : la Semaine des sports d’hiver de Chamonix (25 janvier-5 février 1924)

Les sports de neige et de glace en France

Nés sous des horizons plus septentrionaux que ceux de la France, les sports de neige et de glace combinent deux influences : l’influence scandinave, qui fait du ski ou du patinage des éléments essentiels du mode de vie hivernal, et l’influence britannique, qui introduit dans ces pratiques le ferment de la compétition sportive. Comme l’alpinisme, qui a connu un développement plus précoce, les sports de glisse sont donc des importations étrangères qui apparaissent dans les années 1890. Le terme « ski », par exemple, est employé pour la première fois en 1894 dans l’Annuaire du Club alpin français pour désigner de « longues raquettes appelées “skis” ». Cette même année, Paris se dote de sa première patinoire artificielle. Le ski est d’abord un instrument militaire qui permet aux chasseurs alpins de progresser plus rapidement sur leurs terrains de manoeuvre.Toutefois, suivant l’exemple du village helvétique de Davos, les premières stations françaises d’hiver se lancent elles aussi dans les sports de glisse. En 1907 est organisé, à Montgenèvre, près de Briançon, un concours international de sports d’hiver. La manifestation est renouvelée chaque année dans un lieu différent et dans d’autres massifs montagneux français. À partir de 1910, à l’initiative du Club alpin français, des hôteliers et des syndicats d’initiative, la plupart des stations renommées (Chamonix, Samoëns ou Megève dans les Alpes, Lioran dans le Massif central ou Gérardmer dans les Vosges…) organisent leur semaine de sports d’hiver.Associant montagnards locaux qui entrevoient l’intérêt de développer de nouvelles activités à la morte saison et bourgeois et aristocrates qui reviennent après leur séjour estival goûter le plaisir des pentes enneigées, les sports d’hiver semblent avoir pris en 1914 et redémarrent après l’intermède sanglant de la Grande Guerre.

Des Jeux du Nord à la Semaine des sports d’hiver

D’un point de vue purement sportif, l’expression « sports d’hiver » pose un problème de définition. L’olympiade de Londres en 1908 considère en effet comme tels les disciplines que l’on pratique de l’automne au printemps, à savoir la boxe, le hockey sur gazon, le football et… le patinage sur glace. Cette discipline est régulièrement inscrite aux Jeux modernes organisés par les Britanniques, puis disparaît à Stockholm en 1912. Le président du comité d’organisation suédois, le colonel Victor Balck, argue, en effet, qu’il veut seulement proposer des jeux « d’été ». En réalité, l’exclusion du patinage signale une question de concurrence sportive aiguë entre le Cio et les pays scandinaves.Depuis 1901, Suédois et Norvégiens se réunissent tous les quatre ans pour disputer les Jeux du Nord, comprenant les principales disciplines nordiques telles que courses de ski de fond ou hockey
sur glace, et ne veulent pas voir entamer leur monopole sur ces « olympiades boréales », comme les appelait Coubertin.Au lendemain de la guerre, la question de l’insertion des sports d’hiver dans le programme olympique revient sur le devant de la scène. Si les Scandinaves tentent de s’opposer à la création d’une olympiade hivernale, les pays du « bloc alpin » – Suisse, France et Italie – désirent l’accélérer pour des raisons touristiques et nationales.

Pour arrondir les divergences, une commission ad hoc est réunie à Lausanne en mai 1921 ; elle comprend cinq membres représentant les deux parties : un Norvégien et un Suédois d’un côté, un Suisse et un Français de l’autre, ainsi qu’un Canadien faisant en quelque sorte office d’arbitre.Alors que les Scandinaves semblent vouloir maintenir le statu quo, un compromis est trouvé en juin : une semaine de Jeux d’hiver ne portant pas explicitement l’adjectif « olympique » serait insérée dans le programme de la viii. Olympiade et, comme nous l’avons vu, la France en serait l’organisatrice. Le Comité national olympique désigne alors Chamonix pour être le lieu de ces Jeux qui ne veulent pas dire leur nom.

Chamonix, ville olympique

Le choix de Chamonix n’est pas le fruit du hasard. En 1786, deux enfants du pays, le guide Jacques Balmat et le Dr Michel-Gabriel Paccard, ont vaincu le toit de l’Europe. En réussissant à éviter les crevasses et à atteindre le sommet du mont Blanc, ils ont ainsi réalisé « l’événement fondateur de l’Alpinisme moderne », pour reprendre les mots de l’historien Philippe Joutard.Attirant étrangers fortunés et curieux, la montagne renforce la position des guides, qui se regroupent en Compagnie des guides de Chamonix en 1821. C’est le début du développement d’un tourisme essentiellement estival d’abord, mais qui favorise la construction de palaces et d’hôtels.

