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La France et l'Olympisme

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Pierre de Coubertin (1863-1937), un français international

Absent des livres d’histoire et des manuels scolaires français, laconiquement présenté dans les dictionnaires comme « éducateur français » et « rénovateur » des Jeux olympiques, Pierre de Coubertin (1863-1937) est un Français à la renommée universelle, mais dont l’oeuvre reste globalement méconnue.N’est-il pas même davantage honoré à l’étranger que dans sa propre patrie ? Si la République l’a privé de Légion d’honneur, les gouvernements de l’Europe entière n’ont pas manqué de le décorer : croix de l’ordre impérial de François-Joseph d’Autriche, croix de l’ordre de Léopold de Belgique, étoile de l’ordre de la Rose blanche de Finlande, étoile de l’ordre du Phoenix de Grèce, croix de l’ordre de Saint-Olaf de Norvège, croix de l’ordre Orange-Nassau, croix de l’ordre de la Couronne prussienne, étoile de l’ordre de la Couronne roumaine, étoile russe, croix de l’ordre de l’Étoile polaire de Suède, étoile tchécoslovaque…

Lui-même n’a-t-il pas souhaité que son corps fût inhumé à Lausanne, siège du Comité international olympique (Cio) depuis 1915, et que son coeur fût déposé à Olympie à l’intérieur du monument commémoratif de la restauration des Jeux ? Celui que le Cio désignait lors de son retrait en 1925 du double titre de « rénovateur des Jeux olympiques » et de « président d’honneur à vie du Cio » n’a sans doute pas été apprécié à sa juste valeur dans son propre pays. Comment comprendre que la III. République française ne soit pas parvenue à accepter, parmi ses grands hommes, ce baron normand patriote et rallié de la première heure au régime ? A-t-elle frappé d’ostracisme cet aristocrate issu d’une famille monarchiste et ultramontaine, admirateur du modèle éducatif et politique anglais, pourfendeur de l’étatisme, inventeur d’un organisme sportif supranational qui prétend concurrencer les États sur le terrain diplomatique ? Le transfert du siège du Cio de Paris à Lausanne en 1915 fut-il perçu par la République comme un camouflet, une atteinte à son amour-propre
national ? Pour quelle raison l’écarta-t-elle de l’organisation des « faux Jeux olympiques » de Paris en 1900 ? Comment comprendre enfin que les recommandations de Pierre de Coubertin en matière d’éducation sportive, inlassablement répétées de 1887 à 1915, ne furent jamais suivies de véritables effets de son vivant ?

Seuls quelques derniers amis et collaborateurs ont tenté de lui rendre un ultime hommage et de modifier son image publique.Tel Gaston Bordat, qui fait paraître son éloge funèbre dans L’Éclaireur de Nice du 12 septembre 1937, dix jours après le décès de Pierre de Coubertin, survenu à Genève dans un anonymat généré par l’exil volontaire et la misère.

« Il n’était pas même chevalier de la Légion d’honneur ! »

Un Français vient de mourir, dont la disparition est demeurée presque inaperçue en France. Il a glissé dans la mort comme il avait passé dans la vie, en s’effaçant. Tandis que toute son oeuvre, et l’on peut dire son existence entière, ont été consacrées aux progrès de l’humble humanité, la renommée de Pierre de Coubertin n’a jamais atteint qu’une rare élite. Par un singulier paradoxe, cet ardent libéral, ce démocrate sincère et vrai a toujours fait chez nous figure d’aristocrate et de réactionnaire. Il est resté complètement méconnu. S’il a fait quelque peu parler de lui, c’est en matière sportive, lorsqu’il rétablit les Jeux olympiques.Mais ce que la plupart ignorent c’est que, dans sa pensée, cette rénovation constituait davantage un point de départ qu’un but. Ce qu’il voulait, c’était par le moyen de ces hautes compétitions sportives, stimuler à la fois l’émulation, la fierté nationale et la mutuelle compréhension, l’interpénétration internationale. Il voulait faire renaître, à la manière hellène, le culte de la beauté autant que le culte de l’intelligence par une sorte de prime accordée aux mieux doués, aux plus dignes sous le rapport bilatéral des choses du corps et de l’esprit. Si un homme a bien mérité le prix Nobel de la paix, qu’il n’a d’ailleurs pas reçu, c’est vraiment Pierre de Coubertin. Mais il fuyait tous les honneurs et toutes les popularités, et jamais il n’a rien sollicité. Sans doute est-il un peu vexant pour nous, Français, de constater que, s’il existe à Berlin une place qui porte le nom de Coubertin, il n’a jamais reçu le moindre hommage public, la moindre récompense en son propre pays. C’est la Suisse qui fêta son jubilé, et il n’était pas même chevalier de la Légion d’honneur !… Pierre de Coubertin laisse une oeuvre considérable, à peu près totalement inconnue. À ses moments perdus il a écrit une merveilleuse Histoire universelle dans laquelle il a étudié, en partant de ce principe que jusqu’alors « les humbles ont été les grands négligés de l’histoire », l’évolution de la condition humaine sous un aspect vraiment nouveau. Aussi bien pensait-il que le remède à la crise française aussi bien qu’à la crise mondiale qu’il avait, dès 1906, annoncées dans une série d’études prophétiques, était question d’éducation. C’est dans cet esprit que nous avions fondé, lui et moi, vers cette époque, la Revue pour les Français dont le programme, conçu par lui, consistait avant tout à créer dans notre pays un esprit public basé à la fois sur une meilleure connaissance du monde étranger et sur une meilleure appréciation de nos forces et de nos valeurs. C’est dans la même pensée qu’il avait constitué cette Association pour la réforme de l’enseignement à laquelle il donna le meilleur de lui-même et réalisé, en même temps qu’une refonte complète des programmes, toute une série de méthodes pédagogiques adaptées à l’époque et à ses exigences.[…]
Contempleur de la myopie intellectuelle qui caractérisa son époque, Pierre de Coubertin a prévu, lui qui voyait loin, tous les malheurs du temps présent. Il y a proposé, en temps utile, d’actifs remèdes, et ce sera sa gloire posthume d’avoir créé l’école à laquelle tôt ou tard se rallieront les bâtisseurs appelés à rééquilibrer le monde.

Gaston Bordat, L’Éclaireur de Nice, 12 septembre 1937.

Pourtant, vingt ans plus tôt, au coeur du premier conflit mondial, le baron Ernest Seillière, de l’Académie des sciences morales et politiques (section de Morale), n’hésitait pas à lui consacrer un ouvrage en forme d’hommage : Pierre de Coubertin, un artisan d’énergie française (Paris, éd. H.Didier, 1917). Certes, cette pseudo-biographie servait bien davantage les desseins et les démonstrations de son auteur. Ce « pessimiste en psychologie mais optimiste en morale », comme il se définissait lui-même, inscrivit Coubertin et sa pensée dans son propre combat pour l’encadrement rationnel de l’« indéracinable impérialisme vital » et contre les brutales manifestations du «mysticisme fanatique » qu’il déclinait en quatre formes : le mysticisme passionnel de la littérature romantique (Rousseau, Chateaubriand, madame de Staël, Byron), le mysticisme esthétique, le mysticisme racial et national (pangermanisme, impérialisme britannique, messianisme yankee), le mysticisme démocratique et social des adversaires de l’individu (Hobbes, Rousseau, Proudhon, Marx). En faisant de Pierre de Coubertin le soldat de cette « énergie française » tant réclamée par l’ancien ministre des Affaires étrangères Gabriel Hanotaux, le baron Seillière développait une thématique chère à la droite libérale, sociale et morale,modérée et patriote, selon laquelle, contrairement à ses aînés de l’«Année terrible » humiliés par les Prussiens à Sedan, la jeunesse de 1914, virilisée par l’éducation physique et le sport, avait su résister à la barbare invasion allemande.

Peut-être cet ouvrage visait-il également à promouvoir la candidature de Pierre de Coubertin à l’Académie, une candidature seulement esquissée et qui se soldera par l’installation de celui-ci en Suisse romande à compter de 1917.

Ainsi, la France n’aura pas reconnu de son vivant ce jeune traditionaliste converti à la république de la Belle Époque, et hanté par son projet de pacification de ses jeunes contemporains, transformés en hommes d’action et lancés à la conquête des terrains colonial et commercial.

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