Depuis 1901, la cité savoyarde dispose d’une gare qui permet son désenclavement l’hiver ; en outre, elle est certainement devenue la station de sports d’hiver française la mieux équipée en infrastructures hôtelières. Dans les années qui précèdent le premier conflit mondial, trois palaces y sont construits : le Savoy, le Majestic et le Chamonix Palace. Le conseil municipal semble avoir compris que les Jeux peuvent consolider cette position dominante et même accroître la fréquentation touristique de sa ville en hiver. Le maire de Chamonix, Jean Lavaivre, engage donc la cité dans une politique d’investissements plutôt coûteuse. Selon les termes de la convention signée tardivement, en février 1923, entre le Comité national olympique et la municipalité, cette dernière s’engage à construire une patinoire pouvant contenir une piste de 500 mètres, des vestiaires pour les concurrents et une tribune pour le public, sans oublier un tremplin de saut ainsi que des pistes de bobsleigh et de luge, équipements qu’elle promet de conserver et d’entretenir pendant au moins trente ans. Les travaux, commencés en 1923, ne seront véritablement achevés qu’en 1925, ce qui n’empêchera pas le bon déroulement des compétitions. La patinoire artificielle est la plus grande du monde (pour l’époque), elle dispose d’un éclairage électrique et d’une tribune de mille places. La surface glacée atteint 27 660 mètres carrés, divisés en quatre parties : au centre la piste de hockey flanquée de part et d’autre des deux « pistes de figures » et entourée de la piste de vitesse ; à l’écart, doté d’une petite tribune, est installé le terrain de curling. Le tout a un coût estimé à 1,1 million de francs, soit plus de la moitié du budget consacré aux Jeux hivernaux, alors que la municipalité a dû faire endiguer l’Arve, la rivière
de la vallée de Chamonix, avant le début des travaux. L’essentiel des dépenses est d’ailleurs payé par les contribuables chamoniards, le Comité olympique français ne versant finalement que 25 000 francs sur les 50 000 promis initialement.

Des Jeux sportifs et… militaires

Dix-sept pays et 293 concurrents (dont seulement 13 femmes) répondent présent. La délégation française compte elle-même 42 athlètes.

Les pays représentés à Chamonix

Autriche
Belgique
Canada
Estonie
États-Unis
Finlande
France
Grande-Bretagne
Hongrie
Italie
Lettonie
Norvège
Pologne
Suède
Suisse
Tchécoslovaquie
Yougoslavie

Le 25 janvier 1924, la Semaine des sports d’hiver commence dans une ambiance bon enfant, « par un cortège de Mi-carême » selon Le Miroir des sports,mais « au milieu d’un concours énorme de population et de touristes », d’après le Rapport officiel. De l’Autriche à la Yougoslavie, les athlètes des dix-sept nations représentées défilent dans les rues de Chamonix, derrière la fanfare municipale, pour arriver au « stade olympique », c’est-à-dire la patinoire. Chacun porte son équipement : skis, patins, bobsleigh et même balai pour les joueurs de curling. Les suivent les élèves des écoles primaires, les anciens combattants, les guides de haute montagne, les moniteurs de ski et les sapeurs-pompiers !

Pierre de Coubertin est absent ; c’est le comte Clary, président du comité d’organisation des Jeux de 1924, accompagné du représentant du gouvernement, Gaston Vidal, sous-secrétaire d’État à l’Enseignement technique, qui dirige le cérémonial. Clary précise que la Semaine constitue le « prologue » des Jeux olympiques, alors que Vidal proclame son ouverture « sous le haut patronage du Comité international olympique ».Même si l’expression de « Jeux d’hiver » est diplomatiquement évitée, le comte Clary a obtenu que le serment olympique puisse être prononcé.Alors que les drapeaux nationaux sont réunis en faisceau, l’adjudant Mandrillon, capitaine de l’équipe de France militaire de ski, prête le serment au nom des concurrents : «Nous jurons, déclare-t-il, que nous nous présentons aux Sports d’hiver donnés à l’occasion de la célébration de la huitième olympiade, en concurrents loyaux, respectueux des règlements qui les régissent et désireux d’y participer dans un esprit chevaleresque pour l’honneur de notre pays et la gloire du sport. » La tonalité militaire de la cérémonie est claire : parmi les anciens combattants présents dans le public, les « gueules cassées », aux visages impressionnants, rappellent le sacrifice d’une partie de la jeunesse française et la terrible épreuve de la Grande Guerre.

De notre envoyé spécial André Glarner à Chamonix

André Glarner, envoyé du Miroir des sports, décrit dans l’édition du 31 janvier 1924 l’ambiance cosmopolite des Jeux de Chamonix : «Dans les immenses et spacieux palaces, on croise dans les escaliers toutes les races sportives du monde : les Canadiens déhanchés, leurs admirables corps d’athlètes moulés dans d’immaculés maillots blancs frappés du “Maple leaf ” ; les Américains, plus soucieux, car ils vont commencer l’olympiade sans partir grands favoris ; les Scandinaves et anciens Russes, tous moulés sur le même gabarit, les cheveux blonds et les muscles saillants sous leurs vêtements de sport. Puis voici nos petits, mais râblés chasseurs alpins, qui n’ont pas dit leur dernier mot dans les compétitions de ski et que l’on confond aisément avec leurs frères latins d’Italie. »

Les Norvégiens, vedettes des Jeux

Pour Gabriel Hanot, ancien footballeur devenu journaliste auMiroir des sports, seuls trois sports méritent leur appellation générique à Chamonix, « deux individuels : le patinage de vitesse et le ski ; un d’équipe : le hockey sur glace ». Dans cette trilogie, ce sont les athlètes du nord de l’Europe et de l’Amérique qui se distinguent.

Les épreuves de patinage sur 500, 1 500, 5 000 et 10 000 m sont disputées contre la montre. À ce jeu, les patineurs scandinaves remportent toutes les courses sauf le 500 m, gagné par l’Américain Jewtraw. C’est le Finlandais Thunberg, clerc de notaire à Helsinki, sportif accompli, puisqu’il pratique aussi avec bonheur le football, la course à pied, la natation et la voile, qui survole les débats en remportant le 1 500 met le 5 000 m et en se classant deuxième au 10 000 m, derrière son compatriote Skutnabb.

Au ski, c’est le Norvégien Thorleif Haug qui tient la vedette : il remporte l’épreuve de grand fond (50 km) en 3h 44 min et 32 s. Le Français Pouteil-Noble, arrivé mais non classé, parcourt la distance en 4h 58 min et 27 s ! Haug gagne aussi la course de ski de fond en couvrant une distance de 18 km en 1h 14 min et 31s et, en arrivant troisième à l’épreuve du saut avec 44,50 m, il s’adjuge le combiné. Il s’impose, selon le Rapport, «comme l’incontestable champion mondial du ski, car, en grand fond comme en fond et même en saut, il fit preuve sur ses adversaires, d’une supériorité qui lui valut trois retentissantes victoires ».

Le tournoi de hockey se résume à une confrontation entre nations de l’Amérique du Nord, fort appréciée du public puisque la finale, opposant l’équipe des États-Unis à celle du Canada, attire plus de sept mille spectateurs pour une recette de 31 000 francs. Le score flatteur pour les Canadiens, 6 à 1, ne reflète pas, selon André Glarner, du Miroir des sports, l’âpreté de la lutte, qui enthousiasme « aussi bien les sportifs endurcis aux plus fortes émotions athlétiques, que les profanes les plus rébarbatifs à la beauté de l’effort ». Selon les premiers, les autres épreuves, curling, bobsleigh ou patinage artistique, ne comptent pas,Glarner se permettant un jugement péremptoire sur « les figures, dames, hommes, et couples, qui ont beaucoup plus leur place au music-hall que sur une patinoire olympique ».

En tout cas, au final, les nations du Nord se taillent la part du lion au nombre de places et de points : la Norvège arrive à la première place, la Finlande à la deuxième. La Grande-Bretagne arrache la troisième position devant les États-Unis. La France n’est classée que huitième, avec une troisième place remportée par son couple de patineurs composé de Pierre Brunet et d’Andrée Joly.D’où un bilan accablant pour Gabriel Hanot : «En sports d’hiver, comme dans la plupart des jeux athlétiques, nous faisons piètre figure.Ayons le courage de reconnaître la médiocrité de nos qualités et travaillons à nous améliorer. Le jour où la France cessera de s’illusionner sur sa valeur sportive et où elle mettra tout en oeuvre pour augmenter son rendement, les possibilités de ses athlètes décupleront. »

Le programme des Jeux de Chamonix

i Épreuves individuelles
1 Patinage : 500m
2 Patinage : 1 500m
3 Patinage : 5 000m
4 Patinage : 10 000m
5 Patinage : concours de figures (dames)
6 Patinage : concours de figures (messieurs)
7 Patinage : concours de figures (couples)
8 Ski : grand fond, 50km
9 Ski : fond 12 à 18km
10 Ski : sauts
11 Ski : course combinée
(classement d’après les épreuves de fond [9] et de sauts [10]
ii Épreuves par équipes
12 Ski : course militaire (20 à 30km, avec tir)
13 Hockey
14 Curling
15 Bobsleigh

Vers l’officialisation des Jeux d’hiver

Malgré la lourdeur des investissements consentis pour accueillir les Jeux, les retombées touristiques sont réelles pour Chamonix. La prééminence de la station face à ses concurrentes françaises se trouve confirmée, alors que l’effort de construction d’équipements est relancée en 1927 avec l’achèvement du téléphérique du Midi – cette année-là a lieu la première course de « descente à skis ».Après l’alpinisme et les disciplines nordiques, Chamonix accroche donc une nouvelle corde à son arc : le ski alpin.

Mais la semaine de Chamonix est surtout importante pour l’histoire des Jeux. Par leur présence et leurs succès, les Nordiques légitiment l’inscription de leurs sports dans le programme olympique. En conséquence, au mois de mai 1925, le congrès du Cio, réuni à Prague, décide d’intégrer définitivement les Jeux d’hiver dans les olympiades,mais en en faisant une compétition spécifique.De manière rétroactive, la semaine de Chamonix est promue au rang de 1•. Olympiade d’hiver. Pour la dernière fois, les Jeux du Nord sont disputés en 1926 et, à partir des années 1930, toutes les disciplines de neige et de glace sont réunies dans des Jeux d’hiver à prétention universelle.

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